Quand la mort d’un proche survient, certains puisent dans leurs deuils pour vivre à nouveau par amour pour l’être disparu. C’est le cas de Mélissa Ruster (née en 1990) dont le travail bouscule nos points de vue émotionnels sur les récits familiaux et le temps avec ses toiles dorées sur lesquelles apparaissent des symboles en relief comme un geste maintes fois répété pour recouvrer les blessures, les difficultés, mais aussi guérir, aller de l’avant. Ou mieux encore, ralentir, prendre le temps de regarder, de se connecter autrement aux monde physique et invisible.
Explications dans ce Coup de Cœur avec l’artiste autodidacte martiniquaise.

Asakan : Pour commencer notre entretien, voulez-vous vous présenter ?
Mélissa Ruster : Je suis Mélissa Ruster, artiste plasticienne installée à Amsterdam.
Mon travail naît d’un geste minuscule, répété à l’infini, un point déposé dans la matière dorée, jusqu’à ce qu’une présence se lève de la surface. Dans ma pratique, chaque point en relief devient une figure qui se construit d’elle-même, une énergie qui se déploie et se révèle dans l’or, palpable dans la patience du geste répété.
Je suis représentée par La Maison Gaston et mon travail a notamment été présenté pour la première fois lors de l’exposition collective Artistes Alchimistes, « Ce que recouvre l’or », à Artagon Pantin.
Asakan : Quelle définition faites-vous de l’art ? Et comment percevez-vous l’art contemporain ?
Mélissa : L’art est, à mon sens, avant tout un langage du sacré, si l’on considère que le sacré a toujours eu besoin d’un langage pour se transmettre, celui par lequel les hommes ont façonné le lien et transmis leur mémoire, bien avant l’écriture. Il traverse toutes les civilisations, sous des formes différentes, mais avec une même fonction, relier les générations entre elles, offrir un espace où l’individuel rejoint le collectif.
Quant à l’art contemporain, je le perçois comme un territoire en pleine expansion, traversé de tensions et de renouvellements constants. C’est aussi le lieu où l’art afro-caribéen contemporain se déploie enfin pleinement, porté par une nouvelle génération d’artistes qui font dialoguer des héritages longtemps restés en marge avec les formes les plus actuelles.
Asakan : Quand avez-vous su que vous consacreriez votre vie à l’art ?
Mélissa : Il y a eu ce moment fondateur, en 2022, avec le décès de mon grand-père en Martinique. Cette perte a ouvert quelque chose en moi, une brèche, et c’est littéralement dans cette brèche que les figures sont apparues.
Elles sont nées directement du geste, avant toute intention réfléchie, elles se sont révélées à moi pendant le deuil, comme si le geste répété de poser le point devenait la seule manière de rester en lien avec ma propre mémoire, guidée par quelque chose qui dépasse toute explication.
J’ai compris à ce moment-là que mon art portait en lui une conscience bien plus profonde, une manière de chercher mon identité, une manière d’honorer ce qui me précède. Des questions autour de mes origines et de la transmission sont donc devenues très présentes.
Asakan : En tant qu’artiste, comment vous définiriez-vous ? Comment êtes-vous parvenue à la finalisation de votre empreinte ?
Mélissa : Je me définis comme une artiste de l’intuition sacrée, du geste et de la matière, attentive à la lenteur et à la répétition.
Mon empreinte s’est construite progressivement, portée par une quête, celle de mon identité antillaise, longtemps restée en retrait, que mon travail me permet de retrouver et de faire mienne pleinement, geste après geste. C’est ainsi que j’ai trouvé dans le pointillisme en relief une manière juste de faire coïncider le fond et la forme, chaque point posé un à un, sans dessin préparatoire, jusqu’à ce qu’une figure se construise d’elle-même.
Le choix de l’or dépasse la seule dimension esthétique, il porte des paroles sacrées, la valeur transmise de génération en génération, la lumière qui relie le monde visible à ce qui nous dépasse. Chaque point d’or déposé sur le support devient ainsi une trace à la fois matérielle et spirituelle, et je peins des figures qui veulent se révéler plutôt que je les invente.

Courtesy de l’Artiste

Courtesy de l’Artiste

Courtesy de l’Artiste
Asakan : Quelles sont vos inspirations artistiques, vos influences ? Les thèmes et émotions que vous essayez de transcrire dans vos œuvres ?
Mélissa : Mes inspirations sont avant tout spirituelles et intuitives, puisées dans les traditions afro-indo-caribéennes, dans leurs symboles, leurs gestes rituels, leur rapport à la mémoire et à la transmission du geste. Petit à petit, j’y trouve des liens avec ce que je crée, ce qui est incroyable, une véritable voie d’accès au sacré.
Les thèmes que je cherche à transcrire tournent autour de la mémoire ancestrale, de la transmission et de la manière dont le corps garde en lui des savoirs qu’on croit perdus.

Courtesy de l’Artiste

Courtesy de l’Artiste

Courtesy de l’Artiste

Courtesy de l’Artiste
Asakan : Quel est le regard porté sur votre travail par le public ? Par le milieu artistique?
Mélissa : Le public est souvent touché par la dimension contemplative de mon travail, par cette invitation à s’arrêter, à regarder de près, à ressentir le relief avant même de comprendre la figure.
Beaucoup me disent que mon processus a quelque chose d’apaisant, et que devant les œuvres, ils se sentent submergés par des émotions difficiles à nommer, une sensation qu’ils qualifient spontanément de sacrée, quelque chose qui touche directement leur cœur. Beaucoup me parlent aussi d’un véritable dialogue qui s’installe avec la figure, un souvenir, parfois une résistance, comme si l’œuvre répondait à ce qu’elle fait surgir en eux.
Le milieu artistique, de son côté, semble sensible à la manière dont ma pratique fait dialoguer une gestuelle très personnelle avec des questions plus larges de mémoire et de spiritualité.
Asakan : Quels conseils aimeriez-vous transmettre à d’autres jeunes désireux de se lancer dans l’art?
Mélissa : Je leur dirais de faire confiance au temps long, celui qui permet à une pratique de mûrir et à une voix personnelle de se dégager.
Je leur dirais également de rester attentifs à ce qui les traverse intimement, une histoire familiale, un héritage culturel, une émotion récurrente, car c’est souvent là que se trouve la matière la plus juste.
Je veux aussi nommer la réalité financière, souvent difficile, plus encore pour une jeune femme, une jeune maman, parfois seule face à tout ce qui l’entoure, une réalité qui fait partie du chemin, sans jamais éteindre la nécessité de créer.
Enfin, je les inviterais à garder la rigueur du travail et la sincérité de l’intention étroitement liées, l’une nourrissant toujours l’autre.
Pour terminer, merci à toutes les personnes qui m’entourent, de près ou de loin, et merci à Asakan pour cette possibilité d’être, pour la première fois, mise en lumière de cette manière.
Pour plus d’informations sur le travail de Mélissa Ruster, rendez-vous sur son site web melissaruster.com/ ou vous pouvez vous abonner à son compte Instagram @melissaruster.
La Rédaction.



