Après le grand entretien que nous lui avions consacré tout récemment, asakan a décidé d’initier à nouveau une conversation avec le talentueux artiste et designer français Ezéchiel Sene-Boileau pour offrir un regard plus complet sur son parcours et sa pratique qui allient determination, savoir-faire, innovation, dialogue des cultures et passion autour de la musique, pan essentiel de nos vies.
Coup de Coeur.

Crédit Photo : Frédéric Verrier
Asakan: Pour commencer, voulez-vous vous présenter ?
Ezéchiel Sene-Boileau : Je m’appelle Ezéchiel Sene-Boileau, artiste designer d’origine franco-sénégalais, spécialisé dans la création de systèmes audio interactifs pour le jeu vidéo et les arts performatifs.
Je suis né en 2003 en Île-de-France. J’ai grandi à Rennes entre les sciences sociales, l’omniprésence de la musique et mon attrait pour les arts visuels. À cela s’ajoutent une histoire familiale très liée aux sphères sénégalaises de la pensée décoloniale, et un long apprentissage de la langue et de la culture chinoise.
Cet héritage a nourri mon intérêt pour les circulations culturelles et les systèmes de pensée issus des mondes africains, européens, asiatiques et diasporiques.
Formé initialement à l’ESAD de Valence puis au campus Caraïbéen des arts, j’ai mené deux masters : l’un à l’ESADSE de Saint-Étienne, l’autre à l’Université Tongji de Shanghai. C’est en faisant converger toutes ces influences que j’ai fini par donner naissance à un même projet : le « Tension Engine ».
Là où la musique de jeu vidéo s’est longtemps construite sur le modèle du cinéma, avec une écriture linéaire, le Tension Engine s’appuie sur des boucles musicales qui répondent en temps réel aux actions des plus englobantes aux plus petites. Les rythmes, les harmonies, les textures sonores se transforment ainsi instant après instant et forment un tissu musical complexe. L’objectif de cette recherche était d’introduire à mon logiciel ce que j’appelle des récompenses musicales : des structures de tension et de résolution qu’on retrouve, sous des formes très singulières, dans de très nombreuses cultures du monde.
Asakan: Quelle définition faites-vous de l’art ? Comment percevez-vous l’art contemporain ?
Ezéchiel : Pour moi, l’art ne transmet pas seulement des formes esthétiques : il organise notre attention et notre manière d’être en relation avec notre environnement et les uns avec les autres. C’est une façon de structurer le sensible. Cette définition me vient en partie des paradigmes africains, où la musique a un rôle social : elle ne se contente pas d’être contemplée, elle fait vibrer une foule, elle tient compte de son public et s’adapte à lui.
Ce que je trouve passionnant dans l’art contemporain, c’est qu’il se rattache à ce champ : il assume que l’art puisse être vécu, joué, traversé, qu’il réponde aux gens et occupe une véritable fonction sociale. C’est cette liberté de faire une œuvre qui vit et qui sert, qui tient compte de son public au lieu de simplement s’exposer à lui, qui me passionne.
Asakan : Quand avez-vous su que vous consacreriez votre vie à l’art ?
Ezéchiel : Il n’y a pas eu de déclic unique, plutôt une continuité. Chez moi, on faisait de la musique ensemble, en famille, depuis toujours ; je composais, je chantais, je jouais du piano, je dessinais, j’écrivais. Créer n’a jamais donc été une décision, c’était l’air que je respirais. Une manière d’être au monde.
Asakan: Comment vous définiriez-vous en tant qu’artiste ? Comment êtes-vous parvenu à votre empreinte ?
Ezéchiel : Je me définis comme un artiste et designer pluriel. Je suis passé par quatre écoles d’art et de design différentes, et je crois que mon empreinte naît précisément de ce croisement : son, image, code, théorie, sensibilité, réunis dans un même geste. Mon fonctionnement est simple : j’approfondis longuement les bases théoriques d’un sujet, quitte à aller chercher du côté des neurosciences de la musique, de l’anthropologie musicale ou des théories décoloniales, pour finalement concevoir quelque chose de nouveau.
Mon empreinte, c’est donc cet aller-retour entre la recherche et la création, et cette conviction que des structures musicales venues de nombreuses cultures peuvent devenir des outils d’interaction. Je ne cherche pas un style reconnaissable à l’œil, mais une manière reconnaissable de faire dialoguer les gens avec ce qu’ils vivent.

By Ezéchiel Sene-Boileau
Asakan: Quelles sont vos inspirations artistiques, vos influences ? Les thèmes et émotions que vous essayez de transcrire dans vos œuvres ?
Ezéchiel : Je puise beaucoup dans les théories décoloniales et dans la diversité des structures musicales du monde : la résolution tonique du Djèliya mandingue, le bèlè martiniquais, le taksim turc, le montuno cubain, la cadenza baroque. Ce qui me fascine, c’est que toutes ces traditions savent créer un désir puis le satisfaire ; une mécanique de tension et de résolution qu’on retrouve partout, sous des formes différentes.
Ce qui me touche, c’est de faire vibrer les gens dans leur intimité culturelle, peu importe leur origine, en réhabilitant des structures musicales qui leur sont familières, celles qui les ont fait résonner tout au long de leur vie. C’est une manière d’aller les chercher là où ils sont le plus eux-mêmes.
Le thème central de mon travail, c’est justement la relation : comment la musique organise l’attention, récompense une action, peut guider littéralement celui qui l’écoute. Mais aussi comment la musique le suit, l’accompagne dans son expérience.

By Ezéchiel Sene-Boileau


Asakan: Quel regard le public et le milieu artistique portent-ils sur votre travail ?
Ezéchiel : Mon travail se situe à la croisée de plusieurs mondes : la musique, le jeu vidéo, l’art visuel, la recherche, et il faut souvent un temps pour le situer, parce qu’il n’entre pas dans une case toute faite. Mais dès que les gens l’expérimentent, le dialogue s’installe : ils comprennent qu’ils ne sont pas spectateurs mais acteurs de ce qu’ils entendent.
J’ai récemment présenté mes recherches à une conférence académique de ludomusicologie, non loin de Londres, et l’accueil a été très stimulant. L’ancrage théorique et multiculturel de la démarche résonne particulièrement dans ce milieu international.
Asakan: Quels conseils donneriez-vous à d’autres jeunes qui veulent se lancer dans l’art ?
Ezéchiel : Approfondissez la théorie sans jamais la craindre : comprendre en profondeur un sujet, c’est se donner les moyens d’inventer plutôt que de répéter. Croisez les disciplines aussi.
Ne restez pas enfermés dans des paradigmes qui ne vous correspondent pas : allez chercher du côté de vos propres héritages culturels, il y a là des richesses immenses.
Et surtout, allez à la rencontre des gens qui font vivre ce que vous étudiez : rien ne remplace le fait de comprendre une chose de l’intérieur, auprès de ceux qui la portent.
Pour plus d’informations sur le travail d’Ezéchiel Sene-Boileau, rendez-vous sur son site web web https://ezechiel-sene-boileau.web.app/ ou vous pouvez vous abonner à son compte Instagram @ezechielsene.
La Rédaction.



