Coup de Cœur avec l’Architecte et Designer Béninois Kassir Mohamed Kossoko

En ce samedi 1er août 2026 où le Bénin célèbre le 66ème anniversaire de son accession à l’indépendance, asakan.art va à la rencontre de l’architecte HMONP (Habilité à l’exercice de la Maîtrise d’Œuvre en son Nom Propre) et designer Béninois Mohamed Kassir Kossoko.

Cofondateur de l’atelier CIR, il a également une pratique de designer d’objets à travers laquelle il explore les liens entre le vivant, les savoir-faire vernaculaires en Afrique, et particulièrement dans son pays, le Bénin, comme des réservoirs de sens et de récits pour réactiver des imaginaires et nourrir des propositions contemporaines.

Il est notre Coup de Cœur.


Portrait de Kassir Mohamed Kossoko
Crédit Photo : DR.

Asakan : Pour commencer notre entretien, voulez –vous vous présenter ?

Kassir Mohamed Kossoko : Je m’appelle Mohamed Kassir KOSSOKO, je suis architecte et designer d’objet, béninois. Je travaille entre la France et le Bénin.

En France, depuis le 6B à Saint-Denis où nous avons installé Cir, notre atelier d’architecture, avec deux autres collègues, et amis, nous développons des projets d’installation qui interrogent la notion de commun dans l’espace public. Nous concevons également des projets d’architecture, avec une attention particulière portée aux enjeux liés aux ressources, et à la matière.

Depuis 2018 au Bénin, je mène une recherche sur les savoir-faire, l’artisanat, les objets vernaculaires et artéfacts issus de la culture matérielle du pays. Ce patrimoine tend à s’effacer puisqu’il est sujet aux rapports de domination Nord Sud, ainsi qu’aux effets de la circulation mondiale des marchandises. Dans ma démarche cette recherche constitue un socle pour nourrir mes travaux, construire, projeter de nouveaux imaginaires, et des propositions contemporaines.


Asakan : Quelle définition faites-vous de l’art ? Et comment percevez-vous l’art contemporain?

Kassir : Je pense qu’avec les récits, qu’ils soient écrits ou oraux, l’art constitue l’un des principaux moyens par lesquels les individus ont raconté les sociétés dans lesquelles ils évoluaient au fil des époques, que ce soit à travers l’architecture, les objets d’art, les objets usuels ou encore les objets symboliques, etc. C’est donc ce que nous héritons d’essentiel de ceux qui nous ont précédés et que nous allons à notre tour transmettre.

L’art contemporain, de ma perspective, est un espace de création, d’hybridation de formes pour dire les récits, les histoires longtemps minorées ou invisibilisées. C’est également un lieu d’exploration et de projection de nouveaux imaginaires.


Asakan : Quand avez-vous su que vous consacreriez votre vie à l’art ?

Kassir : Il n’y a pas eu de révélation ou d’épiphanie, mais il y a sans doute eu l’influence progressive de mon père sur ma trajectoire. Il était architecte et son atelier occupait une partie de la maison. J’ai donc grandi, avec mes frères, entre les rouleaux de calque de son atelier et les espaces de la maison. Il était très créatif et dessinait également du mobilier. Je me souviens, par exemple, qu’il avait dessiné et fait fabriquer un berceau en bois pour mon petit frère avant sa naissance. Tout cela a sans doute agi sur moi et m’a conduit vers des études d’architecture.

À partir de 2018, lors d’un séjour au Bénin, après plusieurs années sans y être retourné, j’ai évolué aussi vers une forme de création plus libre, indépendante de la commande dont je dépends en tant qu’architecte. J’ai commencé à expérimenter et à concevoir des objets, notamment du mobilier.

J’avais en effet observé que les intérieurs et les espaces domestiques étaient désormais peuplés d’objets et de mobiliers de seconde main importés d’Europe, mais aussi d’objets de toutes sortes provenant d’Asie. Ce constat m’a donné l’élan de me rapprocher de communautés d’artisans rotiniers, vanniers, ferronniers et forgerons afin de commencer à expérimenter avec eux. C’était comme si je voulais me prouver à moi-même, qu’avec de la créativité, nous disposions encore, grâce aux artisans, des savoir-faire nécessaires pour concevoir et fabriquer localement des objets de grande qualité.


Asakan : En tant qu’artiste, comment vous définiriez-vous ? Comment êtes-vous parvenu à la finalisation de votre empreinte ?

Kassir : C’est une démarche en cours, ou disons une écriture en construction, mais je pense qu’il y a un fil conducteur autour de la notion de vernaculaire contemporain, donc des savoir-faire, de la matière et des territoires.

Également, je produis des pièces dont la singularité nait de ma créativité, tout en s’inscrivant dans des références et des récits partagés. Elles résultent du travail de la matière (le tressage de rotin ou du raphia par exemple), des gestes que les artisans ont hérités, transformés d’une génération à l’autre. L’empreinte et la mémoire de ces gestes se matérialise sur mes créations.

Le corpus de pièces produit avec mon projet « Rivière noire : Nouvel âge végétal _Tisser le monde à partir du vivant » dans le cadre du programme « Inspiration Bénin – au Cœur des mondes Africains« , et l’installation qui l’accompagnait synthétise un peu mon travail. Pour ce projet, en puisant dans mes souvenirs, je recompose un « espace domestique » fait de fragments et d’évocations. Les formes familières qui tendent à disparaître sont déplacées ou réinventées, pour créer un environnement à la fois intime et imaginaire. Cette reconfiguration réactive la mémoire de ces objets et lieux, tout en ouvrant la voie à de nouvelles narrations.


Kassir Mohamed Kossoko, « Rivière Noire, Pièce scénographiée 1 », 2026
Courtesy de l’Artiste
Kassir Mohamed Kossoko, « Rivière Noire, Pièce scénographiée 2 », 2026
Courtesy de l’Artiste

Asakan : Quelles sont vos inspirations artistiques, vos influences ? Les thèmes et émotions que vous essayez de transcrire dans vos œuvres ?

Kassir : Pour ce qui est du design et des objets, mes inspirations sont principalement liées aux cultures matérielles ouest-africaines, et plus particulièrement béninoises. Les objets vernaculaires, les artefacts anciens, populaires, mais aussi les récits, les rituels quotidiens qui les accompagnent, et qui ont imprégné en moi au fil des années en grandissant à Porto-Novo. 

Ce qui m’influence également, c’est la rue, les communautés de faiseurs, de fabricants, de commerçants et d’artisans, l’ingéniosité des micro-objets et des dispositifs qu’elles et ils inventent pour commercer, occuper l’espace en s’y adapter, alors même qu’elles et ils sont pris dans des rapports de pouvoir avec les tenants d’un certain ordre urbain.

Les thèmes que j’explore sont aussi liés à la mémoire, au souvenir, mais également à la notion du commun qui irrigue notre pratique au sein de notre atelier d’architecture avec mes collègues et amis.


Kassir Mohamed Kossoko, « Kikè », 2026
Rotin tressé, bois d’acajou avec finition yakisugi
Projet Rivière Noire
Courtesy de l’Artiste
Kassir Mohamed Kossoko, « Ayindé », 2026
Bois d’acajou, finition yakisugi et raphia teinté
Projet Rivière Noire
Courtesy de l’Artiste
Kassir Mohamed Kossoko, « Ijoko », 2026
Rotin tressé, bois d’acajou avec finition yakisugi
Projet Rivière Noire
Courtesy de l’Artiste
Kassir Mohamed Kossoko, « AJR », 2026
Bambou de raphia, finition yakisugi et assise tapissée en velours
Projet Rivière Noire
Courtesy de l’Artiste
Kassir Mohamed Kossoko, « Bibliothèque de mes souvenirs », 2026
Artefacts divers
Projet Rivière Noire
Courtesy de l’Artiste

Asakan : Quel est le regard porté sur votre travail par le public ? Par le milieu artistique ?

Kassir : Le public était par exemple touché par la dimension référencée du projet « Rivière noire », le travail sur les artefacts réveille chez les gens des souvenirs, et les fait réfléchir sur leurs rapports aux objets, aux éléments qui nous entourent, surtout quand ceux-ci sont tellement sous nos yeux et qu’on ne les voit pas. L’aspérité de la matière sur les objets est également un élément que le public relève assez souvent.

Dans le milieu artistique, mon travail est perçu comme une recherche sur la matière, une recherche plastique sur le renouvellement d’objets, de formes vernaculaires et archétypales. C’est déjà arrivé également que mon travail soit défini comme une narration sur l’écologie.


Asakan : Quels conseils aimeriez-vous transmettre à d’autres jeunes désireux de se lancer dans l’art ?

Kassir : Si je devais donner un conseil, je dirais d’écouter et d’entendre ce qui les anime profondément, mais en même temps de s’inscrire dans le groupe, la communauté, car c’est elle qui nous régénère et nous renseigne parfois sur ce qu’on est en train de produire.

Par ailleurs, je conseillerai d’aller à son rythme, d’expérimenter. Je pense que cela prend du temps de construire une pratique cohérente. Entre les impératifs matériels et les doutes, il faut savoir être patient avec soi-même, tout en restant persévérant.

Pour plus d’informations sur le travail de Kassir Mohamed Kossoko, vous pouvez vous abonner à son compte Instagram @kassir_kossoko.

La Rédaction.

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