Les impatientes de Djaïli Amadou Amal, lutter contre les violences faites aux femmes

Dans toute la région sahélienne de l’Afrique, les femmes connaissent une existence assez dramatique. Alors que plusieurs pays ont fait d’importants progrès en ce qui concerne les droits de la femme, la zone sahélienne semble être en marge de cette avancée.

Le 08 Mars, journée internationale des droits de la femme arrive à grands pas. Et le roman “Les impatientes” de Djaïli Amadou Amal, paru en 2020, aux éditions Emmanuelle Collas, vient comme un projecteur, afin de mettre en lumière les violences que subissent encore des femmes et des jeunes filles au 21e siècle.

Quelle est la pertinence d’un tel roman ? Qu’en tirer comme leçons ?

Les impatientes, trois femmes aux vies volées

Roman totalement immersif et poignant. Chacune des femmes y prend la parole pour nous conter son ressenti et ses désillusions. C’est un récit dramatique et triste, face auquel on ressent de la colère, la consternation et de l’impuissance. Il nous plonge au cœur de trois portraits : Ramla, Hindou et Safira. Les trois épousent des hommes contre leur volonté et vivent dans un foyer polygame, empli de violence. Malgré ce schéma, on réclame à elle trois de la patience, le fameux « Munyal ».

Ramla a 17 ans, elle aspire à de grandes études, un avenir meilleur. Amoureuse d’un ami à son frère, elle est néanmoins donnée comme seconde épouse à un homme plus âgé, par un de ses oncles. Dans cette région, nous dit l’autrice: « La fille est la fille de tout le monde. Les voisins ou oncles pouvaient me donner en mariage sans que mes parents n’interviennent. » Ramla est mariée de force et doit oublier ses rêves. Entre pleurs et résignation, elle supplie : « Sauvez-moi, je vous en supplie, on me vole mon bonheur et ma jeunesse. Sauvez-moi, je vous en supplie, on m’arrache mes rêves, mes espoirs. »

Hindou est aussi mariée de force à son cousin Moubarak. Consommateur d’alcool et de drogues, il fait d’elle son souffre-douleur. Il la bat constamment et la viole.

« Une fois allongée près de lui, Moubarak me viole en guise de consolation, non sans oublier de me répéter que c’est de ma faute s’il me frappe. »

Safira, quant à elle, est la daada-saaré, la première épouse. Lorsque Ramla débarque dans son foyer, son amour de femme en prend un coup. Malgré l’innocence de Ramla, elle met tout en œuvre afin de la chasser « Une coépouse reste une coépouse même si elle est gentille. Une coépouse n’est pas une amie, et encore moins une sœur. »

L’implication des hommes et des femmes dans ce drame

En plus des violences que subissent les femmes, ce roman met en avant bon nombres d’injustices qui se perpétuent encore. Les femmes vivent une existence monotone, une routine qui fait perdre tout goût à la vie. On y découvre aussi que le mariage forcé n’est pas comme on se l’imagine. Il est beaucoup plus subtil, plus persuasif. On fait du chantage émotionnel aux jeunes femmes. On leur dit que si elles ne se soumettent pas, elles jetteront la honte sur ma famille.

Triste est de constater que les femmes elles-mêmes ne réalisent pas l’état d’oppression dans lequel elles sont. Et donc, elles participent inconsciemment à perpétuer les violences conjugales et les mariages forcés. Par exemple, les mères font vivre à leurs filles ce qu’elles ont vécu. Les belles mères se vengent sur les brus, et les regardent souffrir sans réagir. Quant aux coépouses, elles sont de véritables rivales et n’hésitent pas à se lancer des sorts. L’autrice le souligne: « Tant que les femmes ne vont pas se serrer les coudes et se feront la guerre les unes les autres, rien ne changera.»

Quant aux hommes, ils sont ancrés dans cette tradition qui les sert énormément. Ils pensent premièrement à leur désir ou aux honneurs. En décidant de tout, le bien-être des femmes et leur épanouissement passent en dernière position.

Améliorer la situation de ces femmes

Ce roman décrit bien la réalité des femmes du Sahel et de plusieurs autres dans le monde. Il y a plusieurs Ramla qui arrêtent l’école chaque année « Depuis le CM2, j’ai vu toutes mes camarades de classe se marier les unes après les autres. Au cours préparatoire, nous étions une cinquantaine; à présent, nous ne sommes plus que dix. » Cette affirmation de Ramla vient corroborer le rapport de la banque mondiale qui dit que dans les pays où il y’a un fort taux de mariage forcé ou précoce, 65% des filles qui ont arrêté l’école avant dix ans finissent par se marier tôt, contre 5% si, elles poursuivent leurs études jusqu’au secondaire.

Le droit à la liberté, à l’éducation, demeurent de simples expressions dans bien de pays. Pour changer la donne, il faut impliquer aussi bien les hommes que les femmes. Que ça soit dans les campagnes de sensibilisation, les causeries ou le porte à porte. Les femmes doivent aussi être introduites au concept de sororité. Tout ceci, dans le but de s’entraider et de mettre fin aux violences et injustices.

A propos de l’auteur

Photo : AFP/Joël Saget

Djaïli Amadou Amal est de nationalité camerounaise. Elle est née en 1975, à Maroua (Cameroun). Son père est camerounais et sa mère égyptienne. Elle est mariée à l’âge de 17 ans. Il s’agit d’un mariage forcé. Après 5 ans de vie commune, elle le quitte. Elle se marie une seconde fois, cette fois-ci, l’homme est violent. Elle le quitte. Alors qu’elle rêvait d’être journaliste, elle vend ses bijoux, achète un ordinateur et se met à écrire. De là paraît en 2010 un premier roman “Walaande, l’art de partager un mari ».

Elle écrit un second roman, “Mistiriijo, la mangeuse d’âmes” qui sort en 2013. Il vient pour confirmer son talent. Son troisième roman, “Munyal, les larmes de la patience” est ce qui la propulse au rang des valeurs sûres de la littérature africaine. Il sort en 2019 et est réédité en 2020 et paraît sous ce nouveau titre qu’on lui connaît “Les impatientes”
Il lui fait devenir la lauréate du prix de la Presse panafricaine de littérature 2019. Elle devient aussi lauréate du 1er Prix Orange du Livre en Afrique. “Les impatientes” obtient le prix Goncourt des lycéens, le 2 décembre 2020.
Elle réside à Douala avec son époux, Hamadou Baba.

Article publié pour la première fois en mars 2021.

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