Coup de Cœur avec l’Artiste Sonore et Documentariste Martiniquaise Yémendja Abatuci

Yémendja Abatuci explore les mémoires et les rituels en composant des paysages sonores qui tissent des liens entre corps, gestes et récits, entre oralité, territoire et transmission, au croisement de l’art et de la recherche sensible.

Dans le cadre du programme de résidence « Inspiration Bénin, au Cœur des Mondes Africains », nous sommes allés à sa rencontre autour de notre traditionnel entretien – Coup de Cœur.


Portrait de Yémendja Abatuci
Crédit Photo : Oumar Bello (@bokak_999)

Asakan : Pour commencer notre entretien, pouvez –vous vous présenter ? 

L’Artiste : Je m’appelle Yémendja Abatuci, je suis artiste créatrice sonore, martiniquaise. Je suis née et j’ai grandi en France et je vis maintenant en Martinique depuis bientôt 4 ans.

Ma pratique artistique consiste à raconter des histoires avec les sons. Je travaille à partir de mes propres captations sonores. Je suis à l’écoute des rythmes, des récits, des mémoires, et de chaque détail qui compose l’environnement.  J’utilise cette matière sonore pour créer des paysages immersifs sous forme d’installations. 

Mes créations sonores accompagnent parfois des expériences sensorielles comme des randonnées avec casques, des expositions photo, des fresques avec QR codes, des installations plastiques ou encore du spectacle vivant.


Asakan : Quelle définition faites-vous de l’art ? Comment percevez-vous l’art contemporain ? 

Yémendja : Pour moi, l’art s’exprime dans le simple fait de créer. C’est la manifestation dans le réel d’une vision, d’une idée ou d’une émotion. J’y vois un moyen de rendre perceptible l’invisible et de créer un langage commun. Il fait partie de la culture, il permet de transmettre les mémoires et de faire évoluer les sociétés.

L’art trouvera toujours une place dans ma vie car c’est mon moyen d’expression et de connexion avec le monde.  J’aime créer tout comme j’aime contempler. J’apprends par l’art, par la danse, par la poésie, par les films, par les photos. C’est un lien vers le passé, un marqueur du présent et une porte vers différents futurs.

L’art contemporain est pour moi l’empreinte de notre réalité actuelle. C’est le récit de ce que nous choisissons de faire et de raconter de nos héritages. Les créations contemporaines ne sont que la version la plus actuelle de tout ce qui a déjà existé. Elles sont par essence ancrées dans le présent et donc toujours en mouvement et en perpétuelle évolution. J’ai à cœur dans ma pratique artistique de faire en sorte que les nouveaux langages qu’offre la création contemporaine soient au service du patrimoine culturel afro-caribéen.


Asakan : Quand avez-vous su que vous consacriez votre vie à l’art ? 

Yémendja : C’est mon retour en Martinique qui m’a permis de trouver ma place en tant qu’artiste. Ce retour m’a rattaché à mon histoire, à ma culture et à ma communauté. 

Alors par rapport à ma pratique même, j’ai commencé le travail du son par la radio. Je participais à l’animation d’émissions collectives sur des radios associatives. J’aimais le fait de pouvoir prendre la parole sans être visible et la recherche que demandait chaque sujet traité. J’ai par la suite commencé à réaliser mes propres documentaires sonores à aller vers des sujets plus intimes à me raconter à travers la création sonore.

Je me suis formée auprès de différentes structures et professionnels en France (La Cassette, Faidos Sonore). C’est dans ces formations que j’ai pris goût particulièrement pour la captation sonore et le field recording. Petit à petit, mes créations ont pris des formes plus artistiques et expérimentales. Le côté documentaire reste toutefois présent, car je suis très attachée aux récits de vies, à la transmission orale, à la fabrication d’archives sonores et à l’écriture et la poésie dans mes créations.

La découverte du field recording et de l’électroacoustique m’ont permis d’élargir mon terrain de jeu et mes possibilités narratives. En Martinique, j’ai eu la chance de rencontrer et collaborer avec des artistes dont les questionnements, les valeurs et les imaginaires ont pu résonner avec moi.

D’ailleurs, mon retour sur ma terre natale a été un déclic dans ma carrière artistique. Parce que l’expression artistique prend tout son sens lorsqu’elle porte avec elle les souvenirs, les joies, les souffrances, les colères, les revendications, les pratiques de résiliences d’un peuple. Lorsqu’elle prend racine dans sa propre terre et qu’elle est tournée vers les siens comme un miroir, comme une question ou comme un recueil de mémoires.


Asakan : En tant qu’artiste, comment décririez-vous votre art ? Comment êtes-vous  parvenue à la finalisation de votre empreinte ? 

Yémendja : La création sonore me permet d’écouter, de contempler mon environnement et d’apprendre.  J’ai choisi ce médium car il m’offre un espace dédié à l’écoute dans lequel raconter mon histoire et partager ma compréhension du monde.

Dans une société de l’image, le son demande en effet une attention particulière que j’apprécie. Car les sons appartiennent au domaine de l’invisible, ils transportent les mémoires collectives qui voyagent à travers les fréquences et les vibrations, ils appellent les émotions ouvrent les portes de l’imaginaire. 

Mon processus créatif passe par beaucoup de contemplation. J’écoute et j’apprends énormément à travers le field recording, les entretiens, et la musique. Cette pratique est assez transversale me permet de modeler le son aussi bien pour une vidéo, une installation sculpturale ou une création radiophonique.

Je crée des paysages sonores à partir de sons d’environnements et de bribes de paroles. Mes créations permettent une immersion sensorielle et ouvre l’imaginaire. Elles tiennent aussi un rôle d’archives.

Afin de mettre en valeur le son dans mes installations, je travaille de plus en plus la dimension plastique pour créer des expériences immersives autour de l’écoute. Je cherche à jouer avec l’espace et avec les objets, pour créer des formes d’objets parlant ou de déambulations sensorielles.

Il y a encore de nombreuses installations que j’aimerais développer et j’aime collaborer avec d’autres artistes, j’apprends beaucoup à chaque projet donc je pense que ça pourrait m’occuper toute ma vie.


Quelques images de la performance sonore réalisée par Yémendja Abatuci dans le cadre du programme Inspiration Bénin Crédit Photos : DR.


Asakan : Quelles sont vos inspirations artistiques, vos influences ? Les thèmes et émotions  que vous essayez de transcrire dans vos œuvres ? 

Yémendja : Je tire des inspirations dans différents domaines, la littérature, la musique, la danse.  J’aime beaucoup l’afro futurisme et j’ai lu aussi plusieurs fois la Parabole du Semeur d’Octavia Butler. C’est un ouvrage qui me guide et me sert de référence en matière de spiritualité et de vision de la communauté. 

Le travail de Sun Ra ou de Mamman Sani m’inspire beaucoup aussi dans leur façon d’ouvrir de nouveaux imaginaires en hybridant les formes musicales. 

De nombreuses femmes noires talentueuses ont été ou sont encore des sources d’inspiration pour moi comme Simone Lagrand, Douce Dibondo, Malaury Eloi Presley, Amandine Gay, Léna Blou, Siméline Jean Baptiste, Candice Zogo ou Ja’Tovia Gary.


Asakan : Quel est le regard porté sur votre travail par le public ? Par le milieu artistique ? 

Yémendja Abatuci : Dans les espaces dans lesquels j’ai pu diffuser mon travail (Martinique, Brésil, Bénin), il suscite beaucoup d’intérêt et de curiosité. Il me permet aussi de créer de nouvelles collaborations avec d’autres artistes. 

Le retour que je reçois souvent du milieu artistique est que l’écoute de mon travail évoque des souvenirs et se fait avec le cœur plutôt qu’avec la tête. Mais je n’en suis qu’au début de ma carrière artistique et j’espère que mon travail pourra continuer à résonner et à connecter la diaspora afro-descendante et le monde.


Asakan : Quels conseils aimeriez-vous transmettre à d’autres jeunes désireux de se lancer dans l’art?

Yémendja : Je dirais de créer plus que de consommer ou de penser à créer, de chérir ce qu’ils et elles créent car c’est à la fois une partie d’eux-mêmes et une création qui appartient au monde, au collectif et à l’histoire.

Cette création doit être accouchée, exister dans le réel pour rencontrer son public et créer des résonances.

Pour plus d’informations sur le travail de Yémendja Abatuci : vous pouvez aller sur son compte on.soundcloud ou son compte Instagram.

La Rédaction.

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