C’est le dernier jour de l’exposition collective à laquelle participe le célèbre peintre Ougandais, formé à la Makerere University School of Fine Art à Kampala, Joseph Ntensibe à la Galerie Person, à Paris. L’occasion de revenir sur l’œuvre de cet artiste principalement reconnu pour ses peintures inspirées de la nature, des forêts tropicales et de la faune africaine. Des compositions riches en couleurs et en textures qui lui ont valu d’être reconnu aussi bien sur la scène artistique locale qu’internationale.
Aussi, pour en savoir plus et avec l’aide de Fares Eddine Kechad, Asakan l’a rencontré pour vous.

Crédit Photo : DR.
Asakan : On dit que l’histoire de l’art est faite de ruptures, ce qui est caractéristique de l’avant-garde. Avez-vous le sentiment de vivre une sorte de rupture dans votre art par rapport à ce qui l’a précédé (que ce soit par rapport à l’histoire de l’art en général, à la pratique artistique ougandaise en particulier, ou à votre propre pratique) ?
Joseph Ntensibe : Je suis né dans une région rurale de l’Ouganda, où la vie était étroitement liée à la nature. Le paysage, la nature sauvage et les rythmes organiques de la vie quotidienne ont occupé une place importante dans mon enfance, et ces souvenirs continuent d’influencer mon travail aujourd’hui.
Lorsque j’ai ensuite intégré le système éducatif, la plupart des références artistiques que nous étudiions provenaient du canon occidental. Nous avons découvert les grands maîtres européens, et bien qu’on nous ait dit que l’art n’avait pas de limites et dépendait de la façon dont chacun percevait le monde à un moment donné, on accordait relativement peu d’attention aux traditions artistiques africaines au-delà d’objets tels que les masques d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale. En Ouganda, nous ne partageons pas nécessairement le même type d’objets culturels, il était donc parfois difficile de s’identifier pleinement à ces exemples.
Cependant, mes débuts artistiques ont été fortement influencés par la peinture classique occidentale et mon approche était au départ plus réaliste. C’est néanmoins au cours de mes études universitaires que ma perception de la composition et de la peinture a commencé à évoluer. Le fait de passer de la vie urbaine à des environnements ruraux m’a amenée à réfléchir plus profondément à mes propres expériences et aux paysages qui m’ont façonnée. J’ai alors ressenti le besoin de créer des œuvres en lien plus direct avec mon histoire personnelle et avec l’environnement dans lequel j’ai grandi.
Les souvenirs de la nature et des espaces sauvages ont ainsi pris une place centrale dans mon travail, et dans mon atelier, j’ai commencé à les transposer sur toile, un peu comme pour créer une archive visuelle de ces paysages et de leur signification.
Ceci dit, plutôt que de considérer mon travail comme une rupture avec ce qui l’a précédé, je le vois davantage comme un moyen de sensibiliser le public. Mes peintures invitent donc à la réflexion sur l’environnement naturel et visent à plaider en faveur de sa préservation, en particulier dans le contexte du changement climatique.
Asakan : Que signifie pour vous l’abstraction ? Pensez-vous qu’elle s’applique à votre œuvre ?
Joseph Ntensibe : Oui, l’abstraction s’applique à mon œuvre. Pour moi, c’est avant tout une question de perception. Je ne cherche pas à être totalement réaliste, mais je ne suis pas non plus entièrement abstrait. Je recherche une sorte de juste milieu entre les deux. Mon intention est de passer de quelque chose de reconnaissable à quelque chose de plus abstrait et de plus dramatique.

Huile sur toile 150 x 200 cm
Photo : Mona AWAD
© Copyright de l’artiste – Courtoisie de la Galerie PERSON
Asakan : Qu’est-ce que l’abstraction apporte à votre travail ?
Joseph Ntensibe : Dans la vie quotidienne, ce que nous voyons dans la nature peut parfois paraître calme, voire passif. À travers l’abstraction, j’essaie d’extraire certains éléments de la réalité et de les transformer pour créer davantage d’intensité et d’émotion sur la toile. Je joue beaucoup avec la lumière et l’ombre, en ostracisant ces éléments de ce que j’observe dans le paysage. L’abstraction me permet d’introduire le sens du drame et même une certaine dimension magique que je recherche dans mon travail.
Je m’inspire en cela d’artistes tels que Gustav Klimt, notamment pour ses motifs graphiques et géométriques et les structures en mosaïque de ses tableaux. Ces éléments font écho à mon propre intérêt pour la construction de compositions à travers des formes et des structures répétitives, associées à la lumière et à l’atmosphère des tropiques. Je suis également influencée par Friedensreich Hundertwasser, dont les motifs colorés et l’énergie vibrante ont façonné mon approche de la couleur et du rythme.
Le fait de vivre dans un environnement tropical dépeint fortement sur ma façon de voir et de peindre. La lumière du soleil dans les tropiques est extrêmement puissante, en particulier dans la savane où je vis. Le contraste entre la lumière et l’ombre peut être très intense, parfois presque aussi fort l’un que l’autre. De ce fait, j’ai tendance à percevoir le monde en termes de formes positives et négatives — des zones de lumière et des zones d’obscurité. Chaque ton, qu’il soit clair ou sombre, porte son propre langage et sa propre signification. La lumière et l’ombre jouent des rôles différents dans la manière dont je transmets ce que je ressens face au paysage. C’est pourquoi mes peintures se transforment souvent en structures de type mosaïque, composées de différentes nuances et de fragments de couleur. À travers ces compositions, j’essaie de saisir l’effet spectaculaire de la lumière tropicale sur la nature et de traduire cette expérience en peinture.
Asakan : Pourquoi participer à cette exposition à Paris, à la Galerie PERSON?
Joseph Ntensibe : Ma participation à cette exposition est liée à ma relation avec Christophe. Nous nous sommes rencontrés lorsqu’il est venu en Ouganda, et nous avons eu l’occasion de discuter de mon travail et de mon approche artistique. J’avais déjà collaboré avec lui auparavant, lorsqu’il travaillait dans des maisons de vente aux enchères, et qu’il avait vendu l’une de mes œuvres. Depuis lors, il n’a cessé de suivre mon parcours.
Aussi, lorsqu’il a ensuite ouvert sa galerie, j’ai pensé qu’il serait intéressant d’envisager une collaboration dans ce nouveau contexte. Pour moi, c’était l’occasion d’expérimenter la manière dont un espace de galerie peut devenir une plateforme pour mes idées et le message qui sous-tend mon travail.
À travers cette exposition qui va fermer ses portes dans quelques jours, j’ai été très intéressé de voir comment la Galerie Person a contribué à faire avancer les idées et les préoccupations que mes peintures visent à exprimer.
Asakan : Il faut beaucoup d’amour, de passion et de détermination pour peindre le même sujet année après année …. Qu’est-ce qui vous permet de tenir ?
Joseph Ntensibe : La première raison : c’est mon passé. Quand j’étais jeune, les forêts étaient denses et leur beauté nous émerveillait. Mais aujourd’hui, la plupart d’entre elles ont disparu ou été réduites à presque rien. Lorsque je repense à tout ce qui a été détruit, je me sens vraiment mal. J’utilise donc l’art pour que la prochaine génération puisse voir ce qui existait autrefois. Je souhaite également sensibiliser les gens à la nécessité de reverdir leurs espaces privés, et encourager les gouvernements à replanter des arbres afin de restaurer ainsi le couvert forestier.
La deuxième raison, c’est que j’aime la nature. Pour moi, elle constitue une véritable thérapie : elle me ramène à la vie dans ce qu’elle a de plus vivant et de plus sacré.
Asakan : Pouvez-vous nous expliquer par quel processus créatif vous avez réalisé chacune de vos toiles ?
Joseph Ntensibe : Quand je veux travailler, je vais dans la forêt pour chercher de l’inspiration, car mon studio se trouve en milieu urbain.
Je m’intéresse particulièrement aux effets de la lumière sur la forêt et à la manière dont les ombres évoluent au fil des saisons et du changement climatique. Et quand, soudain, je saisis un instant magique, je le capture avec mon téléphone, en ce sens que ce qui est parfait à un moment donné peut ne pas l’être une seconde plus tard. Sans cela, mes peintures seraient ternes.
Après avoir capturé cet instant, je m’assois pour ressentir le vent, la température et les mouvements de la nature. J’écoute également la musique des fleurs, des feuilles, des arbres qui se balancent et se frottent les uns contre les autres. J’essaie ensuite de traduire ce rythme, par le dessin et la peinture, dans un carnet qui m’accompagne toujours. Puis, je retourne à l’atelier où je commence à peindre en appliquant une succession de couleurs sur la toile.
C’est à ce moment-là que je transpose ce que j’ai observé : le rythme, les vibrations et les couleurs. Je cherche ainsi à obtenir un rendu à la fois dramatique et magique d’abord pour moi-même, puis pour les spectateurs. En définitive, c’est à eux de juger.

Huile sur toile 180 x 250 cm
Photo : Mona AWAD
© Copyright de l’artiste – Courtoisie de la Galerie PERSON
Asakan : Aujourd’hui, à 75 ans, votre travail bénéfice d’une reconnaissance croissante auprès du public et du monde de l’art. Y-a-t-il encore un souhait que vous aimeriez voir se réaliser pour rendre votre parcours artistique plus accompli ?
Joseph Ntensibe : Je ne sais pas vraiment, tout est allé si naturellement… Mais peut-être, mon message n’est pas toujours correctement bien perçu et les gens ne le reçoivent pas. En particulier, dans mon pays, l’Ouganda. Ils ne voient dans mes peintures qu’une plante, la nature, … Alors, si les lieux d’art, les galeries, les musées, les médias, les maisons de vente pouvaient m’aider à amplifier ce message, je me sentirais beaucoup mieux.
Asakan : Quels conseils partageriez-vous dans ce sens avec les générations présentes et futures ?
Joseph Ntensibe : La situation des jeunes et des futures générations me préoccupe beaucoup. La nouvelle génération n’a pas vu l’environnement luxuriant dans lequel je suis né, car la grande majorité d’entre eux est née en ville. Si rien n’est fait, les générations à venir auront encore moins de chances de découvrir un tel environnement. Aujourd’hui, la destruction des forêts semble même être devenue une pratique ordinaire pour certains, qui n’hésitent pas à la justifier.
Aux artistes, je voudrais dire d’aller à la rencontre de ce que la nature a de généreux et de noble, puis de les retranscrire dans leurs œuvres.
Aux jeunes, je conseillerais de ne pas céder à la colère contre le monde entier. La nature, c’est la vie. Aimons-la, protégeons !
Asakan : L’art est-il si important dans nos vies ?
Joseph Ntensibe : C’est très important. C’est une source d’inspiration et je crois que la raison pour laquelle les gens achètent de l’art et le mettent dans leurs espaces, c’est non pour de la beauté, mais pour se réparer, se guérir. Par exemple, après un dur travail au boulot, quand on s’assoit chez soi et qu’on regarde l’art, cela vous calme. C’est au-delà d’un ornement ou d’un design intérieur. C’est une partie de vous !
Asakan : Un dernier mot ?
Joseph Ntensibe : Revenons à l’essentiel, à la manière dont notre monde a été créé, et essayons de vivre à nouveau en harmonie avec la nature. Elle est à la fois notre meilleure alliée et notre meilleure amie.
Exposition « MATIÈRE À ABSTRACTION : Echo à l’histoire d’un lieu » avec les Artistes Joseph Ntensible, Donald Wasswa, Mamadou Cissé, Tiffanie Delune, Paul Ndema et Ghizlane Sahli
Du 17 avril au 30 juillet 2026
GALERIE PERSON
22, rue du Bac – Paris 7e
Heures d’ouverture : Du mardi au samedi de 11h00 à 19h00 ou sur RDV
christopheperson.com
La Rédaction en collaboration avec la Galerie PERSON.



