Un retour mémoriel à Dakar, sur les traces « en OFF » d’un Dak’Art reporté : « The Wake », éveil ou sillage, ligne de fuite ou de mire, les USA et le Cap Vert comme pays invités d’Honneur, face à la rive atlantique du continent.

Lucien HUMBERT, agronome retraité, collectionneur d’art et promoteur de la Villa Yiri Suma de Ouagadougou, a fait un saut de 5 jours à Dakar à l’occasion des évènements de Mai – Juin qui se sont tenus dans la capitale sénégalaise en lieu et place de la 15è édition de la Biennale de l’Art Africain Contemporain de Dakar repoussée à novembre 2024.

Dans cette tribune, il nous partage les questionnements inspirés par la thématique de « The Wake », croisés avec ce que la ville de Dakar dit de son Histoire.

Monument de la Renaissance Africaine – Dakar. Crédit Photo : Lucien Humbert

J’avais atterri pour la première fois « en Afrique », en juillet 1968, un mois avant le Ramadan (qui démarrait mi-août). Je me souviens que la campagne de dressages de bœufs pour la culture attelée de l’Opération Arachidière du Sine Saloum, avait été perturbée par le jeûne.

J’avais suivi, pendant une semaine, une formation au réglage des équipements de la culture attelée et de castration et de dressage des bœufs, pour diriger l’équipe de vulgarisateurs du Sénégal Oriental qui pratiquaient tout cela depuis bien longtemps …

C’est face au Chef de Canton de Koumpentoum que j’ai pris conscience que je pesais socialement le poids de mon diplôme de l’Agro et que mon autorité gisait dans la couleur de ma peau.

Je retrouvais la révolte étudiante de Mai 1968 à Dakar, à Kaolack, brutale.

J’éprouvais de la sympathie intellectuelle et humaine pour Mamadou Dia qui était en prison et dont la vision m’inspirait.

A dire vrai, je suis né « socialement » au Sénégal. J’en suis convaincu. Et même si j’étais revenu plusieurs fois à Dakar pour des missions professionnelles de courtes durées, ce retour  s’inscrivait dans une quête de sens singulière.

Asky m’emmenait vers la presqu’île du Cap-Vert, quand le nouveau Président sénégalais Bassirou Diomaye Faye se rendait à Bamako et à Ouagadougou, pour tenter de négocier avec l’AES une rupture « pacifiée »   avec le « système ancien » de la Françafrique, de la CEDEAO, en restant dans la CEDEAO.

Atterrissage loin de l’aéroport Léopold Sédar Senghor, transformé en base militaire.

Une autoroute encombrée, des abords en terrains vagues désertifiés puis des agglutinations de bâtiments en parpaings et béton souvent à l’état brut, sans peinture.

Plongée dans les embouteillages de la mégapole, sans passer par N’Gor, les Mamelles.

Absence des odeurs fortes de mes souvenirs …

La place de l’Indépendance, le Téranga, massif, « aveugle », transformé en Hôtel Pullman ; la ruelle resserrée de mon hôtel Sun St Louis, « patrimoine historique », dominé par les onze étages de l’hôtel Fleur de Lys  tout contre, et appuyé à une petite mosquée, juste avant le coin d’une avenue.

Une cour intérieure végétalisée et aménagée en bar-restaurant à ciel ouvert, avec la mezzanine et les chambres de l’unique étage tout autour. Charme désuet, accueil d’une remarquable gentillesse.

Le plaisir du sentiment d’être de retour après une longue absence …

Ma valise à peine posée à l’hôtel, je vais très vite à la librairie des Quatre Vents et me régale à acheter une dizaine de livres, dont les dernières éditions Jimsaan de Felwine Sarr.

Le sommeil d’une nuit très courte me fait hésiter, mais je tiens à profiter de la dernière projection du documentaire « Dahomey » de Mati Diop, en séance de 22h35 au cinéma « Pathé Mermoz ».

Dakar, la nuit … : envoûtante, attirante.

Ces gens qui déambulent paisiblement même après minuit sur la corniche. Les laddums, moutons géants, trônant sous des dais majestueux et éclairés, le long des voies.  La Tabaski est proche.

Un grand trou noir côté océan sans écume.

Des taxis zombies donnent le change avec une grande gentillesse (au bout de trois quarts d’heure et d’un parcours d’enquêtes auprès des policiers, des passants, dans le quartier de Mermoz et dans celui du Grand Dakar, tout près pourtant…). Le cinéma reste inconnu et j’y suis arrivé à 22h31 pour la séance de 22h35…un miracle, augure d’une présence d’âmes dans cette ville, où les gens sont disponibles. Auchan Mermoz aurait été un repère plus sûr que le « Pathé cinéma ».

Un cinéma superbe ! Beau, « cosy » … Sept salles avec de grandes allées pour y accéder.

« Dahomey », un « documentaire » trompeur: magnifique écriture cinématographique, mais un propos ambivalent et peu rigoureux en tant que documentaire.

On retrouve la fascination de Mati Diop pour l’océan dans « Atlantique », les remous liquides, ténèbres éclaboussées d’étoiles, évocation de mémoires enfouies et tourmentées, quand l’océan est au présent un cimetière de migrants.

Le propos traite de la jeunesse africaine plus que du sens de la restitution des objets traditionnels au plan culturel et cultuel.

Il constate un présent déconnecté et populiste et apporte tout à la fois sa part de fiction mystificatrice au ressentiment en vogue et son regard sur un vide. La jeunesse vit dans le présent et une angoisse de futur, et un ressentiment de vol « redécouvert » paradoxalement avec la restitution …

On dit que la statue n’est pas Dieu mais Prière. Dans le film il est attesté que les statues sont mortes car vidées de leur fonction de « mise en relation » et c’est cette absence de relation qui se prolonge. Mais Mati Diop fait parler une statue en affirmant qu’elle n’est pas un numéro « 26 ». On n’est plus dans un documentaire, mais dans une fiction nourricière de ressentiments à la fois questionnés et réactivés.

Les « blancs » veillent méticuleusement à la « conservation », surveillant les africains qui transportent les caisses. Les « savants » africains sont montrés ânonnant les descriptifs des objets qu’on sort des caisses, sans porter de réponses aux étudiants livrés à un débat en vase clos, vidé de la connaissance des fonctions supposées des objets…Parti-pris bien simpliste et racoleur.

Le film est hors sol dans la mesure où il découpe le débat en phrases juxtaposées, sans développement d’idées ; il décontextualise en prétendant déconstruire : le Bénin est précisément un territoire de cultes mémoriels où la question de l’absence/manque cultuel est peu vraisemblable (« On est à 85% vaudou … »).

Cela me rappelle que des chercheurs ont attesté que le fameux tambour ivoirien restitué en grandes pompes avait été remplacé auparavant par des copies que des pratiques cultuelles avaient restaurées dans la fonction de mise en relation des communautés et dans l’intercession avec « l’autre monde », immatériel.

La « thèse » selon laquelle les statues veillent à rendre possible un « recommencement » est « idéaliste » et pas du tout démontrée ! Et pourquoi cela serait-il utile en réalité ?  Retourner au passé? quand l’avenir fait défaut ?

Ce film, centré sur une pensée diasporique, me semble porter la question de la récupération des récits de liens au passé, et celle de la transmission pour nourrir un dialogue entre communautés et entre générations qui cohabitent dans « le grand Dakar », que d’aucuns nomment, depuis Tambacounda, « le Sénégal ».

Mes visites des galeries d’exposition d’Arts contemporains, des musées, des monuments, du centre-ville et des quartiers « périphériques », des lieux de mémoire, feront désormais écho à ce questionnement de mise en relation.

La tentative de vol à l’arraché de ma sacoche par deux hommes sur un scooter dans les rues désertées du dimanche matin suivant, ont réactivé le souvenir d’une arnaque que j’ai subie à la fin des années 90 dans une rue voisine de celle de l’incident, toujours dans les alentours de la Place de l’Indépendance.

Contacté par téléphone, un ami artisan ivoirien affecté à des chantiers sénégalais depuis six mois, dans une demi-douzaine de villes, me met en garde : « Les sénégalais sont très gentils. Ils nous accueillent, nous, venant d’autres pays africains, comme des frères. Mais il arrive toujours un moment où ils posent la question : « Es-tu musulman ? ». A partir de ce moment, si tu es catholique, ils ne te parlent plus, ne te regardent plus.

Et quand on parle des gens de couleurs (les « blancs ») ils sont très remontés contre eux. Ils cachent leur frustration mais elle est là, très présente. »

La juxtaposition des maisons basses « d’avant », des bâtiments des années coloniales, et de nouvelles constructions de plus de 10 étages, collées entre elles et accolées aux petites bâtisses, donnent une impression de cosmopolite, d’hétéroclite et d’imbrications de verticalités hétérogènes.

L’«Avant» et la nouvelle génération cohabitent dans une culture d’élégante politesse et de gentille disponibilité. Les frustrations sont masquées, mais stimulées par le sentiment de l’avènement d’un temps nouveau, d’une rupture à « portée de main », à portée de vie en tous cas.

Dans le ciel de Dakar, point de mouettes ou de goëlands. Des milans.

Dans les rues de Dakar, un chiot en laisse tenue par un enfant, des chats.

Au large de Dakar, on rejoint Gorée par le bateau de la Ligue Maritime de Gorée-Dakar (LMGD). Les passagers sont accueillis sur les deux rives par l’annonce « La LMGD relie l’Humanité à son Histoire ».

Gorée est une cité-mémorial, un patrimoine touristique. La petite communauté de résidents attend les approvisionnements de Dakar et, le week-end, les flopées de visiteurs.

Wade a inscrit sa marque dans le futur avec des monuments (celui de la Renaissance et celui du Souvenir Africain), et avec le Grand Théâtre Doudou N’Diaye Rose). Macky Sall est entré dans la compétition du gigantisme de prestige en achevant le projet du Musée des Civilisations Noires hérité de Léopold Sédar Senghor (plutôt que de réanimer celui de l’IFAN) ainsi qu’avec le Grand Stade Olympique. Tous deux ont pris leur place dans le mémoriel et la postérité.

Le couple à l’enfant de la statue de la Renaissance, s’élance résolument vers l’intérieur des terres, tandis que le Monument la Place du Souvenir Africain, qui relaye la cathédrale « Notre Dame des Victoires ou du Souvenir Africain » ouverte au public sous la colonisation en 1936, s’élance vers l’océan, ou sa rive américaine ( ?), ou mime de relier la Presqu’île du Cap Vert au Cap Vert ….( ?). La carte d’Afrique, sous forme de vague en béton, paraît déjà décrépie. Elle est pour le moins « déboussolée », son Nord pointant l’Ouest.

Avant d’y arriver, un parcours de photos et de portraits peints, juxtaposés, souvenirs sans récits de mise en relation historique. Plus de 120 photos, celle de Wangari Maathaï jouxtant celle de Samory Touré …. Tidiane N’Diaye, le chercheur qui s’est consacré à l’étude de l’esclavagisme arabe, n’y figure pas (sauf erreur).

Un lieu de souvenirs diffus, confus, dont il reste à faire un lieu de « mémoire dynamique».

Cette place sans grande exigence d’esthétique artistique – ce qui surprend de Dakar- reflète, somme toute, la carence didactique du livre à vocation pédagogique sur l’« Histoire du Sénégal et de l’Afrique » pour le Cours Moyen, conçu par d’éminents historiens. 130 pages d’apports pédagogiques dont il paraît difficile de retenir une compréhension de quelles dynamiques relationnelles sont faits le Sénégal et l’Afrique :

24 pages sur la Préhistoire et l’histoire ancienne censée enseigner l’évolution en familles, clans, tribus, ethnies, et royaumes …les empires étant omis alors qu’ils ont été les creusets de rencontres fécondantes.

24 pages sur les royaumes sénégalais, identifiés rapidement, superficiellement, et sans mise en relations dynamiques, ni entre eux, ni vis-à-vis des Grands Empires survolés en 10 pages en se limitant aux grands Empires du Ghana, du Mande, du Songhoi, et en omettant ceux du reste de l’Afrique, quand bien même il s’agit de « l’Histoire de l’Afrique » …

10 pages sur « la découverte de l’Afrique » consacrés principalement aux comptoirs et à la traite négrière occidentale, sans évoquer l’esclavagisme arabe, les courants commerciaux transsahariens et ceux des « moussons d’Asie », et les missions religieuses et les Djihads qui les ont devancés ou accompagnés.

65 pages sur l’ère coloniale, l’action coloniale et les résistances héroïques …

Des récits de « juxtapositions » géopolitiques, territoriales, culturelles, quand ce sont les échanges et les conflits qui font les relations économiques, culturelles, politiques, et l’Histoire des sociétés.

On peut d’ailleurs percevoir Dakar en termes de juxtapositions ou d’imbrications et de « métissages »… ou de séparations : à Dakar, on sépare désormais les morts selon leurs religions.

Mais je suis venu à Dakar pour Dak’Art. « The Wake » ? « Eveil » ou « sillage »? Le Cap-Vert et les USA sont les invités d’Honneur de la Biennale. Ligne de fuite ou de mire ?

Le Musée des Civilisations Noires, au-delà des vitrines et documents relatifs à la Préhistoire, à l’Histoire ancienne, et à la diversité des rencontres, religieuses en particulier, est remarquable par sa collection d’œuvres d’artistes contemporains de la sous-région, et par la superbe exposition temporaire de Kehinde Wiley qui met en scène des Présidents Africains en quête de prestige (justement…).

Dak’Art témoigne de la place prestigieuse que le Sénégal s’est faite dans le marché élitiste des Arts Plastiques contemporains, et de l’importance des artistes Afrodescendants dans ce marché plus mondial qu’africain : entre contribution à l’imaginaire « universel » et singularité « Noire » …

Le souci de transmission est palpable dans l’exposition de l’artiste Ghanéenne au Centre de Raw Material Company : des sérigraphies recousues et composées de pans de textiles rajoutés, pour suggérer le travail de recomposition d’une histoire de famille sur fond d’Histoire de Société. Justement le Centre a accueilli une « conversation entre artistes femmes », sur leurs difficultés à s’imposer. Toutes ont convenu avoir compris qu’il leur revenait d’assumer leur singularité et à la faire admettre aux autres. Elles ont également souligné le soutien essentiel que leur ont apporté un père, une sœur, une mère, un partenaire, qui leur a fait confiance avant d’être professionnellement reconnues. Elles ont enfin souligné que leurs propres difficultés les ont sensibilisées à l’importance à accorder à la transmission, pour une mise en relation et une mise en action fructueuses pour tous.

Cette conversation a fait un bel écho à l’exposition temporaire organisée par le Musée de la Femme sur la Place du Souvenir Africain : « Pères -Filles ». Convaincant, précieux …

Ce que je retiens surtout de ces expositions d’Arts Plastiques contemporains, en termes de questionnement des cohabitations sociales et de disparités économiques, ce sont les prix des œuvres exprimés, non pas en millions de francs CFA, mais en milliers d’euros, ce qui situe bien le caractère allogène de ce marché d’Arts Africains … Et qui campe assez bien la difficulté qu’il y a, au Sénégal, comme dans le Sahel, et tout autant dans le Monde, à rompre avec un ordre ancien sans détruire excessivement les liens qui font société, humanité.

Le populisme surfe sur les inégalités et sur toutes les oppositions identitaires, se nourrit d’absence de culture historique et des carences de rigueur de certaines œuvres artistiques et scientifiques mises à la portée du grand public. Il devient démographiquement massif et s’impose dans le débat de la gouvernance politique, d’autant plus brutalement qu’il porte les frustrations des « sans voix ».

L’urbanisme de Dakar illustre plutôt remarquablement bien la sédimentation historique et la fusion des sociétés qui font la Nation sénégalaise. Pourtant, ses monuments et lieux mémoriels révèlent autant les égos des dirigeants que l’émiettement de la mémoire collective en souvenirs juxtaposés sans liens de sens.

Dak’Art est une ouverture d’importation et d’exportation d’imaginaire avec le Monde occidental, urbanisé, quand la crise de sens -mondiale- incline vers le repli sur soi et vers une hypothétique pureté des origines.

Ici comme partout ailleurs la Nation est en question et manque cruellement de récits sur le sens des liens tissés au travers des temps sur fond de guerres et d’alliances.

Au final Dakar est une ville en chantiers, de constructions, de démolitions, de rénovations, dont on peut se demander si ces chantiers juxtaposés ne gagneraient pas à être instruits en tant que Projet d’urbanisme.

Le Sénégal se présente par ailleurs comme un questionnement en chantier politique et sociétal, de rupture/démolition, de construction et de rénovation.  On l’observe de partout avec espoir.

Durant ce court séjour riche de stimulations esthétiques, humaines, intellectuelles, j’ai lu le nouveau livre de Felwine Sarr dont le titre est emprunté à l’une des nouvelles qui le compose, et dont la singularité tient notamment au fait que les nouvelles y sont en lien les unes avec les autres :

« Le bouddhisme est né à Colobane ».

Sa lecture s’insinue naturellement dans le ressenti que j’ai de Dakar. Un beau texte philosophique qui questionne la pureté du sentiment d’amour, sur la relation entre egos, sur fond de rythmes extérieurs à soi. Sont juxtaposées à la fin du livret, sans commentaire et encore moins la prétention d’une thèse, la lecture du Coran en partage collectif de deuil, en « sympathie », et l’évocation de la pensée Bouddhiste de la relation, sans Dieu, entre soi, de soi au monde …. 

La musique, la Parole, et le silence ….  Une question d’écoute et d’éveil.

Besoin d’une réponse ou besoin de chercher ? 

Lucien Humbert.

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