Wilfried Mbida : « Je ne parle donc pas ici de catastrophes naturelles, de destruction, bien que le sujet puisse être élargi à cette lecture. »

Jusqu’au 1er août 2026, la Galerie PERSON – Bruxelles présente l’exposition « Habiter l’eau : spiritualité et résilience », réunissant les œuvres de deux artistes d’Afrique centrale : la peintre Wilfried Mbida (Cameroun) et le photographe Baudouin Mouanda (République du Congo) avec au cœur de leurs réflexions : l’eau.

Née en 1990, Wilfried Mbida présente, dans une série particulièrement remarquée, la manière dont l’eau, en s’infiltrant dans les intérieurs, peut devenir un élément de réparation, de purification et de fertilité. Ses œuvres évoquent la présence intangible de la vie dans un silence où tout est émotion.

Nous l’avons rencontrée afin d’évoquer cette série aux tonalités magenta ainsi que son parcours.


Portrait de Wilfried Mbida

Asakan : Comment êtes-vous venue à l’art ? Quel est votre parcours ?

Wilfried Mbida : J’ai découvert le monde de l’art grâce à mon beau-père après mon bac technique en industrie d’habillement. Avant cela, je n’avais aucune idée de l’immensité de ce domaine. J’ai alors intégré l’Institut des Beaux-arts de Nkongsamba, situé dans le département du Mungo, région du littoral, au Cameroun. L’institut dépend de l’université de Douala. C’est où  j’ai obtenu mon Master 2 en Arts plastiques et histoire de l’art, filière peinture.


Asakan : Votre formation associe histoire de l’art et pratiques artistiques. Pouvez-vous nous expliquer et nous dire en quoi l’histoire de l’art enrichit-elle votre pratique ?

Wilfried Mbida : Dès l’entrée à l’Institut, la formation est commune jusqu’en 3ème année. En Master 1, l’école nous propose ensuite des spécialisations. J’ai choisi la filière peinture. C’est important de connaître l’histoire de toutes choses pour avoir des notions techniques et conceptuelles plus larges. C’est une forme d’habileté.


Asakan : Vous êtes actuellement l’une des artistes du duo show « Habiter l’eau : spiritualité et résilience » à la Galerie PERSON – Bruxelles. Que racontez-vous à travers cette exposition ?

Wilfried Mbida : Effectivement, j’intègre l’eau dans les intérieurs de maison. Je parle de fertilité, de purification et de protection. Cette proposition est assez spirituelle.


Wilfried Mbida, « Mami Ton », 2026
Acrylique, pastels à huile et collage sur toile, 93 x 119 cm
Courtesy de l’Artiste et de la Galerie Person

Asakan : L’eau est donc envisagée comme composante essentielle de la vie, acte de réparation, de purification et de fertilité ?

Wilfried Mbida : Vous savez, dans le langage local, on dit: « Water no get enemy ». Littéralement, cela signifie que l’eau n’a pas d’ennemis. Son passage, sa présence ou son arrivée sont des signes de lendemains meilleurs. Je ne parle donc pas ici de catastrophes naturelles, de destruction, bien que le sujet puisse être élargi à cette lecture.


Asakan : Dans l’une de vos œuvres exposées, intitulée « La Justice » (2026), vous avez placé une femme qui avance dans un couloir submergé par l’eau, entourée d’artefacts divers. Qu’avez-vous voulu exprimer ?

Wilfried Mbida : Le bâtiment où a été réalisée la prise de vue est celui de l’ancien palais des Bamoun. Il a été construit pendant la période coloniale allemande.

Lors d’une visite, une dame de notre convoi se trouvait face à une lumière, près d’elle une statue anthropomorphe tenant un bébé dans ses mains.

Pendant notre visite, on nous a raconté l’histoire d’un homme de loi qui rendait la justice sans craindre le statut du roi ou de quiconque. Il avait cette impartialité et était reconnu pour ce trait de caractère. Le moment m’a presque semblé irréel. J’ai alors pensé à l’eau qui nettoie et purifie.


Wilfried Mbida, « La Justice », 2026
Acrylique, pastels à huile et collage sur toile, 117 x 139 cm
Courtesy de l’Artiste et de la Galerie Person

Asakan : Cet intérêt pour l’eau est-il un phénomène d’époque ou un développement logique, interne à votre propre démarche ?

Wilfried Mbida : Il est lié à mon évolution personnelle et pousse ma démarche à s’adapter.


Asakan : Votre œuvre dégage aussi une certaine liberté et sensibilité aux couleurs et au silence. Que représentent la couleur et le silence pour vous ?

Wilfried Mbida : On me pose souvent des questions sur le choix des couleurs dans cette série, et cela me fait rire (rires). Je compose les couleurs en suivant mon intuition. Je ne calcule pas, je n’ai pas de choix prédéfini.

Quant au silence, il a accompagné ma vie pendant longtemps. Je le connais. L’absence était son adjoint. Je crois que, nourri de ces notions, mon travail trouve une forme d’écho.


Asakan : Comment avez-vous travaillé ? Quelles sont les techniques que vous utilisez ?

Wilfried Mbida : J’ai d’abord fait des prises de vues, puis j’ai dessiné sur toile, ajouté de l’eau dans le dessin et j’ai travaillé le tout à l’acrylique, aux pastels à huile et au collage.


Asakan : Pourquoi avoir privilégié à quelques exceptions près les grands formats ?

Wilfried Mbida : Ce sont des choix qui s’adaptent à l’image devant moi. Je suis simplement mes intuitions.


Asakan : Quels sont les artistes qui vous influencent dans votre travail ?

Wilfried Mbida : Je dirai Edward Hopper, Hammershoi, Le Caravage et Joël MPAH Dooh pour n’en citer que quelques-uns.


Asakan : Que souhaitez-vous que le public retienne en venant à l’exposition « Habiter l’eau : spiritualité et résilience » à la Galerie PERSON – Bruxelles?

Wilfried Mbida : Quelque chose, sans pouvoir mettre le doigt sur ce que c’est.


Asakan : Au fil du temps, votre travail a été présenté dans plusieurs événements majeurs, parmi lesquels la Biennale de Dakar 2024, BISO 2025, Art X Lagos 2023, les Jeux de la Francophonie de Kinshasa en 2023. Il a également rejoint des collections telles que celle de la Fondation Gandur pour l’art à Genève et la Collection Pas-Chaudoir d’art moderne et contemporain d’Afrique et de la diaspora. Comment l’expliquez-vous ?

Wilfried Mbida : J’imagine peut être que ces événements et collections voient en moi un potentiel sur le long terme et s’y intéressent. C’est la première explication qui me vient à l’esprit. Je leur poserais volontiers la question pour connaître leur point de vue sur ce que je produis.

Personnellement, cela m’encourage plus qu’autre chose.


Asakan : Aujourd’hui, si l’on vous demandait ce que vous avez appris sur vous-même à travers votre travail, que répondriez-vous ?

Wilfried Mbida : Je dirais : la sagesse… et que je suis mauvaise perdante (J’en ris). Mais, de manière plus générale, ce que j’ai appris est vaste et, s’il faille le résumer, il serait trop long. Je pense aussi que l’apprentissage de moi-même est encore en cours.


Asakan : Comment avez-vous rejoint la Galerie PERSON ? Qu’est-ce cela vous a apporté en tant qu’artiste et personne ?

Wilfried Mbida : Christophe était au Cameroun et en visitant différents ateliers, il a vu mon travail. C’est ainsi que notre première rencontre s’est faite. Ce qu’il ne sait pas, c’est que je lui avais écrit sur Facebook deux ans auparavant pour lui parler de mon travail. Il m’avait répondu mais était étonné de l’engouement des artistes à son égard à cette période. Je n’ai pas insisté parce que mon travail, n’était pas encore ancré dans quelque chose. Je tâtonnais…

Aujourd’hui, collaborer avec sa galerie m’apporte le dépassement de moi-même et surtout l’idée de me dire: « Expérimente ! »


Asakan : L’art est-il si important pour nos vies ?

Wilfried Mbida : Oui, il est important de voir le monde sous plusieurs prismes de l’imaginaire à la réalité, du surréalisme utopique à l’hyperréalisme, de la figuration à l’abstraction.

Je pense que tous ces aspects permettent une meilleure compréhension des sociétés humaines,  de leurs cultures, de leurs us et coutumes.

L’art est l’œil du monde et Einstein disait « L’imagination est plus important que le savoir. Le savoir est limité alors que l’imagination englobe le monde entier, stimule le progrès et suscite l’évolution. » Alors oui, c’est vraiment important.


Asakan : Avez-vous des conseils à partager avec de jeunes artistes qui aimeraient se nourrir de votre expérience ?

Wilfried Mbida : Personne n’a le monopole du savoir alors si tu as une idée, expérimente-la. Rencontre des aînés sur le plan du travail, pas de l’âge, échange, partage, sors de l’atelier pour rencontrer les gens. Les mots-clés peuvent se trouver parfois dans une discussion anodine.


Asakan : Un dernier mot ?

Wilfried Mbida : Impatiente de me rencontrer demain.

Exposition « Habiter l’eau : spiritualité et résilience » avec les Artistes Wilfried Mbida et Baudouin Mouanda
Du 07 juin au 1er août 2026
GALERIE PERSON – Bruxelles
Rue Émile Claus, 63 1180 Uccle, Bruxelles, Belgique
Heures d’ouverture : Du mardi au samedi de 14h00 à 18h00 ou sur RDV.
christopheperson.com

La Rédaction.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *