Coup de Cœur avec l’Artiste Française Florence Conan

Double diplômée en muséologie et en patrimoine culturel de l’Ecole du Louvre, curatrice, notamment co-fondatrice de la Biennale de Sculpture de Ouagadougou avec le galeriste français Christophe Person et l’artiste burkinabé Nyaba Léon Ouedraogo, et spécialiste auprès de la prestigieuse Maison de Vente Artcurial, Florence Conan est aussi artiste. Une pratique artistique qui s’inscrit dans la suite de sa formation en dessin à l’atelier Cottineau et aux Beaux-Arts de Nantes ainsi qu’auprès de Phyllis McGibbon au Wellesley College, Massachusetts.

Coup de cœur avec celle qui a fait du dessin une démarche d’exploration constante des formes et des techniques, ancrée dans des recherches autour des vestiges et des monuments mégalithiques.


Portrait de Florence Conan

Asakan : Pour commencer notre entretien, pouvez-vous vous présenter ? 

Florence Conan : Je m’appelle Florence Conan, je suis née à Nantes en 1991 et vis et travaille actuellement à Paris. Ma pratique s’inscrit dans une démarche d’exploration constante des formes et des techniques, très ancrée dans les territoires que je parcours. Mon exposition MEGACLOUD / Stones In Focus a présenté début 2026 mes nouvelles recherches autour des sites mégalithiques, se déployant comme une constellation de ce que j’appelle des géographies silencieuses

Je suis passionnée par les sites archéologiques, antiques et préhistoriques, par le rock art et les formations rocheuses naturelles. Mais c’est en voyageant que j’ai compris les particularités de mon propre territoire. Lors de mon séjour de deux ans en Haïti, j’ai découvert les roches gravées et les sculptures des Taïnos des Caraïbes. Cette civilisation m’a passionnée. J’ai alors repensé à tous les monuments mégalithiques que je connaissais depuis l’enfance dans ma région, en Bretagne, mais auxquels je ne m’étais pas vraiment intéressée. Des pierres que j’avais souvent vues étant jeune, en sillonnant un site ou rapidement depuis la vitre d’une voiture. Ces monuments étaient les vestiges de populations finalement assez méconnues. Eux aussi étaient intimement liés à la géographie, au paysage, à la localisation des points d’eau et de la mer, aux saisons. 

Le motif de la pierre est central dans mes œuvres. J’aime son aspect faussement simple et rudimentaire. Pour chaque site mégalithique, il y a une compréhension des formes et de la géographie qui me touche beaucoup, car on ne voit plus vraiment la différence entre la nature et ce que les hommes ont édifié. Ce sont aussi principalement des tombeaux, donc des portes vers une autre réalité. Ces monuments répondent à une nécessité extrême, c’est cela qui me touche. 

J’ai souhaité m’éloigner des images un peu folkloriques qui leur ont été attribués. Je les présente bruts, dans la pureté de leur présence et peut-être extraits d’une temporalité. On les voit flottant dans la couleur, comme suspendus dans le temps et dans l’espace.


Asakan : Quelle définition faites-vous de l’art ? Comment percevez-vous l’art contemporain ? 

Florence : L’art est pour moi une manière de donner forme et de sublimer l’existence. C’est réaliser un travail et des gestes répétés, qui demandent de la discipline. Et dans cette exploration artistique se dessine une colonne vertébrale de l’existence.

Je suis une obsessionnelle des formes, je peux retravailler indéfiniment un motif. Dans ma tête, j’ai l’image d’un moine qui accomplirait un travail ou une œuvre chaque jour, quel que soit le résultat. J’aime cette idée de réaliser sa tâche, de l’améliorer et la redéfinir sans cesse. C’est très addictif de créer, de donner vie à une image intangible. Carl Jung parlait d’un flot d’images pour lequel l’espace d’une seule vie ne pourrait suffire à donner forme.

On assiste aujourd’hui dans le monde de l’art contemporain a une multiplication des pratiques et des esthétiques. La peinture figurative a fait un grand retour depuis maintenant une dizaine d’années : des scènes d’intérieurs, des éléments du quotidien, la narration de l’intime ou d’une l’identité. Ces propositions sont très séduisantes esthétiquement pour moi mais à l’opposé de mon travail. 

Je ne situerais pas cependant mes œuvres comme abstraites, car il y a toujours des formes de référence, mais je suis intéressée par les formes premières, parfois répétitives.  C’est la recherche de cette forme, parfois radicale, qui m’anime. Comment aller au cœur des choses, comment évacuer ce qui n’est pas essentiel, c’est ce noyau dur que j’essaie d’approcher dans mon travail. Tout le reste, ce qui me semble superficiel, bavard, je l’élimine. C’est difficile car nous sommes dans une période où nous sommes soumis constamment à des sollicitations visuelles riches et diverses, à la narration de soi, à l’omniprésence du quotidien.


Florence Conan, « Trethevy II », 2023
Pastel, encre et acrylique sur papier
Courtesy de l’Artiste

Asakan : Quand avez-vous su que vous consacriez votre vie à l’art ? 

Florence : Enfant, j’ai eu la chance d’étudier toutes sortes de techniques dont le dessin, la peinture et la céramique. Ensuite c’est un enchainement, plus on découvre de techniques, plus cette passion se développe. J’ai su à l’adolescence que ma pratique allait se poursuivre toute ma vie, sous différentes formes et avec différents moments d’intensité.

Cependant, si mon travail personnel est assez solitaire, je conçois ma vie artistique comme quelque chose de beaucoup plus étendu. J’ai adoré enseigner des cours techniques et d’histoire de l’art lorsque je travaillais au Centre d’art de Port-au Prince (Haïti).

L’accompagnement de nombreux artistes lors des biennales BISO que je co-organise depuis 2018 au Burkina Faso a également été une très grande source d’échanges. Je suis moi-même le travail de nombreux artistes et acquiers leurs œuvres quand cela est possible. Ce sont ces rencontres qui font que nous ne sommes pas dans un système individualiste, mais bien une communauté d’artistes qui se soutiennent et interagissent selon nos idées et nos possibilités.


Asakan : En tant qu’artiste, comment décririez-vous votre art ? Comment êtes-vous parvenue à la finalisation de votre empreinte ?

Florence : Mes œuvres sont intérieures, épurées, silencieuses et en même temps laissent une empreinte visuelle assez forte. J’aime travailler en série, reprendre et creuser un motif ou une composition, créer des variations.

Le support papier est de loin mon préféré, il est très libre, intuitif et versatile. Je construis mes compositions avec différentes techniques de dessin : fusain, encre, monotype, marbrure et pastel.

Mes croquis, mes photographies sur le terrain ainsi que mes recherches de documents et d’archives autour du paysage sont ma base de travail. Je développe de plus en plus ce processus de recherche qui pour moi n’était au départ que périphérique ou préparatoire.

Mon processus est très ouvert aux nouvelles expérimentations. Je suis sensible notamment aux images numériques et modélisations 3D que j’ai commencé à intégrer dans mon travail.


Florence Conan, « Brenn », 2026
Pastel et encre sur papier
Courtesy de l’Artiste
Florence Conan, « Lagatjar-Unknown », 2026
Modelisation 3D
Courtesy de l’Artiste
Florence Conan, « Aven in my memory », 2026
Modelisation 3D
Courtesy de l’Artiste
Florence Conan, « Keriaval », 2025
Pastel, encre et fusain sur papier
Courtesy de l’Artiste
Florence Conan, « Taol », 2025
Pastel et photographie numérique
Courtesy de l’Artiste
Florence Conan, « Tregastel I », 2025
Pastel et encre sur papier
Courtesy de l’Artiste

Asakan : Quelles sont vos inspirations artistiques, vos influences ? Les thèmes et émotions que vous essayez de transcrire dans vos œuvres ?

Florence : Mes inspirations sont un ensemble englobant la poésie et la littérature qui sont très importants pour moi, mais aussi la musique ainsi que les lieux et les territoires qui me sont chers.

J’ai eu la chance d’étudier l’histoire de l’art de manière très approfondie et si je réfléchis aux œuvres qui m’ont le plus inspirée, je pense d’abord aux primitifs italiens, à Giotto notamment. Sa conception spirituelle de l’espace et des formes m’impressionne toujours : un minimum de lignes, un maximum d’effet. Cette simplicité formelle et l’intensité du résultat est quelque chose d’extrêmement subtil.

Ensuite, je citerais Mark Rothko, pour qui j’ai une admiration constante, pour son dévouement total à la peinture et à la puissance de la couleur.

Et enfin, un artiste un peu moins connu : Michael Heizer, que l’on rattache au mouvement du Land Art américain des années 70. Je partage son amour pour les grands espaces, la roche, la trace et ses recherches autour de la notion de paysage.


Asakan : Quel est le regard porté sur votre travail par le public ? Par le milieu artistique ? 

Florence : J’ai mis beaucoup de temps avant de montrer réellement mon travail au public et je ne cherchais pas spécialement à ce que celui-ci soit compris. Encore maintenant, je trouve cette forme de présentation difficile.

C’est d’autant plus dur de confronter un travail qui n’est pas toujours explicitement figuratif à un public. Je souhaite que le spectateur soit pensif devant ces formes, mis dans un état de conscience et de vision différents. L’aspect poétique est en général bien perçu. La superposition des techniques intéresse beaucoup. 

Le milieu artistique est lui plutôt intéressé par la contextualisation des œuvres, par la compréhension des territoires représentés et mon histoire avec ces espaces. Ces aspects sont aussi importants à aborder, puisque je cherche dans mon travail à m’éloigner des imaginaires liés aux folklores qui sont souvent associés à ces lieux mégalithiques. J’essaie d’y apporter une vision plus universelle.


Asakan : Quels conseils aimeriez-vous transmettre à d’autres jeunes désireux de se lancer dans l’art?

Florence : Je pense qu’il faut être très honnête avec soi-même avant tout et comprendre si la création est viscérale ou non. Car il n’y a aucune recette.

Et si j’avais d’autres minces conseils à donner, je dirais : créer son rythme et sa discipline, chérir la solitude, aiguiser sa curiosité envers tout, croire aux éléments d’inspiration simples et personnels, se constituer un cercle de personnes qui vous inspirent et avec qui partager vos idées.

Pour plus d’informations sur le travail de Florence Conan, vous pouvez vous abonner à son compte Instagram @florenceconan.

La Rédaction.

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