Jean-Claude Desmerges : « …au lieu de tenir un journal de bord, mon écriture a été une écriture faite avec un morceau de charbon de bois »

Alors que les questions environnementales sont de plus en plus un enjeu de la survie de l’humanité, nous recevons aujourd’hui dans notre grand entretien, l’artiste, docteur en sciences de l’art et archéologie, agrégé en arts plastiques, chercheur en poïétique et en sciences de l’éducation, et activiste écologique français Jean-Claude Desmerges autour d’échanges sur son parcours, sa pratique artistique pluridisciplinaire et son engagement écologique et environnemental. 

Entretien. 

Jean-Claude Desmerges faisant le portrait de l’illustre Gérard Chenet

Asakan : Vous êtes connu comme l’artiste au charbon. Comment est née cette pratique artistique ?Jean-Claude Desmerges : Alors d’abord, je suis un artiste peintre et je suis beaucoup plus connu en France et à l’étranger par mes peintures. Le travail au charbon, je l’ai commencé lors de mon premier séjour sur le continent africain. Pour moi, c’est une façon de documenter les rencontres que j’ai faites pour cette première visite en Afrique et à l’occasion des Rencontres Internationales de Peinture de Ouagadougou (RIPO) 2019 avec les artistes africains qui étaient sélectionnés. Je n’avais pas de fusain, je n’avais pas de papier Canson et donc j’ai dû récupérer des morceaux de carton, des sacs de ciment, papiers d’emballage et du charbon de bois des femmes qui cuisinaient aux alentours des RIPO.


Asakan : Entre autres, vous êtes autant praticien que théoricien de l’art. Comment combinez-vous toutes ces passions ?

Jean-Claude Desmerges : J’ai eu une formation purement artistique issue de l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, mais je suis autodidacte depuis l’âge de 4 ans. A 10 ans, j’ai commencé à recopier les chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art lors de mes visites dans les musées parisiens avec ma famille. Vers l’âge de 15 ans, j’ai regagné une école d’art où j’ai commencé à travailler directement sur les natures mortes et à partir du modèle vivant. Ensuite, je me suis inscrit officiellement aux Beaux-Arts, j’ai gagné des concours et j’ai pu exposer en France, en Italie, et aux Etats-Unis. 

Par la suite, après ma maîtrise à l’Université d’Aix-en-Provence et mon DEA polyvalent en sciences et techniques audiovisuelles, j’ai eu les concours d’agrégation en université en candidat libre. Mais avant, le doctorat, c’est un professeur d’université qui était spécialiste de la poésie de René Char qui m’a dit que ce serait intéressant que je fasse une thèse en poïétique sur ma démarche plastique. Alors, pendant 6 ans, j’ai réfléchi sur mes conduites opératoires, ma façon de peindre, ma façon de pensée l’art et sur la pratique de l’atelier. J’ai loué une ancienne usine textile à Roubaix dans le Nord de la France comme atelier et aussi comme laboratoire de recherche. 

L’objet de ma recherche était une veste pendue sur un clou. Cette veste appartenait à mon père. Je l’ai ainsi observée et peinte sur toile de lin sous plusieurs coutures et selon le principe de la simultanéité de la perception, de jour comme de nuit en travaillant avec des rituels précis. C’est un travail où j’ai peint à peu près plus de 250 toiles uniquement sur ce motif de la veste. Certaines de ces toiles ont été par la suite exposées à plusieurs reprises dans une grande galerie de Milan, la Galerie Fac Simile.



Asakan : Vous arrivez donc pour la première fois sur le continent africain en 2019 au Burkina – Faso, puis plus tard vous atterrissez à Touba Dialaw au Sénégal, à Zanzibar en Tanzanie avant de boucler votre parcours par Abidjan en Côte d’Ivoire, Lomé au Togo  et Cotonou au Bénin. Quelles influences ces différents voyages ont-ils eu sur votre pratique artistique ? Jean-Claude Desmerges : Déjà, ce fut un émerveillement de rencontrer une autre culture, de découvrir au Burkina Faso des artistes qui étaient venues de toute l’Afrique et qui ont des démarches différentes. Ces artistes m’ont invité pour collaborer sur des thématiques spécifiques à leurs différents pays. Du coup, au lieu de tenir un journal de bord, mon écriture a été une écriture faite avec un morceau de charbon de bois et cette écriture variait en fonction de la qualité et de la texture de ces morceaux de charbon de bois que je ramassais. Ce fut pour moi un grand chamboulement dans mon travail.


Portrait réalisé par Jean-Claude Desmerges d’une femme allongée de dos

Asakan : Vous êtes justement actuellement au Sénégal pour un projet qui tourne également autour de matériaux locaux et de l’écologie dans les îles du Sine Saloum et en Casamance. Pouvez-vous nous en parler ? 

Jean-Claude Desmerges : J’estime que quand je vais dans un pays, je dois le découvrir de fond en comble, aller au contact de ses populations les plus reculées.  Le projet est parti d’une rencontre que j’ai faite avec l’un des responsables de la réserve du Sine Saloum, à Sobo Badé, chez le feu Gérard Chenet. Il a vu mon travail et m’a proposé d’aller dans les îles du Sine Saloum. J’y ai découvert des îles magnifiques, des gens incroyables et c’est de là que me sont venus, en 2020, mes projets sur le recyclage des déchets et la protection de la mangrove avec des enfants et en collaboration avec des directeurs d’écoles, des organisations non gouvernementales et des bénévoles de toutes les couches de la société locale. 

Le fait de pouvoir éduquer les populations locales notamment les enfants à la problématique de la récupération des déchets et de leur traitement est important pour éviter qu’on continue de s’empoisonner et d’empoisonner notre environnement immédiat y compris la terre. Cela leur permet aussi de développer une économie circulaire à partir des compétences qu’ils ont acquises sur la collecte et le traitement de ces déchets.


Asakan : Comment ce projet va-t-il concrètement se dérouler ?

Jean-Claude Desmerges : Je vais intervenir dans trois îles du Sine Saloum. L’idée est qu’ensemble avec quelques volontaires qui ont déjà une conscience écologique, nous allons dans les écoles pour sensibiliser les enfants. On va ensuite avec ces enfants et en fonction de leurs lieux d’habitation faire des parcours, des cheminements et récupérer des déchets par différents types, formes et couleurs. A partir de là, ces déchets seront lavés et on va pouvoir créer, en combinaison avec des pigments essentiellement naturels, des œuvres et des objets d’art. Des directeurs d’écoles, des formateurs et des scientifiques viendront ensuite étayer les discours. 


Asakan : Est-ce qu’on peut dire que vous êtes un artiste engagé au cœur des problématiques locales et avec les communautés locales ? 

Jean-Claude Desmerges : Tout à fait et à 100%. Mon but en cela c’est d’aller à la rencontre de l’autre, voir comment il organise sa vie dans son environnement et voir comment l’environnement peut être aussi un facteur d’élévation ou de stagnation. 

On est en effet ce qu’on mange et ce qu’on rejette comme déchet. D’ailleurs, à partir des déchets, on peut dire qui est une personne, prédire son avenir, dresser son portrait. 


Asakan : Par rapport à la pratique même du portrait qu’elle est votre méthode ?

Jean-Claude Desmerges : L’idée c’est de faire un portrait abstrait au sens où je vais travailler avec de gros morceaux de charbon de bois sans pour autant commencer à dessiner un œil, ensuite l’autre, le nez etc., mais plutôt, je travaille un ensemble. C’est-à-dire que je travaille de façon mobile, accroupi sur le sol, le regard allongé toujours en position de contre plongée. Je vois donc le modèle comme de façon différente, non pas de face mais il est légèrement surélevé. J’arrive donc à capter sa psychologie à travers son visage qui peut être en mouvement, travailler, manger et autre. J’ai en effet une idée de ce qu’est le modèle, de ses moments antérieurs et même dans ces vies futures. A travers le grattage, j’enlève le noir pour faire apparaitre des blancs. 

Souvent je peux dessiner quelqu’un que je ne connais pas parce que ce sont des rencontres inopinées. Dans ce cas, ça se passe presque toujours en silence parce qu’il y a une force de tension et des rapports de distance mais aussi de rapprochement. Ainsi, tout se passe dans le regard et la gestuelle et c’est ensuite que s’installe la relation de parole. Par contre, quand je dessine quelqu’un que je connais, là il y a une communication qui se fait en même temps que le portrait est en cours. 

Je peux bien travailler sur des sols rocailleux, à la plage, sur le carrelage, le parterre. Parfois, certains portraits peuvent me prendre jusqu’à 10 séances et ce sont exclusivement des portraits réalisés à l’occasion de mes séjours sur le continent africain.  



Asakan : Est-ce qu’on peut donc dire que l’Afrique est devenue votre source d’inspiration première ?Jean-Claude Desmerges : Ah oui, ça on peut le dire (sourires). Ce sont des portraits de mes rencontres avec des Africains de différentes nationalités en Afrique. Ma démarche écologique vient aussi de mes voyages au Sénégal, au Burkina Faso et en Côte d’Ivoire. A Paris, mon travail est très classique, j’ai des centaines de peintures et j’utilise des pigments, de l’huile, … Par contre, je peux m’inspirer des dessins, objets et œuvres d’art que j’ai ramenés du continent et puis, sur des anciennes peintures, je crée un nouvel environnement africain.


Asakan : Quels sont vos projets à venir ? 

Jean-Claude Desmerges : J’ai été sélectionné pour les Rencontres Internationales de Peinture de Ouagadougou qui vont se dérouler du 20 au 25 novembre 2023 à Ouagadougou, au Burkina-Faso. Début décembre, je dois être à Abidjan pour une résidence à Abobo avec l’artiste ivoirien Yao Koffi Célestin. Mes projets à venir, c’est le Partcours 2023 à Dakar et c’est aussi la Biennale de Dakar si proposition je trouve dans ce sens auprès de galeristes et des curateurs indépendants. Je participerai également au Yaoundé Mural Festival en avril 2024à Yaoundé au Cameroun.


Dans le cadre de Partcours 2023, l’artiste Jean-Claude Desmerges expose à la Villa des Arts, à Dakar,

Titre de l’exposition: « Élaguer pour régénérer »

Vernissage : 2 décembre 2023, suivi d’une performance de Jean-Claude Desmerges.

La Rédaction.

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