Le Musée Territorial Wall House de Saint – Barthélémy accueille, jusqu’au 1er août 2026, l’exposition « Martinique, cartographies intimes ». A cette occasion, nous avons entrepris une série d’entretiens avec une sélection des vingt-cinq artistes présentés, par la Commissaire Karine Taïlamé, parmi lesquels Agnès Brézéphin.
Elle nous parle de sa démarche et de son installation « Cabinet de curiosité, la chambre des merveilles : « sous mes paupières », une œuvre immersive aux influences multiples où la présence de la Martinique se conjugue avec la pratique de l’artiste pluridisciplinaire pour célébrer la Martinique, la féminité, mais aussi comme un réseau de résistance et d’entraide face aux épreuves de la vie.

Asakan : Vous êtes l’une des 25 artistes de l’exposition « Martinique, cartographies intimes » qui est visible jusqu’au 1er août 2026 au Musée territorial du Wall House à Saint Barthélémy. Qui êtes-vous et quel est votre parcours ?
Agnès Brézéphin : Née en 1970, artiste plasticienne issue de la diaspora caribéenne, je développe depuis le début des années 1990 une démarche artistique consacrée aux questions de mémoire, de transmission, de résilience et de réparation.
Après des études aux Beaux-Arts de Beauvais, j’ai poursuivi ma formation supérieure à Paris à l’École Estienne, École supérieure des Arts et Industries Graphiques spécialisée dans les métiers du livre, de l’édition et de l’image imprimée. J’ai ensuite intégré l’Atelier national de recherche typographique (ANRT), post-diplôme de l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs de Paris, rue d’Ulm, en tant qu’étudiante-chercheuse en typographie. Ces années de formation et de recherche ont nourri une pratique située à la croisée des arts plastiques, du textile, de l’écriture visuelle et de l’installation.
Mon travail est profondément nourri par mon histoire familiale. Je suis la petite-fille de tabletiers picards, artisans d’art spécialisés dans le façonnage de matières naturelles et précieuses telles que la nacre, l’ivoire, l’os, la corne, l’écaille, les bois précieux, le jais, ainsi que certains métaux destinés à l’ornement. De cet héritage, je conserve le goût des matières porteuses de lumière et de mémoire, la patience du geste minutieux et l’attention portée aux détails. La nacre irisée, les perles, les fragments d’objets anciens ou les tissus marqués par le temps deviennent les dépositaires silencieux de récits à révéler.
Le fil occupe une place centrale dans mon œuvre. Il dessine, relie, répare et transforme. À la manière d’une écriture sensible, la broderie trace des chemins entre les blessures et les réparations, entre l’absence et la présence. Point après point, le dessin se prolonge dans la matière ; il devient couture, cicatrice, cartographie des souvenirs.
La broderie est pour moi une langue de l’ombre. Elle permet de faire émerger ce qui ne peut être dit frontalement. Une part importante de mon travail explore la question de l’inceste et des transmissions silencieuses qui l’accompagnent. Chaque œuvre est une tentative de recueillir les fragments dispersés de mon expérience de l’inaudible : l’inceste pour leur offrir une nouvelle forme de présence.
Dans l’installation « Cabinet de curiosités – Chambre des merveilles : Au fil(s) de soi(e) », présentée à la Biennale de Dakar en 2024, l’anagramme du mot « inceste » traverse l’œuvre comme une présence discrète mais persistante. Les lettres se déplacent, se fragmentent et se recomposent, à l’image d’une mémoire traumatique qui cherche sa forme. Entre révélation et effacement, les mots brodés deviennent des traces, des murmures, des fragments de récits. Le fil devient alors parole, et la couture, écriture de l’indicible.
À partir de tissus, vêtements, photographies, perles, boutons, objets anciens et fragments du quotidien, je compose des installations où dialoguent récits personnels, héritages culturels et mémoires enfouies. Ces matériaux, modestes ou précieux, participent à une poétique de la transformation où la fragilité révèle sa force et où les traces du passé deviennent les supports d’une reconstruction possible.
Parallèlement à ma pratique artistique, j’enseigne au Campus Caribéen des Arts en Martinique. La transmission y constitue un prolongement naturel de mon engagement et nourrit continuellement ma réflexion sur les liens entre création, mémoire et partage.
En 2024, j’ai reçu le Grand Prix Léopold Sédar Senghor de la Biennale de Dakar pour l’installation « Cabinet de curiosités – Chambre des merveilles : Au fil(s) de soi(e) », réalisée en collaboration avec l’anthropologue Paola Lavra. Cette distinction, qui fait de moi la première artiste caribéenne à recevoir cette récompense, a consacré une œuvre dédiée aux processus de réparation, de transformation, de survie : une Résistance.
À travers mes créations, je tisse des correspondances entre les mémoires individuelles et collectives, entre les blessures héritées et les possibles réparations. Le fil, le dessin, la broderie et les objets porteurs d’histoire deviennent les éléments d’une écriture sensible où se croisent silence et parole, absence et présence, fragilité et résilience. Mon travail invite à considérer l’art comme un espace de transformation, capable de révéler ce qui demeure enfoui et de donner forme à ce qui cherche encore à être dit.
Asakan : Pouvez-vous nous parler de votre démarche ?
Agnès Brézéphin : Ma démarche artistique s’articule autour d’un passage continu entre les matériaux, les gestes et le sens, comme un processus de transformation où chaque étape nourrit la suivante.
Je pars d’abord des matériaux, choisis pour leur charge intime et leur mémoire : tissus anciens, végétaux (champignons, gorgones…) fils, albums familiaux de photographies, boutons ou objets récupérés ou chinés dans des brocantes. Ces éléments ne sont pas neutres, ils portent déjà des histoires, des traces de vies passées, et constituent la matière première de mon travail.
À partir de là, j’interviens par les gestes, principalement ceux de la couture, de la broderie et de l’assemblage. Coudre, relier, recouvrir ou révéler devient une manière de dialoguer avec la matière. Le geste est lent, répétitif, presque méditatif : il permet de transformer l’objet sans effacer ce qu’il était, mais en l’accompagnant vers une nouvelle forme.
De cette interaction entre matière et action naît le sens. Les fils deviennent des lignes de mémoire, les assemblages des récits fragmentés, et les réparations des métaphores de liens humains ou de blessures intérieures. Ainsi, ce qui était fragmenté se reconstruit autrement, non pas pour être effacé, mais pour être transmis, réinterprété et habité.
Asakan : Décrivez-nous une œuvre présentée qui permette justement de mieux comprendre ces problématiques ?
Agnès Brézéphin : Je citerai l’installation Cabinet de curiosité, la chambre des merveilles : « sous mes paupières » sélectionnée par la curatrice Karine Taïlamé.
Cette pièce immersive se présente comme une composition organique et symbolique, construite à partir d’un ensemble d’éléments brodés, assemblés et disposés comme dans une chambre de mémoire. L’œuvre fonctionne comme une ramification, évoquant à la fois un arbre généalogique et un réseau de liens familiaux, d’entraide et de transmission.
Lorsque la curatrice Karine Taïlamé a évoqué cette œuvre comme étant « la cartographie de l’intime à l’état pur », j’ai eu le sentiment qu’elle en saisissait l’essence même. Cette installation a été conçue spécialement pour l’exposition « Martinique, cartographies intimes » et s’est nourrie des échanges, des réflexions partagées et de l’accompagnement attentif de la curatrice, dont le regard a contribué à approfondir et à révéler les multiples dimensions de cette recherche artistique.
Au cœur de la structure, je brode des sequins noirs représentant les femmes, plaçant ainsi la féminité au centre de la composition. Celle-ci n’est pas figurée de manière passive, mais pensée comme un centre de force et de puissance, un point névralgique autour duquel circulent les formes et les symboles.
L’œuvre rassemble un vocabulaire d’objets naturels et manufacturés : des oursins en faïence, des fragments décoratifs de chapelier comme des plumes de colibri, mais aussi des objets précieux tels qu’un peigne dogon en bois précieux ou un collier en pâte de verre du Sénégal, multicolore, incarnant la féminité et la sensualité. Ces éléments, proches de l’esthétique du cabinet de curiosités, créent des circulations entre la Caraïbe et l’Afrique, entre mémoire intime et héritages culturels partagés.
Le regard de cette femme occupe également une place essentielle. Dans cette œuvre, les yeux ne servent pas à observer le monde extérieur, mais à exprimer ce qui se passe à l’intérieur : les émotions, les souvenirs et les états intimes. Le regard devient ainsi tourné vers soi, comme un espace de réflexion et de mémoire.
Les yeux fonctionnent alors comme un langage silencieux : ils transmettent des sentiments sans paroles, comme la tendresse, la douleur ou l’amour. Ils deviennent un lieu où les émotions circulent et se partagent autrement que par le discours.
Ainsi, le regard agit comme un pont invisible entre les personnes : il permet une communication sensible et intime, où chacun peut se reconnaître…
Enfin, le travail minutieux de broderie et d’assemblage — plus de 400 heures de réalisation — inscrit l’œuvre dans une temporalité lente. Cette patience devient une véritable structure de sens, transformant le geste artisanal en langage de résistance et de transmission.
Ainsi, cette installation dépasse la simple esthétique du cabinet de curiosités : elle met en scène une vanité réinventée, où la transformation d’une femme blessée vers une puissance intérieure reconquise devient centrale. L’œuvre affirme une féminité collective, caribéenne et diasporique, pensée comme un réseau de résistance, de mémoire et de renaissance.

Installation
Exposition « Martinique, cartographies intimes »
Courtesy de l’Artiste et du Musée territorial du Wall House – Saint-Barthélemy
Asakan : Un dernier mot ?
Agnès Brézéphin : Je développe une œuvre sensible où je brode, assemble et recoud la mémoire comme on répare une histoire un peu trop froissée. Entre cabinet de curiosités et boîte à souvenirs XXL, je transforme les « petits riens » en grandes forces, avec une féminité qui ne chuchote pas mais qui tient debout, solide et pleine de panache !
Exposition collective « Martinique, cartographies intimes » avec Agnès Brézéphin et 24 autres artistes
Jusqu’au 1er août 2026
Au Musée du Wall House
2 rue de Pitéa, La Pointe Gustavia
97233, Saint-Barthélemy, France
Heures d’ouverture : Le mardi de 14h à 19h et du mercredi au samedi de 9h à 12h et de 14h à 19h
+ d’infos : museesstbarth.com/fr/page/wall-house
La Rédaction.



