Depuis quelques temps, nous vous faisons découvrir les artistes de l’exposition « Martinique, cartographies intimes » qui se tient au Musée Territorial Wall House de Saint – Barthélémy jusqu’au samedi 1er août 2026. Rodrigue Glombard (né à Fort-de-France en 1963) est un artiste plasticien dont l’œuvre s’articule principalement autour de le temporalité : le temps qui passe, la mémoire, l’éphémère, et les traces.
Dans cet entretien, il nous parle de son travail et de son œuvre « Quelque-part à Terres-Sainville » tirée de la série « Murs et Sols », dans laquelle il transforme les murs et les sols de sa Martinique natale en archives sensibles où passé et présent se chevauchent sans cesse.

Crédit Photo: DR.
Asakan : Vous êtes l’un des 25 artistes de l’exposition « Martinique, Cartographies intimes » qui est visible jusqu’au 1er août 2026 au Musée territorial du Wall House à Saint Barthélémy. Qui êtes-vous et quel est votre parcours ?
Rodrigue Glombard: Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été passionné par le dessin. Vers l’âge de 13 ans, je commence à peindre de manière frénétique et désordonnée toutes sortes de sujets, passant des portraits au fusain aux paysages à l’huile, en passant par les natures mortes.
Vers 17 ans, je fais la connaissance de l’artiste Hector Charpentier (fils), qui m’encourage à dessiner et à peindre dans des formats plus ambitieux que ceux que je réalisais alors.
À 20 ans, je quitte la Martinique pour intégrer les Beaux-Arts de Besançon, où j’apprends à structurer mon geste artistique. J’y développe un intérêt particulier pour la sculpture et la photographie. La sculpture deviendra d’ailleurs mon domaine de spécialisation.
En 1991, je m’installe à Lyon, où je vis toujours aujourd’hui. Je décide alors de présenter mon travail en participant à de nombreuses expositions en France et à l’étranger.
Aujourd’hui, ma pratique se décline sous différentes formes : peinture, dessin, collage, photographie, sculpture, ainsi qu’installations éphémères ou pérennes.
Asakan : Pouvez-vous nous parler de votre démarche ?
Rodrigue Glombard : Le cœur de ma démarche artistique interroge la temporalité. Cette question m’habite depuis très longtemps, bien avant que j’en prenne pleinement conscience, alors même que je pensais travailler principalement sur la mémoire.
Cette révélation s’est imposée à moi au cours d’une démarche menée entre le 1er janvier 1997 et le 31 décembre 2013. Pendant seize années, j’ai réalisé quotidiennement un dessin ou une peinture dans des carnets. Je m’inscrivais ainsi dans une œuvre au long cours, où la répétition du geste faisait naître une réflexion profonde sur le temps. À partir de cette prise de conscience, j’ai développé plusieurs axes de recherche.
Je cherche d’abord à exprimer la durée à travers des temps de réalisation plus ou moins longs, en m’inscrivant pleinement dans l’instant présent grâce à des techniques de dessin particulièrement chronophages. C’est une manière d’être là, ici et maintenant, de prendre le temps nécessaire pour faire les choses. J’y vois une forme de résistance face à notre époque, où tout s’accélère et où notre environnement nous pousse sans cesse à aller plus vite.
Une autre approche de cette réflexion prend la forme d’une série intitulée « Séquences temporelles ». À travers un dispositif conceptuel, j’inscris dans l’œuvre les dates et les heures consacrées à sa réalisation, grâce à un minutieux travail de remplissage.
À l’aide d’un stylo extrêmement fin, chaque signe composant l’œuvre est détouré afin d’apparaître en blanc dans une masse noire. Dans un second temps, chaque chiffre est coloré selon un code précis : * 0 : neuter, * 1 : gris, * 2 : violet, * 3 : vert, * 4 : bleu, * 5 : jaune, * 6 : orange, * 7 : marron, * 8 : bleu outremer, et * 9 : rouge. Je suis en cela synesthète depuis toujours, je perçois les chiffres en couleurs.
Toutes les données chiffrées ainsi que les signes de ponctuation liés à la réalisation de l’œuvre sont ensuite traduits en sons afin de produire une composition musicale pouvant être interprétée par n’importe quel musicien.
Une troisième approche, intitulée « Murs et Sols », me permet, grâce à la photographie, de sélectionner des fragments de murs et de sols marqués par le temps, les intempéries et l’action humaine dans l’espace urbain.
Ces photographies sont tirées sur papier, puis enrichies de dessins réalisés au stylo très fin ainsi que de collages directement exécutés sur le tirage. Cette intervention crée une ambiguïté entre l’image photographique et le dessin.
Cette réflexion sur la temporalité se retrouve également dans mes installations, réalisées essentiellement à partir de matériaux naturels. Elles évoquent à la fois la fragilité de notre environnement face à nos actions, le danger potentiel qui en découle, mais aussi notre propre vulnérabilité lorsque cet environnement se déchaîne.
Asakan: Décrivez-nous une œuvre exposée dans le cadre de « Martinique, cartographies intimes » qui permette justement de mieux comprendre votre travail ?
Rodrigue Glombard: L’œuvre présentée dans le cadre de « Martinique, cartographies intimes » a été réalisée spécifiquement pour cet événement. Cette proposition est née d’une relation artistique qui s’est construite au fil du temps. Karine Taïlamé et moi nous sommes rencontrés en 2010, lors de notre participation commune à la Triennale internationale d’art contemporain en République Dominicaine. Cette première rencontre avait déjà révélé certaines affinités dans nos approches respectives, notamment notre intérêt commun pour le territoire, la mémoire et les liens sensibles qui nous unissent à notre environnement.
Lorsque Karine Taïlamé m’a invité à participer à Martinique, cartographies intimes, j’ai été particulièrement touché par cette proposition. Au-delà de cette invitation, ce qui m’a marqué est la qualité de nos échanges. J’ai ressenti une véritable écoute, ainsi qu’une lecture sensible et particulièrement juste de ma démarche artistique. Elle a su percevoir ce qui traverse mon travail depuis de nombreuses années : cette manière de faire dialoguer le temps, la mémoire et le paysage urbain.
Nos échanges m’ont naturellement conduit à imaginer cette œuvre conçue spécialement pour le Wall House. J’ai souhaité proposer une création plus graphique, plus poétique, tout en restant fidèle à ma démarche.
Elle s’inscrit dans le prolongement de la série « Murs et Sols », tout en inaugurant une nouvelle production dans laquelle le tirage photographique est marouflé puis associé au dessin, à l’encre et au collage sur un support de papier vierge.
Le sujet demeure le même. Au cours d’une déambulation dans les rues de Fort-de-France, j’ai photographié les murs du quartier de Terre-Saint-Ville: des murs scarifiés, des peintures défraîchies, autant de traces laissées par le temps et les intempéries. Ces murs et ces sols ne sont pas pour moi de simples fragments d’architecture urbaine ; ils sont les dépositaires des traces du temps, des histoires humaines et des transformations du territoire.
Cette œuvre offre ainsi une lecture personnelle de la Martinique, où les matières, les cicatrices du temps et les surfaces deviennent les éléments d’une géographie sensible. Le regard de Karine Taïlamé a su révéler cette dimension avec beaucoup de finesse et lui donner pleinement sa place dans le propos de l’exposition.

Pointe fine, collage, encre et photo sur papier marouflé sur bois, 106 x 78 cm
Courtesy de l’Artiste et du Musée Wall House
Asakan: Un dernier mot ?
Rodrigue Glombard: Je suis très heureux et honoré d’avoir été associé à cette aventure. Participer à Martinique, cartographies intimes et y partager ma vision singulière de la Martinique est pour moi une véritable fierté.
Enfin, je souhaite souligner que, depuis quatre ans, j’ai repris mon dispositif quotidien sous une nouvelle forme intitulée « Séquences temporelles quotidiennes ».
Exposition collective « Martinique, cartographies intimes » avec Rodrigue Glombard et 24 autres artistes
Jusqu’au 1er août 2026
Au Musée du Wall House
2 rue de Pitéa, La Pointe Gustavia
97233, Saint-Barthélemy, France
Heures d’ouverture : Le mardi de 14h à 19h et du mercredi au samedi de 9h à 12h et de 14h à 19h
+ d’infos : museesstbarth.com/fr/page/wall-house
La Rédaction.



