Nana Poulot : « Black Art in Japan s’adresse à tous ceux qui souhaitent développer des opportunités, créer ou approfondir les liens entre ces cultures et faire vivre ce dialogue artistique et commercial dans un espace de rencontre, de (re)connection et d’échange. »

A seulement 23 ans, Nana Poulot a déjà fait de l’art un sacerdoce qui ne se négocie pas. Après multiples expériences dans le milieu, elle décide de continuer ses études pour un master Art, Business et Droit du marché de l’art à Londres. Mais c’est surtout sa plateforme – Black Art in Japan – qu’elle a créée en février dernier qui fait d’elle l’incarnation la nouvelle génération de professionnels de l’art à suivre absolument.

Entretien avec une jeune femme passionnée et déterminée à combler un vide majeur : celui de la présence des artistes noirs sur le marché japonais.


Portrait de Nana Poulot
Crédit Photo : Jamie Reibl

Asakan : Vous êtes actuellement en Master Art, Business et Droit du marché de l’art à l’Institut Courtauld et King’s College London à Londres, mais vous faites déjà votre bonhomme de chemin sur la scène artistique mondiale. Pouvez-vous nous présenter votre parcours en quelques mots ?

Nana Poulot : Formée à la Sorbonne en France et à l’Université de Waterloo au Canada, j’ai jalonné mon double cursus en Lettres et Histoire de l’art par plusieurs expériences, entre autres à la Galerie Taménaga, Kayokoyuki, Frieze London, au service culturel de l’Ambassade de France à La Haye et à la Villa Kujoyama à Kyoto.

Cette année, poursuivant mes études à Londres, je me suis familiarisée avec les arcanes du métier d’agent et de conseillère en participant à l’organisation de salons d’artistes privés. C’était précieux et décisif car j’ai eu une vision concrète et vivante de l’ensemble du marché, ce qui m’a appris à aborder l’art de façons plurielles.


Asakan : « De façons plurielles », qui sont ?

Nana Poulot : Je dirais que ces expériences m’ont apporté une approche plus holistique du monde de l’art. Au contact de galeries, de foires et de collectionneurs, j’ai pris conscience des compétences requises pour ouvrir et maintenir une galerie – tant financières, qu’institutionnelles, juridiques et relationnelles – conditions sine qua non pour valoriser et accompagner au mieux les artistes.


Asakan : Pourquoi avoir choisi l’Institut Courtauld alors que vous êtes née et avez grandi en France?

Nana Poulot : Aussi loin que je me rappelle, j’ai très tôt éprouvé une véritable appétence pour l’étranger, accompagnée du désir profond d’y vivre et d’y travailler.

Après ma double licence, je souhaitais poursuivre un cursus [Art, Business et Droit du marché de l’art] qui combinait mon intérêt pour l’art avec une compréhension des enjeux économiques de la scène artistique. Alors, tout naturellement, s’est présenté à moi le choix de l’Institut Courtauld, avec sa longue tradition d’apprentissage de l’histoire de l’art et des enjeux juridiques du marché, la supervision de Dorothy Price, ainsi que la formation à la King’s Business School.

Je souhaitais également m’éloigner des systèmes éducatifs cloisonnés, français ou japonais – où j’ai passé une partie de mes études secondaires – avec le désir de trouver une institution où des voix et mentalités alternatives pouvaient coexister, dont celles des Black British Artists. J’estime le marché de l’art à Londres bien plus dynamique et inspirant que celui de Paris, non seulement par ses nombreuses galeries et expositions, mais aussi par sa promotion d’artistes plus cosmopolites et émergents. Il y a une vraie culture de la prise de risque.


Asakan : En parallèle de ce parcours, vous avez aussi travaillé en qualité de contributrice au Kyoto Journal

Nana Poulot : Le Kyoto Journal permet de toucher une audience internationale plus large et d’ouvrir de nouveaux espaces de diffusion pour les artistes que je souhaite accompagner et faire connaître.

Promouvoir les artistes contemporains japonais, des Afriques et de leurs diasporas est un engagement profondément personnel, né de la convergence de plusieurs expériences et d’un rapport intime à l’écriture et à la transmission.

L’écriture a toujours occupé une place prépondérante dans mon parcours. Elle permet de faire circuler les idées, de décloisonner les regards, mais aussi de construire une mémoire. Très tôt, j’ai ressenti le besoin de créer une forme d’archive, une trace.


Asakan : Quelle est justement la trace des artistes noirs et des galeries les représentant au Japon ? Et Comment va le marché de l’art au Pays du Soleil Levant ?

Nana Poulot : Je rédige actuellement mon mémoire de fin d’études de Master sur l’influence et les suites du mouvement Black Lives Matter sur la scène artistique japonaise, en portant une attention particulière à l’inclusion et la représentation des artistes noirs au Japon depuis 2020.

Black Lives Matter a marqué un moment de prise de conscience à l’échelle mondiale, comme au Japon, quant aux inégalités persistantes, tant sur le plan sociétal qu’artistique. La communauté noire au Japon a une histoire différente des communautés noires d’Occident, car elle n’a pas grandi ou ne s’est pas établie dans un pays étant son ancien colonisateur ou esclavagiste. Beaucoup sont arrivés du Moyen-Orient ou de Chine dans les années 1980, avec l’espoir d’opportunités économiques plus favorables dans ce pays alors en pleine expansion économique.

Le marché de l’art japonais s’est historiquement développé en s’inspirant de modèles occidentaux, lesquels ont longtemps intégré des logiques d’exclusion à l’égard des artistes noirs. Une part importante du travail entrepris ces dernières années, tant par les acteurs universitaires que par les professionnels locaux et internationaux du marché de l’art, consiste à remettre en question ces mécanismes pour déconstruire ce que certains décrivent comme un « impérialisme culturel ». Je pense notamment à des espaces comme Standing Pine et Space Un à Tokyo, au Musée d’Art Mori et à l’exposition Blows Like a Monsoon: Contemporary Afro-Asian Arts on the Great Journey and Exchange qui se tient actuellement au Musée des beaux-arts de Gifu.


Asakan : Nous nous pensons également à la plateforme Black Art in Japan que vous avez lancé en février 2026 …

Nana Poulot : J’ai créé la plateforme Black Art in Japan avec l’idée d’être la première porte d’entrée quand on décide de s’intéresser aux artistes noirs et métissés au Japon. Il y a des artistes noirs absolument méconnus et l’une des missions de Black Art in Japan est de mieux les faire connaître au public japonais.

J’y suis arrivée par goût assumé de l’art contemporain japonais, africain, et de leurs diasporas bien sûr, mais aussi en voyant qu’il n’y avait ni espace, ni représentation, ni archives. Cela fait depuis plus de 500 ans en effet que le Japon a tissé des liens commerciaux et diplomatiques avec plusieurs pays africains, mais peu de gens le savent.

J’embrasse à la fois un humble rôle de conseil, d’archiviste, et d’accompagnement dans le processus d’exposition et de recherche. Et puis, pouvoir combiner la Black Excellence et la culture japonaise c’était comme revenir à mes premières amours : faire dialoguer des artistes qui puisent dans leur différence la force de leur art et de leur réussite.


Ark Miura Keiko by Ark
© Ark Miura
Awazu residency, Japan, 2023.
© Moto Yoshikuni

Asakan : Comment décririez-vous votre cible ?

Nana Poulot : Je m’adresse avant tout aux artistes émergents noirs résidant et exposant au Japon, à ceux ayant un intérêt pour ce pays, mais aussi à ceux qui n’en connaissent pas les opportunités.

Mon objectif est de créer un point de rencontre, d’avoir ce rôle de passeuse entre ces écosystèmes artistiques où différentes voix, celles de galeristes, conservateurs, collectionneurs ou amateurs d’art et artistes se répondent.

Je suis toujours à l’affût de futurs développements, les oreilles et les yeux grands ouverts, mon projet étant notamment d’ouvrir une galerie à Tokyo pour représenter ces artistes, et pouvoir orchestrer leur diffusion avec le meilleur accompagnement et savoir-faire possible. Cela fait partie des défis de ces prochaines années.


Asakan : Cette plateforme ne s’adresse donc pas uniquement aux Japonais ?

Nana Poulot : C’est tout à fait ça, Black Art in Japan s’adresse à tous ceux qui souhaitent développer des opportunités, créer ou approfondir les liens entre ces cultures et faire vivre ce dialogue artistique et commercial dans un espace de rencontre, de (re)connection et d’échange.

Le marché de l’art contemporain japonais parle à un large public de collectionneurs et d’amateurs d’art, mais il n’a pas été beaucoup étudié, en particulier depuis un contexte extérieur. En même temps, la promotion des artistes noirs reste profondément limitée sur la scène japonaise. Pour pouvoir y naviguer il faut avoir des connaissances précises que je souhaite apporter – il est parfois compliqué de savoir où trouver des informations concrètes et accessibles. C’est dommage car il y a tellement de choses à découvrir.


Asakan : Dans vos interactions avec les divers acteurs du monde de l’art concernés, quelles idées fausses ou quels mythes courants entendez-vous souvent sur le Japon, et comment votre plateforme aborde-t-elle ou démystifie-t-elle ces perceptions ?

Nana Poulot : Je ne dirai pas qu’il y ait nécessairement des idées fausses, mais une opinion que j’entends parfois est que les Japonais n’aiment pas les étrangers. Bien sûr, on ne peut pas parler pour tout le pays, mais je pense que les différences culturelles au Japon reposent, encore plus qu’ailleurs, sur une profonde méconnaissance de l’autre, mais aussi sur la difficulté à échanger sur ces sujets dans une société perçue comme « lisse ».

Bien que les artistes noirs soient plus représentés qu’ils ne l’étaient il y a quelques années, cette visibilité ne traduit pas forcément une compréhension interculturelle. Au Japon comme ailleurs, les Afriques restent trop souvent associées à certains clichés ou images visuelles arriérées.

Simon Njami, une des figures intellectuelles majeures de l’art contemporain africain, parle de la nécessité de se penser, « qu’il faut donner aux gens les moyens de se penser, les moyens d’avoir des outils et de fabriquer des outils qui sont endogènes et qui leur permettent de ne pas être des suiveurs mais des acteurs de leurs propres desseins »; je trouve que cela résonne tout particulièrement bien avec le contexte japonais actuel.

En 2020, la chaîne japonaise NHK a diffusé un documentaire destiné à expliquer à un jeune public le mouvement Black Lives Matter. Celui-ci a toutefois été vivement critiqué par les Japonais ainsi que par des membres des communautés noires au Japon et aux États-Unis, pour sa simplification du sujet, réduisant le mouvement aux inégalités de revenus entre personnes noires et blanches. Cette réception a mis en lumière une certaine méconnaissance – qu’elle soit consciente ou non – des enjeux structurels liés au racisme systémique et aux violences historiques qui sous-tendent le mouvement.

Cependant, ce qui est certain c’est qu’au Japon, de plus en plus d’artistes, de professeurs, de chercheurs et de citoyens réfléchissent sur des sujets tels que les migrations, la xénophobie et le colonialisme. Ces questionnements montrent que la société évolue. Aujourd’hui le fait que plusieurs artistes noirs soient représentés et exposés dans des galeries japonaises en est la preuve.

Une autre « idée fausse » est que l’art contemporain japonais, tout comme les artistes noirs en Occident, demeurent en réalité cantonnés pour le public à une poignée de grands noms, qui pourtant ne peuvent l’incarner seuls. En effet, durant plusieurs décennies, les collectionneurs occidentaux ne se sont pris d’intérêt que pour les pièces qu’ils considéraient comme « authentiquement » japonaises : des œuvres intimement liées aux matériaux ou aux savoir-faire traditionnels, tels que le nihonga, le mokuhanga (estampe), le rakuyaki (céramique), ou encore le shikki (laque), dans des expositions qui ne faisaient que perpétuer l’illusion d’un Japon figé dans l’archaïsme, tout en alimentant les fantasmes orientalistes qui séparent d’une part un Orient primitif et mystérieux, et de l’autre un Occident résolument progressiste et industrialisé.

Pour moi, cette vision passéiste doit être combattue et démontée. Un de mes combats est de faire découvrir de nombreux artistes, émergents, avant-gardistes, qui ne sont pas exposés mondialement ; je pense à Caroline Gueye, représentant le Sénégal à la 61ᵉ Biennale de Venise, ou à l’artiste sud-africain Bezalel, qui trouvent tous les deux une inspiration dans le dialogue des cultures, en particulier avec le Japon.


Asakan : Dans quelle mesure le Japon peut-il contribuer à réduire le clivage entre artistes noirs et occidentaux autant sur les enjeux de représentation, de reconnaissance que sur l’accès au marché de l’art global ?

Nana Poulot : Je ne crois pas que les principaux acteurs du marché de l’art au Japon cherchent aujourd’hui à réduire activement ces clivages. Néanmoins, on observe ces dernières années une évolution progressive vers une meilleure représentation de ces artistes, à l’échelle globale mais également au Japon. Les artistes noirs et africains sont de plus en plus présents et recherchés sur le marché de l’art international. En 2020, beaucoup ont atteint des records lors de ventes aux enchères en Occident, et c’est à ce moment que les grandes galeries – occidentales comme japonaises – ont commencé progressivement à les représenter, à les intégrer à leur programmation et à leur consacrer davantage d’expositions, même si beaucoup reste à faire.

Le festival Kyotographie a notamment développé le programme African Artists in Residence, invitant des artistes africains à séjourner au Japon pour une durée de deux semaines, en apportant un cadre de création et l’opportunité de produire de nouvelles œuvres.

Je pense que les grandes institutions culturelles japonaises  – qu’il s’agisse des musées, des galeries ou encore des médias – ont un rôle essentiel à jouer dans la démocratisation, la visibilité et la valorisation de ces artistes auprès d’un public plus large. Aussi, les notions de coopération, d’entraide, sont très présentes dans le fonctionnement du marché japonais. Elles constituent, selon moi, une véritable force qui ouvre la possibilité de penser un écosystème autonome, où certaines logiques d’exclusion, encore perceptibles dans les grandes capitales occidentales de l’art, ne seraient pas reproduites.

Ma réflexion s’inscrit donc davantage dans une volonté de créer et de faciliter des passerelles, et d’interroger la manière dont le contexte artistique japonais pourrait initier de nouvelles perspectives de création, de représentation et d’intégration au marché de l’art des artistes noirs. J’y vois la possibilité d’un dialogue et d’un enrichissement mutuel.


Asakan : Un dernier mot ?

Nana Poulot : Oser.

Oser apprendre de nos différences, oser se déconstruire, oser imaginer.

Pour en savoir plus sur le travail de Nana Poulot, vous pouvez consulter son Site web ou vous abonner au Compte Instagram de Black Art in Japan.

La Rédaction.

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