Fasciné par l’art depuis son enfance, Yvon Edoumou s’est mué au fil des années en un dynamique acteur culturel dont le champ d’intérêt va des arts visuels à la musique ainsi qu’aux arts anciens et à la danse contemporaine. Co-fondateur de la Galerie Malabo à Kinshasa en 2020, il est avant tout un collectionneur soucieux du caractère de passeur d’histoires et de valeurs humaines de l’Œuvre d’art.
Entretien.

Asakan : Quelle est votre relation à l’art ? Comment êtes-vous devenu collectionneur ?
Yvon Edoumou : Mon premier contact avec l’art a eu lieu quand j’étais petit, plus ou moins à l’âge de 10 ans, lorsque j’ai visité une expo d’œuvres surréalistes de Salvador Dali à Abidjan. Je m’en suis rendu compte bien plus tard à travers un flashback récurrent qui me revenait quand j’étais à Dakar dans les années 2008/2011 et dans lequel je contemplais « la persistance de la mémoire » (1), de Dali. Je trouve cela d’ailleurs très puissant : avoir des flashbacks sur une œuvre d’art qui parle du temps set de la mémoire. Depuis, partout où je vais, si j’ai au moins 24 heures, j’essaie de visiter un musée ou une expo.
Suis-je devenu collectionneur ? Je ne me décris pas comme collectionneur – un terme qui a encore une connotation erronée de bourgeoisie dans certains milieux africains- mais comme un aficionado de l’art, un acteur culturel qui croit au pouvoir de l’art et de la culture comme leviers économiques, l’art comme rempart aux clashes de civilisation que certains veulent imposer; l’art comme matière scolaire autant importante que la géographie ou le cours de français.
Mon lien à l’art c’est aussi la galerie d’art Malabo ouverte en décembre 2020 à Kinshasa.
Mon lien à l’art, c’est aussi mon premier fils- Sindika- en mémoire du collectionneur congolais Sindika Dokolo que je n’ai jamais rencontré mais avec qui j’avais entamé des correspondances. Et je pense qu’on devient collectionneur au fil de nos rencontres avec des artistes, d’autres collectionneurs mais surtout, par passion et par amour.
Asakan : Quel est votre prisme ? Quels artistes collectionnez-vous ? Quelles sont vos relations avec ces artistes ?
Yvon Edoumou : Installé depuis quelques années à Kinshasa en République Démocratique du Congo (RDC), l’art congolais est mon principal centre d’intérêt. Ma collection est ainsi composée en grande majorité de tableaux d’artistes congolais de la jeune génération ; certains étant bien connus à l’international, d’autres un peu moins. Dans cette collection, on retrouve, par exemple, Houston Maludi, Francis Mampuya, Doudou Mbemba, Patrick Lomaliza, Christian Kakese, et bien d’autres.
Ces artistes que je collectionne sont d’abord des amis, des gens dont je prends plaisir à aller voir dans leurs ateliers et discuter de projets, se critiquer mutuellement. J’impose cela dans mes relations, avant le côté pécunier car l’aspect lucre, dans l’art comme dans la vie, peut faire basculer des relations si vous n’avez pas déjà établi une relation de confiance, de « je viens vers toi parce que tu es une bonne personne, et non parce que tu es un bon artiste ».
Toutefois, il y a des artistes avec lesquels j’entretiens de très bonnes relations professionnelles et personnelles mais dont je n’ai pas de pièce tels que Steve Bandoma ou la photographe Rachel Malaika, des artistes à avoir dans une collection.
J’ai aussi une vingtaine de dessins de Seemu, un artiste sénégalais que j’ai rencontré en 2021 ; quelques pièces de Jean-Claude Desmerges (France).
Cependant je dois remédier au fait que je n’ai aucune œuvre d’artiste ivoirien, mon pays d’origine, du fait que je n’y vis pas de façon continue, affectant ainsi ma relation avec la scène artistique ivoirienne.
J’ai également une collection de masques, statuettes et autres objets à laquelle j’attache une grande importance: Songye, Luba, Teke, Tshokwe (RD Congo), Ciwara (Mali), Baoulé (Cote d’Ivoire). Cette partie de ma collection me procure une satisfaction différente des tableaux car elle me permet de faire de la recherche, de me connecter avec notre passé, de trouver des pièces intéressantes. Dans ce vieux débat sur la restitution, je me sens un peu comme un conservateur. J’ai d’ailleurs un tableau de Mampuya, «Restitution », que j’affectionne. Une partie des masques, chaises a été utilisée dans une série de photos de Rachel Malaika.



utilisés par la photographe Rachel Malaika

Asakan : Pensez-vous qu’on puisse prévoir avec exactitude les artistes qui marqueront l’histoire de notre époque ?
Yvon Edoumou : Non ! Je trouve qu’il faut se méfier de ceux qui prétendent pouvoir prédire cela. Ceux qui sont populaires aujourd’hui, dont les œuvres flambent en prix en l’espace de 12-18 mois ne sont pas forcément ceux qui marqueront l’histoire. Et encore l’Histoire de qui ?
Asakan : Aujourd’hui, votre collection s’élève à combien de pièces ? Pouvez-vous nous en citer quelques-unes ?
Yvon Edoumou : Ma collection aujourd’hui c’est près de 40 tableaux ; une cinquantaine de masques, sculptures, statuettes ; près de 30 dessins ; un drapeau du Zaïre, ancien nom de la RDC, quelque peu en lambeau et de nombreux livres sur l’art.



Asakan : Décrivez-nous svp un objet de votre collection qui vous tient particulièrement à cœur ? Avec lequel vous entretenez une relation particulière ?
Yvon Edoumou : J’ai une toile de 2 mètres de Doudou Mbemba, peinture à l’huile aux couleurs ocre, symbolisant la mobilité urbaine de Kinshasa. Une œuvre imposante, remplie de détails, avec un jeu de lumières et d’ombres prononcé.

Asakan : Par quels biais avez-vous acheté ces œuvres de votre collection ?
Yvon Edoumou : La majorité des tableaux a été achetée directement auprès des artistes ; quelques-unes sont des dons d’artistes ; d’autres ont été acquises suite aux expositions que nous organisons. Tous les objets anciens ont été achetés à Kinshasa, Goma, Dakar et partout où je peux.
Asakan : Votre regard sur le marché de l’art dans votre pays ? En Afrique ? Et dans le monde ?
Yvon Edoumou : En RDC, le marché de l’art est inexistant, se résumant à des acheteurs expatriés et quelques personnes bien fortunées. C’est donc tout l’écosystème qui faut revoir, de l’intégration de l’art dans l’enseignement primaire à la construction de musées et autres espaces culturels qui valorisent les arts. Le talent et les artistes ne manquent pas ; les acteurs non plus, ce qu’il manque est de faire comprendre dans les sphères de décision que l’art n’est pas que divertissement, c’est bien plus, c’est un élément politique, de relations internationales ; l’art est un vecteur économique. J’aimerais aussi voir plus de collaborations, projets communs entre acteurs congolais. Dans un environnement tel que le nôtre, nous gagnerons à être plus unis. Je trouve qu’il y a un grand vide en Afrique Centrale et la RDC gagnerait à se repositionner comme plaque tournante dans la région.
En ce qui concerne l’Afrique, ça fait plaisir de voir l’essor actuel, il faut pouvoir maintenir cela sur le long terme afin que l’Afrique occupe pleinement sa place sur l’échiquier international.
Asakan : Au-delà, quel est pour vous le rôle du collectionneur d’art aujourd’hui ? Faites-vous une différence entre le collectionneur et l’amateur d’art ?
Yvon Edoumou : On ne peut pas être collectionneur sans être amateur, cependant on peut être amateur sans franchir l’étape de collectionneur. Je vois le rôle de collectionneur comme celui d’un conservateur, transmetteur, gardien d’un pan de l’histoire. Aujourd’hui je collectionne autant pour moi que pour les autres, notamment mes enfants qui n’ont pas peur de toucher aux masques et statuettes ou de feuilleter, à leur manière, les livres d’art à la maison.
Asakan : Quel(s) conseil(s) donneriez-vous pour débuter une collection d’œuvres d’art ?
Yvon Edoumou : Le seul conseil que je donne souvent est de commencer par acheter ce que vous aimez. Quand on commence, il est important de mettre en avant son amour pour la chose art avant tout autre considération. Hier comme aujourd’hui, j’achète toujours sur des coups de cœur et non parce que l’artiste a une signature.
La Rédaction.
(1) : L’œuvre est aussi connue sous le titre « Les montres molles ».