Ganiyat Sani : « j’ai réussi à mettre en avant des artistes et des créateurs de mode de la région et d’ailleurs »

On parle beaucoup de l’instabilité au Nord du Nigéria, de la charia et de l’insécurité alimentaire qui y règnent en maître à cause du groupe terroriste Boko Haram et de l’intolérance religieuse. Pourtant, depuis plus de six ans, la commissaire d’exposition indépendante et entrepreneure culturelle Ganiyat Sani y défend avec succès et fierté l’idée que l’art et la mode peuvent permettre de pacifier cet environnement, et de jeter des ponts entre les peuples du Nigeria, d’Afrique et du monde. Grâce à ses actions, elle a permis à des talents et des initiatives d’éclore merveilleusement, animée par l’envie de changer les choses même petitement.

Rencontre avec cette femme passionnée et généreuse qui pense l’art comme un espace de possibilités et de réflexion sur les problématiques culturelles et sociales de notre temps.


Ganiyat Sani
Crédit Photo : Droits réservés

Asakan : Pouvez-vous nous parler de vous et de votre parcours ?

Ganiyat Sani : Je m’appelle Ganiyat Sani, je suis né en 1997 à Kaduna, au Nigeria et je suis diplômée en chimie de l’Université d’Ilorin, dans l’État de Kwara.

J’ai suivi des programmes professionnels tels que le Bootcamp de l’African Culture Fund Academy (2021), le programme curatorial panafricain au Segou Art Festival, le programme intensif de curation Angels and Muse et le programme Asiko Art School.


Quelques images de la participation de Ganiyat Sani à Asiko Art School au Caire en 2025 Crédit Photo : Abdallah Khairy

Ganiyat Sani et d’autres participants du programme curatorial panafricain du Segou Art Festival

Asakan : Comment de diplômée en chimie, vous êtes arrivée à l’art ?

Ganiyat Sani : Je ne me suis pas complètement détournée de la chimie, mais j’ai toujours été profondément attirée par l’art en raison de la liberté qu’il m’offre de raconter des histoires et d’explorer des récits au sein de ma communauté. Je suis en effet passionnée par la narration d’histoires mises en scène par l’art contemporain. Mais le fait de ne pas avoir suivi de formation artistique officielle a beaucoup affecté ma confiance au début, alors j’ai commencé à m’exercer souvent, sans chercher la perfection, et j’ai fini par acquérir de nombreuses connaissances dans le domaine de la curation d’art. Dernièrement, ma rencontre avec Simon Njami lors d’un atelier curatorial a remis en question ma conception du commissariat d’exposition, ce qui me permet aujourd’hui d’explorer des possibilités illimitées.


L’écrivain, commissaire d’exposition, essayiste et critique d’art Simon Njami et
Mamou Daffé, le fondateur du FESTIVAL SUR LE NIGER et actuel Ministre de l’Artisanat, de la Culture,
de l’Industrie Hôtelière et du Tourisme de la République du Mali
lors du programme curatorial panafricain du Segou Art Festival

Asakan : Est-ce la raison de la création de Gazelle Creative et KAFART (Kaduna Fashion and Arts Exhibition) ?

Ganiyat Sani : Non, la rencontre avec Simon Njami a eu lieu en fin 2024 et j’ai fondé Gazelle Creative et KAFART en 2019. Ces deux initiatives sont nées du besoin de faire de la place à des récits peu explorés et de trouver des moyens de les mettre en lumière et d’en discuter d’un point de vue artistique.

Gazelle Creative Foundation est un espace dédié à l’expérimentation et à l’exploration de créations artistiques plus audacieuses, tout en établissant une communauté autour de ces idées. Avec KAFART, je voulais créer une plateforme globale qui rassemble des artistes et des designers afin de présenter leur travail à un public plus large, ainsi qu’un espace où des conversations critiques peuvent avoir lieu autour de notre culture, de notre histoire et de notre société.


Asakan : Près de six ans plus tard, quel bilan faites-vous aujourd’hui de ces deux initiatives ?

Ganiyat Sani : Je dirai que KAFART s’est considérablement développé, passant d’une plateforme locale fonctionnant uniquement dans le nord du Nigeria à un pont entre les récits et les connexions au-delà de la région et du pays. Aujourd’hui, il est ainsi devenu une biennale qui nous offre encore plus d’espace pour raconter des histoires profondes capables de bouleverser notre monde et d’inspirer des changements positifs. Il continue de mettre les artistes et les designers au centre, en tant que forces qui nous permettent de voir le monde différemment. KAFART a connu ce succès grâce au travail et au dévouement de nombreuses personnes.

Par contre, Gazelle Creative Foundation est encore en cours de développement et j’ai tiré de nombreux enseignements de mon parcours que je souhaite mettre à profit pour assurer son succès.


Asakan : Avez-vous l’impression d’avoir réussi à impacter la communauté locale un peu conservatrice du Nord du Nigéria ?

Ganiyat Sani : Oui, j’y suis parvenue. Contribuer à revitaliser l’écosystème artistique dans cette région est un exploit considérable et, depuis mes débuts jusqu’à aujourd’hui, la région a connu un essor artistique important. Avec KAFART, j’ai réussi à mettre en avant des artistes et des créateurs de mode de la région et d’ailleurs, ouvrant ainsi la voie à de nouvelles opportunités et créant des possibilités d’expérimentation.

En tant que commissaire d’exposition, j’ai travaillé à mettre en avant des récits négligés, et je pense que cela a aussi largement contribué à élargir les discours, comme on peut le constater.


Vue de l’exposition officielle du KAFART 2023
Crédit Photo : Dami Pictures
Projection de Film au KAFART 2023
Crédit Photo : Dami Pictures
Performance musicale de Nas Kozo au KAFART 2023
Crédit Photo : Dami Pictures

Asakan : Quelles sont les difficultés que vous rencontrez de manière fréquente ? Et comment y faites-vous face ?

Ganiyat Sani : Je suis souvent confrontée à un manque de financement pour mener à bien mes projets, et j’ai également du mal à établir des partenariats avec les institutions concernées dans certains domaines. D’autre part, j’ai toujours voulu continuer à approfondir mes connaissances dans ce domaine, mais les opportunités ne sont pas toujours accessibles ou à ma portée ou accessibles.

Cependant, j’ai résolu bon nombre de problèmes de financement en obtenant le soutien de mécènes qui m’ont généreusement aidé par le passé. J’ai également reçu des financements de l’Union européenne, du Fonds africain pour la culture et du gouvernement de l’État de Kaduna.


Asakan : Vous faites actuellement des recherches sur l’influence du cinéma hindou dans la production cinématographique du Nord du Nigéria. Pouvez-vous nous en parler ?

Ganiyat Sani : Le projet Bolly vs Kanny, qui explore les liens transnationaux créés par le cinéma, est une aventure passionnante. Enfant, j’ai toujours côtoyé des gens qui regardaient des films indiens et j’ai vu comment plusieurs éléments de ces films ont été adoptés dans la vie réelle. Nous avons aussi un certain nombre de films haoussa qui ont été inspirés de films indiens, à travers des scénarios et des séquences musicales. D’où l’objectif de ce projet est d’examiner de manière critique ces liens entre le cinéma hindou et la production artistique dans le Nord du Nigéria, à travers une publication, une exposition et un documentaire. Car ma pratique curatoriale est centrée sur l’exploration des liens culturels et des résonances entre les peuples et les lieux. Ce projet est donc une extension de mon domaine d’intérêt et je profite de cette occasion pour lancer un appel à tous ceux qui peuvent nous soutenir dans cette recherche.


Asakan : Que ce soit dans l’art ou la mode, vous insistez souvent sur l’exportation de l’art sahélien vers un public international. Est-ce le point central de votre travail?

Ganiyat Sani : Avant, oui. Mais si mon travail a commencé avec l’intention de rassembler les récits sahéliens afin qu’ils dialoguent entre eux à travers l’art, en réfléchissant sur leurs histoires, leurs défis, leurs cultures et notre environnement commun, il a progressivement évolué vers la mise en relation de ces récits avec d’autres ailleurs.


Asakan : Justement, l’art est-il si important dans nos vies ?

Ganiyat Sani : Oui. L’art est essentiel. Il fonctionne comme une troisième voix, communiquant sans bruit, ouvrant une dimension supplémentaire pour comprendre le monde entre le passé, le présent et l’avenir. L’art enregistre la mémoire, défie le pouvoir et incarne la résistance face à l’oppression. Il donne forme à la dissidence et clarté à la justice. Sa valeur ne se limite pas à l’esthétique ; l’art pénètre l’être intérieur, intègre l’émotion à la pensée et rétablit l’intégrité là où règne la fragmentation.


Asakan : Quels sont vos projets / vos perspectives dans un avenir proche et lointain?

Ganiyat Sani : Je suis impatiente d’ouvrir prochainement un centre artistique à Kaduna afin que la communauté puisse davantage s’intéresser à l’art et que les artistes puissent créer leurs œuvres avec une plus grande liberté.

Je souhaite également contribuer au renforcement et à la mise en relation des acteurs et des organisations culturels en collaboration avec l’Institut Kore des Arts et Métiers (IKAM) du Mali.

Vous pouvez en savoir plus sur le travail de Ganiyat Sani à travers son compte Instagram, celui de Kafart ou l’Instagram de Gazelle Collective.

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