Ils ont moins de 30 ans, artistes, curateurs, historiens de l’art, assistants de galerie, muséographes ou autres, et se sont lancés avec appétit dans le monde de l’art. À l’occasion des vacances 2026, Asakan vous propose de découvrir jusqu’à fin juillet quelques-unes de ces carrières florissantes de demain, parmi lesquelles celle du designer et créateur numérique Ezéchiel Sene-Boileau, spécialisé dans le sound design, le game design et la conception graphique. Son grand-père, Moustapha Sene, était un proche contemporain du Président Senghor, ascendance par où coule une filiation familiale de l’émancipation panafricaine et décoloniale.
Double diplômé de l’ESADSE (Saint-Étienne) et de l’Université de Tongji (Shanghai), il nous parle ici de son parcours et de son invention « Tension Engine », une application qui va révolutionner le monde de l’art performatif et des jeux vidéo, en partant de l’Afrique.

Crédit Photo : Frédéric Verrier
Asakan : Qui êtes-vous ? Votre parcours ?
Ezéchiel Sene-Boileau : Je suis né en Île-de-France en 2003 dans une famille franco-sénégalaise. J’ai ensuite grandi à Rennes, dans un environnement marqué par les sciences sociales, le milieu des arts visuels et de la musique. Dès l’âge de 8 ans, j’ai entamé l’apprentissage du mandarin et de la culture chinoise selon un principe d’ouverture sur le monde. Cet héritage nourrit mon intérêt pour les circulations culturelles et les systèmes de pensée issus des mondes asiatiques, africains et diasporiques.
Formé en design graphique à l’École supérieure d’art et de design de Valence, j’ai poursuivi mon parcours au Campus Caribéen des Arts en Martinique, où est né mon intérêt pour les relations entre les pratiques musicales et les corps. Puis, je suis revenu en métropole à l’École supérieure d’Art et de Design de Saint-Étienne, où j’ai appris le live coding et la modulation musicale auprès de Raphaël Forment et Christophe Lebreton, tous deux créateurs de langages de programmation musicale. J’y ai aussi obtenu mon Master en design numérique, avant de poursuivre mes recherches à l’Université Tongji de Shanghai, 1ʳᵉ d’Asie au classement QS Art & Design.
Là-bas, ma réflexion a pris une structuration théorique solide, appuyée par des théories neurologiques de la musique autant que par différents exemples de structures musicales autour du monde. Ce travail a débouché sur la création du « Tension Engine », un moteur audio qui transforme les structures musicales en temps réel.
Il s’appuie sur une hypothèse centrale : les pratiques musicales ne transmettent pas seulement des formes esthétiques, mais aussi des manières d’organiser l’attention et la relation des individus à leur environnement.
J’aurai l’occasion de présenter mes travaux à la conférence Ludomusicology 2026 du 06 au 08 octobre au Edge Hill University, près de Liverpool, au Royaume-Uni, et de poursuivre le développement du Tension Engine à travers des installations interactives, des projets vidéoludiques et des collaborations internationales.
Asakan : Quelle est la genèse du projet ? Qu’est-ce que le Tension Engine ?
Ezéchiel Sene-Boileau : Le Tension Engine est né à l’Université de Tongji, à Shanghai, au terme d’un travail de recherche sur les jeux vidéo et leurs musiques. Il m’’est revenu les manières dont le batteur et le danseur de bèlè martiniquais se répondent dans les traditions caribéennes : le danseur influence la musique, la musique influence le danseur. C’est ce dialogue que le Tension Engine transpose au jeu vidéo : le joueur et la musique peuvent désormais s’influencer mutuellement.
La musique de jeu vidéo, par nature, se doit de suivre le joueur entre les différents états que traverse son personnage. Pourtant, les logiciels actuels conservent une structure linéaire, où la musique suit une écriture prédéfinie.
Pour rompre avec ce paradigme, j’ai choisi de composer à partir de boucles musicales coextensives aux boucles de gameplay.
Il se crée là un isomorphisme : chaque boucle peut être transformée en réponse aux actions du joueur, rythmiquement, harmoniquement, dans ses textures sonores. La direction du regard du personnage, sa vitesse, son rapprochement d’un objet, tout peut devenir prétexte à faire muter la musique.
Ces transformations, pilotées par des potentiomètres, se combinent et s’additionnent, permettant notamment de composer des récompenses musicales : des mécanismes de tension-résolution présents dans de nombreuses cultures : le building-drop, le taksim turc, la cadenza baroque, le montuno cubain… Chacun crée un désir, puis le satisfait. La musique monte en intensité, jusqu’à relâcher l’élastique d’un coup. Le joueur est ainsi récompensé de ses actions non pas monétairement ou par accumulation, mais musicalement.
Asakan : Comment décririez-vous votre cible ?
Ezéchiel Sene-Boileau : Je m’adresse à des créateurs qui veulent que leur musique réagisse aux gens, en s’inscrivant par exemple dans un paradigme africain où la musique a un rôle social. Elle tient compte de son public, s’adapte à lui en profondeur, rythmiquement, harmoniquement, dans ses textures sonores, le récompense, le fait vibrer à son rythme ou au rythme d’une foule.
Et j’inclus tous les niveaux d’expertise : les créateurs qui ne connaissent pas la composition comme ceux déjà confirmés. Le logiciel est déjà compatible avec les pipelines classiques du jeu vidéo (Wwise, FMOD), et je travaille en co-création avec des créateurs musicaux pour que l’outil devienne une extension d’eux-mêmes, adaptable à divers supports : iPad, desktop, smartphone…
Asakan : Cette application ne s’adresse donc pas uniquement aux studios de jeu vidéo ?
Ezéchiel Sene-Boileau : Je suis parti du jeu vidéo dans ma théorie pour parler d’interaction. Le jeu vidéo, c’est une fabrique à interaction : on cadre l’interaction du joueur avec le jeu, c’est ce qu’on appelle le gameplay. C’est là que réside la beauté particulière d’un jeu vidéo. Les joueurs ne se contentent pas de ressentir une œuvre, mais la jouent, la surmontent, la collectent, l’explorent, la fuient, la perdent.
La recherche sur le jeu vidéo m’a donc offert des fondations solides sur l’interaction, sur lesquelles j’ai pu m’appuyer. Mais globalement, ces théories de l’interaction s’appliquent à de nombreux milieux, elles ne sont pas exclusives au jeu vidéo. À partir du moment où on peut capturer une activité, ça fonctionne : au-delà du jeu vidéo, je pense aux arts scéniques, aux œuvres interactives, ou au DJing.
Asakan : Vous cultivez une approche très novatrice du design…
Ezéchiel Sene-Boileau : C’est flatteur ! J’ai une manière plurielle de designer, car je suis passé par quatre écoles de design différentes, et le logiciel tire parti de ce parcours aux quatre approches de la création. Mon fonctionnement est simple : je m’efforce d’approfondir les bases théoriques d’un sujet pour finalement concevoir quelque chose de nouveau.
Asakan : Quels ont été les défis auxquels vous avez été confronté lors de sa conception ?
Ezéchiel Sene-Boileau : Il y a eu deux types de défis. Le premier est technique : traduire des logiques de tension-résolution (souvent intuitives et transmises à l’oral dans les traditions que j’étudie) en règles génératives que le logiciel peut appliquer en temps réel, sans figer ni appauvrir ce qu’elles ont de vivant.
Le second défi est humain : sortir de la compréhension globale des structures musicales afro-caribéennes que j’ai développée grâce à mon ancrage familial sénégalais et à mon année d’études aux Antilles, pour aller au plus près des gens qui font vivre ces structures. Actuellement, j’ai commencé à contacter des acteurs locaux, en Afrique, impliqués dans des cérémonies traditionnelles où la musique est un outil social à part entière. Dans les prochains mois, je vais aller à leur rencontre, pour comprendre de l’intérieur exactement comment la musique se structure, l’émotion que ça suscite, et à quel moment exact, pour enfin pouvoir intégrer ces connaissances à mon outil.
Asakan : Où avez-vous puisé votre inspiration ? Qu’est-ce qui vous a motivé au quotidien ?
Ezéchiel Sene-Boileau : Je puise mon inspiration dans les théories décoloniales : je ne veux pas rester enfermé dans des paradigmes qui ne nous correspondent pas. Les modes de structuration musicale que j’étudie appartiennent à de nombreuses cultures, je pense notamment à la résolution tonique du Djèliya mandingue. Ces structures pourraient devenir une extension des pratiques interactives de nombreux artistes.
Asakan : Justement comment allez-vous déployer le Tension Engine ? Vos perspectives d’avenir ?
Ezéchiel Sene-Boileau : Je vois deux axes. D’abord, les entreprises du jeu vidéo : mon moteur peut s’intégrer dès maintenant dans les pipelines des plus grands studios.
Ensuite, l’art interactif : accompagner les artistes dans leurs projets musicaux interactifs, en créant des transformations qui s’appuient sur ma compréhension des multiples structures musicales modulant le rapport du public à son environnement.
Asakan : Un dernier mot ?
Ezéchiel Sene-Boileau : Je me dois de remercier l’appui d’Agnès Brézéphin, de David Gumbs, ainsi que celui d’Olaréwadjou Elvis Laleye, dont la confiance facilite la continuation de ce grand projet.
Merci Asakan !
Pour en savoir plus sur le travail d’Ezéchiel Sene-Boileau, rendez-vous sur son site web https://ezechiel-sene-boileau.web.app/ ou sur son compte LinkedIn @ezechielseneboileau.
La Rédaction.



