Si elle a tout d’abord commencé la peinture en autodidacte avant de poursuivre une licence au département des beaux-arts de l’université de Tunghai et un master dans la même université qu’elle abandonnera pour suivre des études linguistiques à Paris, Ko Yu-Tung (née en 1999 à Kaohsiung, à Taïwan) est une artiste plasticienne et peintre dont la pratique explore la présence à la fois comme état et comme forme. Ce faisant, son objectif est de faire valoir la manière dont nous conservons nos propres consciences dans un monde qui ne s’arrête jamais.
Un travail bouleversant et d’une sensualité rare à découvrir dans ce Coup de Cœur.

Crédit Photo : @triggerlight
Asakan : Pour commencer notre entretien, voulez-vous vous présenter ?
Ko Yu Tung : Je m’appelle Ko Yu Tung, artiste taïwanaise.
Mon travail porte sur la forme et le changement, sur les femmes et l’affirmation de leur propre existence. Je m’attache aux détails intérieurs, à ce qui est doux et à ce qui se trouve sous une surface apaisée : ce qui rend cet apaisement possible et le préserve. Je m’intéresse à ce que la tradition considère comme plus petit, plus mineur : je travaille avec des médiums traditionnels d’Asie de l’Est et des techniques de peinture à l’huile, en associant un langage décoratif à des portraits de figures féminines.
Asakan : Quelle définition faites-vous de l’art ? Et comment percevez-vous l’art contemporain?
Ko Yu Tung : L’art est un moyen d’expression. Pour moi, l’art ne se distingue en rien de tout ce qui existe à chaque instant de la vie. Tout cela est infiniment précieux.
L’art contemporain est l’art qui a lieu au présent. Il a la valeur directe d’enregistrer et de refléter le moment. Depuis que l’art n’est plus tenu pour responsable de l’ambition de Babel, nous laissons sur la route des monuments et des stèles aux formes multiples.
Asakan : Quand avez-vous su que vous consacreriez votre vie à l’art ?
Ko Yu Tung : C’est au moment où je découvre que, pour moi, l’art et la vie ne se séparent pas, que j’ai quelque chose à dire, et qu’au moment où je le dis, le monde qui me ressemble se révèle à moi en même temps.
J’ai, en effet, grandi entourée d’art. Ma mère collectionnait des catalogues de peinture, des œuvres d’art et des sculptures, qu’elle disposait à tour de rôle dans la maison. J’ai très tôt remarqué que sa façon d’agencer les objets reflétait son rapport au monde à ce moment précis. Exposer, c’est la manière dont une personne choisit de se montrer. Cette observation précoce m’est restée, et je pense qu’elle est à l’origine de ma démarche actuelle en matière d’exposition.
Mon travail est traversé de formes végétales, de lumières et d’ombres, et une partie de ces influences remonte à ma petite enfance. Ma sœur et moi passions de nombreux week-ends au Musée des Beaux-Arts de Kaohsiung : à l’intérieur, des galeries et une bibliothèque regorgeant de catalogues ; à l’extérieur, un bac à sable, une pelouse et un petit bois où nous avions une cachette secrète. Un jour, un ami est tombé dans le ruisseau et en est ressorti couvert de longs filaments de mousse, tel un animal sorti des bois. J’aime cette image humide d’un corps enchevêtré dans des fibres.
Chaque été, je le passais en famille à Penghu, un archipel du détroit de Taïwan. Assise sur des murets de corail, je mangeais de la glace pilée en contemplant la mer, imaginant ce qui pouvait exister, jamais vu, dans les profondeurs du ciel infini et de la mer — des vies étonnantes que je n’avais jamais su imaginer. C’est durant ces étés que j’ai compris ce que signifie la liberté créative, et que je suis tombée profondément, durablement amoureuse du bleu. Tout cela s’est reflété plus tard dans mes choix de vie artistique.

Pigments minéraux, feuille de métal, gesso et pastel sur papier marouflé sur bois
20 × 14 cm
Courtesy de l’Artiste
Crédit Photo : Clay Lightroom (@claylightroom)
Asakan : En tant qu’artiste, comment vous définiriez-vous ? Comment êtes-vous parvenue à la finalisation de votre empreinte ?
Ko Yu Tung : Je suis d’un tempérament nerveux, et très honnête avec ce que je ressens. En tant qu’artiste et en tant que personne, je respecte chaque chose ferme, que sa forme soit dense, minuscule, de la taille d’un trou d’épingle, ou qu’elle rassemble de vastes territoires, des expériences, des textes et des choses.
J’enregistre des figures en pleine présence, pour celles et ceux qui savent où ils sont : elles habitent une réalité qu’elles ne peuvent ni fuir, ni dépasser. Je suis attirée par l’instant de la prise de conscience, le moment où une personne s’approprie sa propre vie.
Mon travail oscille entre tradition littéraire et expérience vécue, attiré par cet espace où le désir se refuse à toute résolution. Il s’inspire de la pensée romantique et existentialiste, de la conviction que certaines choses meurent lorsqu’on les explique, et que la recherche elle-même devient la réponse.
Quant à mon empreinte : je crois que chacun possède déjà ce qui est à lui. Il suffit de le sculpter, de le modeler, de le dégager par dissolution, peu à peu. Et même sans rien faire, le contour de votre propre forme finira par apparaître lentement, par érosion. Aussi, à travers une série de pratiques et de tentatives, je sens quelles actions, quels environnements, quelles réactions me conviennent le mieux. C’est ainsi que j’ai fini par établir ma propre forme artistique, mais tout cela continue de se transformer.

Pigments minéraux, feuille de métal, gesso et pastel sur papier marouflé sur bois
20 × 14 cm
Courtesy de l’Artiste
Crédit Photo : Clay Lightroom (@claylightroom)

Feuille d’argent, pigments minéraux et liant, pastel sec sur papier marouflé sur bois
25 × 17,5 cm
Courtesy de l’Artiste
Crédit Photo : Ko Yu Tung

Pigments minéraux, feuille de métal, technique mixte sur papier marouflé sur bois
27,5 × 35 cm
Courtesy de l’Artiste
Crédit Photo : Ko Yu Tung
Asakan : Quelles sont vos inspirations artistiques, vos influences ? Les thèmes et émotions que vous essayez de transcrire dans vos œuvres ?
Ko Yu Tung : Je suis inspirée par une série d’éléments. J’aime beaucoup la pensée inventive des débuts de l’industrie du cinéma. J’aime aussi les technologies de la guerre froide et toutes les esthétiques qui tendent des pointes. J’aime la littérature balkanique.
Je suis surtout attirée par les existences prises entre d’immenses présences, qui choisissent de continuer à croître dans l’interstice. Je m’y attache, et je cherche à déceler et à rendre ces convictions d’une clarté minuscule et ferme, et l’existence même de cette conviction.
J’utilise des symboles féminins pour désigner une terre promise imaginaire et flottante, qui attire autant qu’elle effraie. Dans mes œuvres, des motifs décoratifs séparent la figure du monde extérieur : au-dehors, tout est foisonnant, étourdissant ; au-dedans, tout s’efforce de rester tranquille. La religion possède la puissance de voiler le ciel ; recourir à des éléments religieux est ma manière de regarder la peur en face.
J’ai toujours aimé le concept de monade. Pour moi, tout se forme à partir du plus petit élément. Leibniz écrit en ce sens, dans La Monadologie, § 1 : « La Monade dont nous parlerons ici n’est autre chose, qu’une substance simple, qui entre dans les composés, simple, c’est-à-dire sans parties. »
Je m’intéresse à la manière dont une personne devient visible sans être absorbée par le monde qui l’entoure. Deux influences majeures de mes débuts continuent de façonner ma conception de la présence. L’anime Serial Experiments Lain (1998) suggère que pour exister, il faut être observé ; le champ AT de Neon Genesis Evangelion suggère que pour exister, il faut se préserver de la dissolution. Ces deux idées fonctionnent en tandem dans mon esprit. Un soi se maintient en place à la fois par le fait d’être vu et par le refus d’être absorbé. Mes peintures explorent donc cette tension : une figure devient présente par le fait d’être vue, tandis que le décor qui l’entoure affirme sa propre frontière, refusant de se fondre dans la figure qu’il entoure.
Ce que je cherche à rendre n’est pas une histoire, mais un état : la manière dont une personne conserve sa propre forme au sein d’un monde qui ne s’arrête jamais pour elle.

Pigments minéraux, feuille de métal, technique mixte sur papier marouflé sur bois
41 × 53 cm
Courtesy de l’Artiste
Crédit Photo : Ko Yu Tung

Pigments minéraux, feuille de métal, technique mixte sur papier marouflé sur bois
21 × 27 cm
Courtesy de l’Artiste
Crédit Photo : Ko Yu Tung

Feuille de métal, pigments minéraux, pastel sec sur papier marouflé sur bois
27 × 45,5 cm
Courtesy de l’Artiste
Crédit Photo : Ko Yu Tung
Asakan : Quel est le regard porté sur votre travail par le public ? Par le milieu artistique ?
Ko Yu Tung : C’est une question sur laquelle je reste moi-même curieuse. D’après les retours que je reçois, surtout de personnes de mon âge, d’artistes indépendants, de collectionneurs et d’amateurs d’art, les mots qui reviennent sont : délicat, intérieur, somptueux dans la forme, et quelque chose de sourdement mélancolique dans la couleur.
Certains disent que le message reste ambigu, mais qu’il attire d’une manière difficile à nommer. Je crois que les gens voient réellement quelque chose dans mon travail, et moi-même j’y découvre souvent de nouvelles imaginations.
Au fond, tout cela est encore en mouvement.
Asakan : Quels conseils aimeriez-vous transmettre à d’autres jeunes désireux de se lancer dans l’art?
Ko Yu Tung : Cette question est difficile – je cherche encore ma propre voie. Ce que je peux dire : n’arrêtez pas d’essayer, et n’ayez pas peur de vous tromper ou de paraître bête ; c’est en se trompant qu’on comprend et qu’on choisit sa route.
N’ayez pas peur non plus de refuser – tout ce qui vous met mal à l’aise peut être refusé, et c’est un choix que j’apprends encore moi-même.
Enfin, aimez pleinement ce que vous aimez, sans avoir besoin d’aucune raison.
Pour plus d’informations sur le travail de Ko Yu Tung, rendez-vous sur son site web https://www.koyutung.art/ ou vous pouvez vous abonner à son compte Instagram @koyutung.art.
La Rédaction.



