Figure majeure de la photographie contemporaine africaine, Baudouin Mouanda, dit Photouin (né en 1981 à Ouesso, en République du Congo) nous a reçus à l’occasion de son exposition « Habiter l’eau : spiritualité et résilience » qui continue à la Galerie PERSON – Bruxelles jusqu’au 1er août 2026.
Dans cet entretien, il nous parle de sa série « Ciel de saison » où il interroge de manière poignante et singulière l’impact du réchauffement climatique sur son Congo natal et, au-delà, en fait une problématique universelle qui dépasse les frontières géographiques et sociales.

Asakan : Vous avez d’abord découvert da photographie très jeune avant de poursuivre des études de droit à l’Université de Brazzaville et de débuter une pratique photographique. D’où vient votre passion pour ce médium ?
Baudouin Mouanda : J’ai découvert la photographie en 1993, alors que le Congo était en pleine guerre civile. Mon père, qui était à l’époque professeur de sciences physiques, m’avait fait une promesse. Il m’appelait souvent : « Petit Baudouin » et me dit : « si tu réussis ton examen d’entrée au collège, je te ferai un cadeau. »
Sans m’en rendre compte, ce fameux cadeau s’est révélé être un appareil photo.
Ensuite, mon père est allé bien plus loin : il m’a donné mes premières leçons de photographie. À force d’exercices et de pratique, j’ai commencé à me vanter auprès de mes camarades d’être le meilleur photographe de l’école, d’autant plus que mon professeur de sciences physiques était aussi mon autre professeur de photographie puisqu’il parlait aussi des lentilles convergentes, du diaphragme…. Mais c’est ainsi qu’est né mon amour pour la photographie.
Asakan : Comment êtes-vous arrivé par la suite au photojournalisme et à la photographie d’art ?
Baudouin Mouanda : Quand j’ai commencé la photographie, ce n’était pas du tout facile, car il n’y avait pas d’école de photographie au Congo. Je me suis donc inscrit au Centre culturel français de Brazzaville, aujourd’hui l’Institut français, le seul endroit où je pouvais trouver des livres de photographie afin de me perfectionner en consultant des ouvrages et des magazines. Le travail des reporters photographes du magazine Paris Match, jeune Afriaue, Courrier International, Afrique Magazine… me séduisait particulièrement. C’est là que j’ai compris que la photographie pouvait devenir un véritable métier.
J’ai décidé de participer à différents concours, notamment au Prix Pector en République Démocratique du Congo, où j’ai remporté, en 2003, le trophée du meilleur photographe des Deux Rives (Brazzaville-Kinshasa). Cette même année, j’ai également été sélectionné parmi les 30 meilleurs photoreportages réalisés par des étudiants, sur plus de 3 500 candidatures, dans le cadre du Grand Prix du Photoreportage Étudiant Paris Match. J’ai renouvelé cet exploit en 2004 et en 2005, ce qui m’a valu une bourse ainsi qu’un stage au Centre de formation des journalistes (CFPJ), en spécialisation photojournalisme.
Par la suite, des collaborations avec la presse locale se sont développées, car je m’intéressais profondément à la vie quotidienne et à tout ce qui se passait dans la société congolaise. Plus tard, j’ai développé un intérêt grandissant pour la photographie d’art. C’est pourquoi mon travail réunit à la fois une dimension documentaire et une approche artistique, tout en restant profondément ancré dans la réalité congolaise.
Asakan : Justement l’une de vos séries parmi les plus saluées par la critique : « Ciel de saison », réalisée en 2020 durant la période de confinement, est présentée actuellement dans l’exposition « Habiter l’eau : spiritualité et résilience » à la Galerie PERSON – Bruxelles. Comment avez-vous imaginé cette série ?
Baudouin Mouanda : Les effets du dérèglement climatique sont de plus en plus visibles. En 2019, j’étais à Paris et j’ai été témoin des terribles inondations qui ont secoué les banlieues. Peu de temps après, je suis rentré à Brazzaville, où nous avons été confrontés au même problème. Je me suis donc emparé de ce sujet en me rapprochant des populations les plus touchées.
J’ai été profondément marqué par l’extrême précarité dans laquelle elles vivaient. Elles se plaignaient également des journalistes qui venaient uniquement couvrir leur situation, sans que cela n’apporte de solution concrète.
J’ai alors réfléchi à une autre manière de défendre leur cause, en combinant la photographie documentaire avec une approche plus esthétique, afin de susciter davantage d’attention.
Je suis donc allé à leur rencontre, muni uniquement de mon smartphone, pour documenter cette catastrophe. J’ai photographié les niveaux atteints par les eaux, les intérieurs de leurs maisons, l’emplacement de leurs salons, de leurs tables à manger, de leurs bibliothèques, en somme, tout ce que les inondations avaient submergé.
À la même période, je devais trouver un lieu pour réaliser ce projet. Et comme je construisais dans le temps un centre culturel doté d’un sous-sol de 120 m², j’ai opté pour son choix. À l’époque, ce sous-sol n’était pas encore couvert : il n’y avait pas de dalle et il se remplissait naturellement des eaux de pluie. Nous étions en période de confinement et les aéroports étaient fermés, j’allais profiter du fait d’être immobilisé à Brazzaville pour réaliser une nouvelle série sur ces inondations, tout en racontant le vécu de celles et ceux qui avaient tout perdu.
Je suis donc retourné voir plusieurs familles touchées par les inondations. Je leur ai présenté mon projet et je me suis engagé à les rémunérer pour poser comme modèles, ainsi qu’à prendre en charge leurs déplacements et leur collation. Même si certaines familles m’ont sans doute pris pour un fou, beaucoup d’entre elles sont venues avec leurs objets personnels et ont accepté de les plonger dans l’eau qui stagnait encore dans mon sous-sol, au service de cette démarche artistique.
Après les premières séances, réalisées sans lumière artificielle, je leur ai montré les photographies. Elles étaient extrêmement heureuses de se voir représentées ainsi. C’est à ce moment-là que j’ai compris que mon travail pouvait avoir un véritable impact, parce que les personnes directement concernées se reconnaissaient dans ces images.

Impression jet d’encre Hahnemühle Fine Art Baryta 325g, 60 x 90 cm
Courtesy de l’Artiste et de la Galerie PERSON
Asakan : Que souhaitez-vous donner ainsi à voir ?
Baudouin Mouanda : Une image décalée, mais positive et respectueuse de la dignité des populations sinistrées. J’aurais pu aller faire des photos de reportage comme tout le monde ; toutefois, elles n’auraient pas eu la même intensité, la même force poétique, ni le même engagement. On ne peut pas continuer à raconter une histoire en exploitant la détresse de personnes démunies, comme on l’a si souvent fait en présentant l’Afrique uniquement sous l’angle de la guerre, de la misère, de la famine et de toutes sortes de fléaux.
Je veux que nous parvenions à raconter nos histoires sans nous rabaisser. Nous devons toujours être positifs dans ce que nous faisons. C’est pourquoi j’essaie d’attirer le regard grâce à une esthétique que l’on peut accrocher au mur, sans que l’œuvre ne perde sa force d’interpellation. Car nous restons tous des êtres humains, que nous soyons nés au Bénin, au Togo, au Cameroun, au Mali, en France, en Allemagne, en Suisse, aux États-Unis, au Brésil, et ainsi de suite. C’est la raison pour laquelle, comme vous le remarquerez, il y a beaucoup de couleurs et d’humour dans mes photographies.

Impression jet d’encre Hahnemühle Fine Art Baryta 325g, 60 x 90 cm
Courtesy de l’Artiste et de la Galerie PERSON
Asakan : Plus de cinq après la réalisation de cette série, avez-vous l’impression d’avoir fait évoluer les regards sur les inondations qui frappent les populations les plus vulnérables ?
Baudouin Mouanda : Je suis heureux que ce travail ait été présenté dès le départ à la COP 27, en Egypte, à Charm el Cheikh en 2022. J’ai ainsi pu me faire le porte-voix de ces populations. Aujourd’hui encore, chaque fois que des conférences, des colloques ou des expositions sont organisés sur le changement climatique, ce projet est régulièrement sollicité.
Par ailleurs, la série « Ciel de saison » a remporté le prestigieux Prix Roger-Pic de la Scam en 2022, ainsi que le Singulart Awards, décerné par un jury composé de professionnels du monde de l’art, en reconnaissance du talent de l’artiste autour du thème du lien humain, à Paris (France). Elle a également été finaliste du Prix Pictet l’an dernier. Ces distinctions me permettent aujourd’hui de m’exprimer sur ces préoccupations, avec beaucoup de respect et de légitimité, aux décideurs du monde entier.
Asakan : Envisagez-vous de poursuivre cette série ?
Baudouin Mouanda : Il y a un livre qui est prévu à ce sujet, mais je ne peux pas en dire plus pour le moment. De plus, vous savez, il y a d’autres problèmes qui nous entourent et qui sont tout aussi cruciaux.
Asakan : A quels problèmes pensez-vous ?
Baudouin Mouanda : La question de l’accès à l’eau potable.Par exemple, en ce moment, je travaille sur un projet intitulé « La Sueur du Robinet ».
Aujourd’hui, dans de nombreuses régions du monde, les riches paient l’eau moins chère que les pauvres, qui doivent chaque jour acheter un bidon de 25 litres à 150 francs CFA. Quand on prend en compte le nombre de bidons nécessaires par jour, le nombre de membres de la famille et le nombre de jours dans le mois, cela peut représenter jusqu’à 65 000 francs CFA (environ 100 euros) par mois, pour un revenu mensuel qui ne dépasse pas souvent 50 000 francs CFA (environ 77 euros).
À travers ce travail, j’essaie donc de faire comprendre cette inégalité au monde.
Asakan : Quelles sont vos autres séries les plus remarquables ?
Baudouin Mouanda : La série « SAPE », que j’ai consacrée aux sapeurs, un mouvement des deux Congo (Brazzaville et Kinshasa) porté par les adeptes de l’art de bien s’habiller et de la sapologie. Je peux aussi citer « Les séquelles de la guerre », consacrée aux guerres de 1993, 1997 et 1998 au Congo ; « Sur le trottoir du savoir », qui montre des élèves et étudiants travaillant sous les lampadaires publics à la nuit tombée ; ou encore « Congolese Dreams », où j’ai transporté une seule et unique robe de mariée à travers le monde (Congo, Chine, Allemagne, États-Unis, Suisse, Japon, France) pour la faire porter par plusieurs femmes afin de questionner les motivations profondes et universelles du mariage.
Asakan : Pourquoi avoir choisi la vie quotidienne comme fil conducteur de votre travail ?
Baudouin Mouanda : C’est important pour moi, afin de permettre à ceux qui regardent mon travail, où qu’ils soient, de se retrouver dans nos faits de société, qui ne sont qu’une reproduction de la vie à laquelle j’apporte un peu de beauté et de poésie à l’image.
Asakan : Dans votre œuvre photographique, on sent en effet le besoin d’interroger le réel avec humanité, singularité et humour. Comment travaillez-vous cette lumière que vous captez dans le regard, la posture et les traits de vos personnages ?
Baudouin Mouanda : Je veux me mettre au service de mes personnages, porter leurs voix. Quand ils arrivent, par exemple, et que je les connais, la première chose que je leur demande toujours, c’est d’oublier ma présence.
S’il s’agit par contre d’une première collaboration, je leur dis de faire comme si nous nous connaissions depuis très longtemps, et surtout de ne pas avoir honte de moi, d’être naturels. Puis, je me mets au travail.
Cependant, l’image, la photographie que je veux créer ne vient pas d’un seul coup. J’observe beaucoup le modèle et, parfois, j’attends qu’il m’oublie complètement avant de déclencher l’objectif.
Je ne fais pas non plus de retouches. J’aime garder mes personnages tels qu’ils sont dans leur vie de tous les jours. Cela se reflète dans le naturel de mes photographies et crée des émotions.

Courtesy de l’Artiste et de la Galerie PERSON
Asakan : Quand vous dites : « J’aime garder mes personnages tels qu’ils sont dans leurs vies de tous les jours. » Est-ce à dire que vous travaillez toujours avec la lumière naturelle?
Baudouin Mouanda : Oui, toujours. La lumière naturelle est ma lumière préférée. Je ne travaille pas non plus avec de flash. C’est dans la lumière naturelle que je retrouve les contrastes et les émotions que j’attends d’une photo.
Asakan : Aujourd’hui, si l’on vous demandait ce que vous avez appris sur vous-même à travers votre travail, que répondriez-vous ?
Baudouin Mouanda : Je dirais la patience, le respect de l’autre et l’humilité.
Asakan : Lorsque vous avez commencé la photographie, imaginiez-vous qu’un jour vous connaitriez une telle notoriété́ ?
Baudouin Mouanda : À l’époque, j’avais déjà la conviction que je voulais être photographe, mais mes parents espéraient me voir juriste. J’ai dû alors leur expliquer que ce serait ma manière de vivre ma vie, mon passage sur cette terre, de laisser une trace autrement que par la banalité d’un travail de bureau. Mais c’est quand j’ai construit ma petite villa à l’âge de 26 ans, pendant que mon père n’en avait pas encore, qu’ils ont commencé à croire en moi.
En un mot, quand vous avez une vision, ne tournez jamais le dos à votre vision. Faites toujours bien ce que vous avez à faire. C’est un bonheur intense pour moi de pouvoir exercer le métier d’artiste photographe. Même si les gens me jugent au présent sans prendre le temps de comprendre le chemin que vous avez pris pour mener votre projet.
Je dis souvent qu’un projet, seule la personne qui le définit sait exactement ce qu’elle veut. Des collaborateurs peuvent un jour vous lâcher, parce que dans leur tête ils veulent des résultats immédiats, surtout dans un milieu où il est difficile de trouver des subventions.
Asakan : Avez-vous d’autres conseils à partager avec de jeunes artistes qui aimeraient se nourrir à votre expérience ?
Baudouin Mouanda : Pour les artistes qui font de la photographie, je leur demande d’être passionnés par ce qu’ils font et aussi de beaucoup lire la presse et des ouvrages spécialisés, d’aller voir des expositions, des musées et de s’inscrire à des ateliers artistiques.
Qu’ils prennent aussi le temps de vivre, de ressentir chaque moment, même lorsqu’ils marchent. C’est ainsi que l’on développe son imagination.
Asakan : L’art est-il si important dans nos vies ?
Baudouin Mouanda : Oui, très important. Sans l’art, on ne peut pas aller plus loin dans notre connaissance de nous-mêmes et de notre monde.
Nous vivons souvent avec l’art sans même nous en rendre compte. Lorsque nous encadrons nos photos ou celles des membres de notre famille et que nous les accrochons au mur, c’est de l’art ou lorsque l’on crée des monuments dans nos villes pour explorer notre identité et servir de points de repère.
Je suis heureux de voir qu’aujourd’hui, beaucoup d’Africains commencent à collectionner l’art, pas seulement pour le besoin de collectionner, mais parce que cela les grandit spirituellement, intellectuellement, socialement et culturellement.
L’art nous permet d’avoir un autre regard sur notre environnement.
Asakan : Effectivement et d’ailleurs vous essayez de reverser une part de ce que vous gagnez avec l’art pour mettre en place un centre culturel à Brazzaville ?
Baudouin Mouanda : Tout à fait et j’inaugurerai en septembre prochain le centre ClassPro Culture qui a concentré toutes mes économies depuis mes débuts. C’est un centre qui offrira des formations en photographie, une résidence artistique, une médiathèque, des expositions et bien d’autres services culturels à des personnes vivant dans les banlieues de Brazzaville, ainsi qu’aux artistes photographes congolais, africains et européens.
Actuellement, nous sommes dans la période de la Coupe du monde, qui se terminera le 19 juillet prochain. J’ai mis en place un grand écran pour diffuser les matchs de la Coupe du monde 2026 sur l’esplanade du centre, afin que la population puisse venir regarder, chaque soir, leurs équipes en compétition. C’est une façon de communiquer et de promouvoir l’art et le mieux-vivre ensemble. C’est aussi cela la beauté des projets artistiques nés de la photographie.
Asakan : Un dernier mot ?
Baudouin Mouanda : J’inviterai les Bruxellois, ainsi que tous ceux qui passent par la capitale de l’Europe, à visiter l’exposition « Habiter l’eau : spiritualité et résilience » à la Galerie PERSON. Et, en septembre, ce sera l’ouverture de ClassPro Culture à Brazzaville. Que tous ceux qui souhaitent suivre une formation qualifiante en photographie ou une résidence artistique puissent m’écrire.
Exposition « Habiter l’eau : spiritualité et résilience » avec les Artistes Baudouin Mouanda et Wilfried Mbida
Du 07 juin au 1er août 2026
GALERIE PERSON – Bruxelles
Rue Émile Claus, 63 1180 Uccle, Bruxelles, Belgique
Heures d’ouverture : Du mardi au samedi de 14h00 à 18h00 ou sur RDV.
christopheperson.com
La Rédaction.



