Marie-Sophie Eiché-Demester: « J’ai beaucoup de chance car les artistes avec qui je collabore développent des carrières internationales formidables »

Art advisor auprès de particuliers et d’organismes publics et membre fondatrice de l’Association ATOKE – Les Enfants de Saint Dominique qui vient en aide aux enfants les plus vulnérables, Marie-Sophie Eiché-Demester est aussi la promotrice de la Galerie Atlantic Art Space, sise à Ouidah au Bénin. Alors que cette semaine asakan fait sa rentrée, elle est notre toute première invitée de l’année et partage avec nous sa passion pour l’Art et ses artistes, les tenants et aboutissants de son projet, son point de vue sur la crise des galeries et ses conseils.

Entretien.


Marie-Sophie Eiché-Demester Koblaf Bonheur Aho
Crédit Photo: Atlantic Art Space

Asakan: Parlez-nous un peu de vous, de votre parcours et de votre première expérience avec l’art?

Marie-Sophie Eiché-Demester: Je viens d’une famille où la création a une grande place. Des inventeurs du quotidien, oscillant entre peintures, sculptures, art culinaire, j’ai toujours vu tous les membres de ma famille « fabriquer », « créer ».

J’ai fait des études de gestion, puis j’ai rencontré un jeune galeriste à Paris avec qui j’ai appris mon métier.

Mon mari, Jeremy Demester, est artiste aussi. Toute ma vie est au rythme de l’art !


Asakan: Pourquoi avez-vous choisi le métier de galeriste ?

Marie-Sophie Eiché-Demester: En 2000, j’ai rencontré un galeriste parisien encore tout jeune à l’époque : Kamel Mennour. Il m’a donné ma chance et j’ai appris pendant 22 ans mon métier à ses côtés. Cela a été une révélation et une évidence dans ma vie professionnelle.


Asakan: Quelle ligne artistique suivez-vous ? Comment sélectionnez-vous vos artistes ?

Marie-Sophie Eiché-Demester: Atlantic Art Space est une galerie d’art qui permet de mettre en lumière la scène Ouest Africaine et plus encore la scène Béninoise à raison de 4 expositions par an. La galerie est idéalement située à côté du musée de la Fondation Zinsou à Ouidah. Ce qui m’anime c’est le développement d’artistes de manière générale et de mettre mon savoir-faire et mon carnet d’adresses à leur disposition.


Vue extérieure de la Galerie Atlantic Art Space Crédit Photos: Atlantic Art Space


Asakan: De toutes les façons dont une galerie peut soutenir ses artistes, laquelle appréciez-vous?

Marie-Sophie Eiché-Demester: Avec Atlantic, j’accompagne et je participe à la production et au développement des expositions de mes artistes.

J’aime aussi les livres, et je suis heureuse quand je peux collaborer ou faire une monographie  qui reste le témoin d’un projet.


Asakan: Si on devait vous demander un bilan des collaborations avec vos artistes, que répondriez-vous ?

Marie-Sophie Eiché-Demester: J’ai beaucoup de chance car les artistes avec qui je collabore développent des carrières internationales formidables: Georges Adeagbo a un parcours institutionnel très riche dans tous les grands musées du monde; Ishola Akpo et Moufouli Bello viennent de participer au dernier Pavillon Béninois à la Biennale de Venise… Aussi il y a l’idée de découvrir des jeunes talents, je pense notamment aux Frères Zountounnou.


Vue de l’exposition de Georges Adéagbo à la galerie
Crédit Photo: Atlantic Art Space

Asakan: Qu’en est-il de vos rapports avec les collectionneurs ?

Marie-Sophie Eiché-Demester: Je travaille avec de nombreux collectionneurs pour la plupart européens et américains.

Au Bénin, même si les collectionneurs sont encore peu nombreux, l’intérêt est croissant.


Asakan: Pouvez-vous développer ?

Marie-Sophie Eiché-Demester: La culture de la collection reste encore confidentielle au Bénin. Peu de collectionneurs ouvrent leurs portes. Mais je vois qu’il y a un grand intérêt de la diaspora basée en Europe et aux Etats -Unis, avec un regard sur les jeunes artistes du pays.

Nobel Koty est maintenant dans une grande collection américaine suite à son exposition avec Atlantic Art Space.


Vue d’une œuvre de Nobel Koty intitulée « Pray » à l’occasion de son solo show à la galerie
Crédit Photo: Atlantic Art Space

Asakan: Quel regard portez-vous sur le marché de l’art contemporain africain ?

Marie-Sophie Eiché-Demester: Grâce à la politique béninoise actuelle qui veut dynamiser le marché de l’art et créer un écosystème riche autour des artistes béninois (Pavillon du Bénin à la Biennale de Venise, exposition Révélation, création du Musée d’Art Contemporain de Cotonou), le marché de l’art béninois connait une résonance accrue au niveau international. D’un point de vue plus large sur le continent, il existe des collections remarquables qui vont écrire l’histoire de toute une génération d’artistes. Par exemple, une collection prend le rôle d’un ambassadeur en prêtant ses œuvres pour des projets d’expositions internationales; La collection de la Fondation Zinsou est régulièrement exposée à l’étranger (Exposition Cosmogonies au MO.CO).

Il n’est plus rare de voir des artistes du continent représentés par de grandes galeries de renom (Romuald Hazoumé et Amoako Boafo chez Gagosian, Georges Adeagbo chez Mennour, Ibrahim Mahama chez White Cube, pour citer quelques exemples).


Asakan: Pour vous, quel est le plus grand défi auquel l’art contemporain africain aura à faire face dans les années à venir?

Marie-Sophie Eiché-Demester: Il faut une présence plus importantes des musées et des écoles d’art.

Un musée est un espace sécurisé pour la conservation des œuvres d’art. Un musée est une mémoire de l’histoire pour les générations futures. Il permet de créer une archive et possiblement une collection qui traverseront le temps. C’est un témoignage vivant de l’histoire d’un pays.

Le Bénin a parfaitement compris ce besoin et le traduit dans ses grands projets avec le MACC (Musée d’Art Contemporain de Cotonou) et SEME CITY.

La créativité est foisonnante chez les jeunes artistes béninois. Une grande école pour les accompagner avec un programme propre au continent, où se croiseront des artistes, des historiens, des commissaires d’expositions, où les étudiants pourront se mélanger et créer des mouvements artistiques qui leur seront propres est une nécessité.

Ibrahim Mahama a parfaitement compris cela en créant le SCCA TAMALE; ou encore la Fondation Zinsou a compris ce rôle pédagogique essentiel en établissant un contact privilégié avec les écoles de Ouidah et en créant tous les mercredis les ateliers des Petits Pinceaux.


Asakan: Quel(s) role(s) les États peuvent-ils jouer dans l’essor du marché de l’art ?

Marie-Sophie Eiché-Demester: Les Etats ont de vraies possibilités pour dynamiser un marché: faciliter l’accès à l’art, organiser la libre circulation des œuvres d’art en sécurité, et surtout encourager fiscalement les entreprises qui, par ricochet, permettront des achats d’œuvres aux galeries et aux artistes. Tout un écosystème en bénéficiera.

L’Etat peut aussi acter des productions d’œuvres et de commandes pour l’espace public. On a tous vu la grande répercussion nationale de l’exposition « Art du Bénin d’ Hier et d’aujourd’hui »  à la Présidence de la République du Bénin. La population locale est venue par centaine de milliers de visiteurs en quelques semaines… Voilà une initiative formidable ! Et fort de ce succès, l’Etat Béninois a décidé de faire la promotion à l’internationale de la scène contemporaine avec une exposition itinérante ‘Révélation’ au Maroc, aux Antilles et en France), puis d’un Pavillon National à la Biennale de Venise en 2024 (commissaire Azu Nwagbogu).


Asakan: Que pensez-vous des foires qui se multiplient de plus en plus et semblent devenir indispensables pour les galeries ?

Marie-Sophie Eiché-Demester: Les foires sont nécessaires et sont un bon moyen de faire connaitre les galeries à travers le monde. Cependant c’est un modèle qui s‘essouffle aujourd’hui car il est très coûteux (participation aux foires et logistique) et il n’est plus approprié à la réalité de l’état du monde (transports et emprunte carbone, etc…). De plus les collectionneurs sont davantage en recherche d’expériences plus proches des artistes.


Asakan: Pendant ce temps aussi, des galeries ferment… D’aucuns pensent même qu’il faudrait revoir le modèle économique de la galerie d’art …

Marie-Sophie Eiché-Demester: C’est à chacun de trouver son équilibre et son modèle économique. Ce qui est certain, c’est qu’ouvrir une galerie avec de grandes charges, c’est très lourd pour une jeune galerie qui démarre et qui a de nombreux investissements à faire. Personnellement, je préfère investir dans la production de mes artistes.


Vue de l’exposition en cours « Kali » du photographe béninois Ishola Akpo à la galerie
Crédit Photo: Atlantic Art Space

Asakan: L’autre bouleversement en cours dans le marché de l’art est la place de plus en plus prépondérante des nouvelles technologies. Comment votre métier de galeriste évolue-t-il face à cet enjeu ?

Marie-Sophie Eiché-Demester: Je dis souvent que « mon bureau, c’est mon téléphone ! » Cela me fait gagner du temps et me permet une connexion rapide avec le monde entier, et comme je vis entre deux continents cela me permet de rester en lien ! Néanmoins, pour ce qui est des œuvres, voir une image sur écran ne rivalisera jamais avec l’expérience du rapport physique à l’ œuvre.


Asakan: Comment envisagez-vous le futur de votre galerie ?

Marie-Sophie Eiché-Demester: Je fais 4 expositions par an. Et quand c’est possible, j’accompagne mes artistes dans leurs projets hors-les-murs. Pour l’instant je ne cherche pas à me développer davantage.

Cette vitrine galerie est un modèle qui fonctionne d’une manière quasi autonome avec sa grande fenêtre tournée vers des mondes différents… et sans oublier la présence qualitative de mon collaborateur Koblaf Bonheur Aho qui accueille et présente chacune des expositions depuis l’ouverture de la galerie. C’est le sourire d’Atlantic Art Space.


Asakan: Selon vous, pourquoi l’Art est-il si important pour nos vies ?

Marie-Sophie Eiché-Demester: Pour moi, l’Art est synonyme de la liberté absolue. C’est comme une rencontre à chaque fois. J’adore me laisser surprendre par une œuvre, par sa beauté, par son étrangeté, par ma compréhension qui peut se faire en plusieurs étapes, je la laisse grandir en moi …

Si je suis touchée par une œuvre, cela me donne une énergie incroyable et une grande foi en la vie. C’est juste magnifique !


Asakan: Pour finir, quels conseils donneriez-vous à celles et ceux qui souhaiteraient suivre vos traces ?

Marie-Sophie Eiché-Demester: La première chose est que l’on travaille avec et pour les artistes. Etre en état d’empathie avec le public global. Il ne faut pas se fermer à un marché. On est là pour créer des rencontres, créer des voies entre les générations et les cultures.

Atlantic Art Space
Ouidah, à côté du Musée de la Fondation Zinsou
Ouverture du mercredi au dimanche de 11 h à 17 h et sur rendez-vous.
Plus d’infos : atlantic-art.org
Instagram : @atlanticartspaceouidah
 
Exposition en cours : « Kali » d’Ishola Akpo
Jusqu’au 26 octobre 2025.

La Rédaction.

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