Franck Houndégla : « Les choses se sont construites progressivement »

Franck Houndégla, scénographe, designer, docteur en architecture, auteur et enseignant universitaire, a voué, depuis les années 1990, sa vie à concevoir des expositions dans les musées, lieux d’art, sites patrimoniaux, espaces extérieurs, et lieux de vie en France, au Bénin, au Mali, au Maroc, au Kenya, au Luxembourg, aux Etats-Unis, à la Biennale de Venise… Pour lui, la scénographie n’est pas uniquement l’illustration d’un programme, c’est créer une nouvelle narration avec les outils de composition de l’espace, en injectant, en additionnant, en complétant tous ses éléments par des aspects symboliques, dramaturgiques et sensoriels.

Dans cet entretien, il nous en explique bien davantage, tout en revenant  avec nous, étape après étape, sur sa passion, son parcours, son travail dans différents contextes qui l’ont marqué, sa recherche sur les villes africaines, ses projets actuels et à venir, en prodiguant au passage de précieux conseils.

Entretien.


Portrait Franck Houndégla
Crédit Photo : Richard Dansou

Asakan : Vous êtes à la fois scénographe, designer et docteur en architecture. Pourriez-vous nous partager votre parcours en quelques mots ?

Franck Houndégla : J’ai étudié le design à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Lyon, où j’ai obtenu un Master et un post-diplôme, puis, bien plus tard, je me suis engagé dans le champ de la recherche en menant une thèse de doctorat en architecture sur les évolutions architecturales et urbaines des villes africaines (au laboratoire IPRAUS de l’École nationale d’architecture de Paris-Belleville). À la fin de mes études en design, dans les années 90, j’ai travaillé pendant cinq ans chez l’architecte et scénographe Philippe Délis, qui fut l’un de mes enseignants et qui m’a fait découvrir la scénographie d’exposition. J’ai immédiatement apprécié cette discipline, qui était à la croisée de l’art, du design, de l’architecture et de la technique.

Philippe Délis avait monté l’une des principales agences parisiennes de scénographie et de muséographie. À l’époque, il n’avait pas hésité à confier des projets importants aux jeunes gens que nous étions, tout juste diplômés ou en train de passer notre diplôme. Nous avons eu la chance de prendre part à la conception de projets pour des institutions importantes telles que le Centre Pompidou, la Cité des sciences et de l’Industrie, la Grande-Halle de la Villette, le Petit-Palais ou encore pour le pavillon français à l’exposition internationale Lisbonne 1998.

En 1992, je suis parti pour 1 an et demi au Mali dans le cadre d’un service civil en coopération effectué à l’Institut français de Bamako. Cela m’a fait découvrir un autre pays d’Afrique de l’ouest, riche par la culture, où j’ai rencontré de nombreux musiciens, plasticiens, musiciens, stylistes ou conservateurs de musée. À partir de 1994, j’ai alors commencé à travailler régulièrement sur le continent africain sur des projets de design et de scénographie. Par exemple, nous avions monté avec des associés le collectif Bi.cks, avec lequel nous avons développé une gamme d’objets de design (en menuiserie métallique, menuiserie bois, fonte à la cire perdue, tissage, vannerie, etc.) produits en collaboration avec des artisans à Bouaké, Bamako et Abomey. Cette expérience a été précieuse. Elle a apporté une connaissance des milieux artisanaux, qui a été ensuite fort utile pour mener des projets d’exposition, de musée ou de conception d’espace public.

J’ai également débuté à cette époque une collaboration avec le Cours Prema de l’Iccrom, qui a donné naissance à l’École du Patrimoine Africain dont le premier directeur fut Alain Godonou. Ce fut au départ une session de cours sur la scénographie muséale au Musée National de Guinée, à Conakry en 1996, puis des collaborations régulières, comme sur la rénovation de l’exposition permanente du musée d’Abomey menée en 1997 et 2000, ainsi que des enseignements à Porto-Novo sur la scénographie muséale.


Asakan : Qu’est-ce qui vous a donné envie de développer ce parcours multidisciplinaire ?

Franck Houndégla : Les choses se sont construites progressivement. Je n’avais pas de plan précis, mais une appétence pour l’écriture, le dessin, la peinture, les voitures, les instruments de musique, les bâtiments, les sciences naturelles, les aventures spatiales, etc. En fait, je me passionnais pour tout ce qui était lié à la création de notre environnement matériel et visuel, et à la narration. Petit à petit, j’ai découvert que la création d’environnements pouvait se situer à différentes échelles, de celle du corps à celle du paysage. Depuis, mon activité se partage entre la conception d’expositions, d’espaces publics et d’espaces privés ; le commissariat d’exposition, la direction artistique, le conseil, la recherche sur les questions de design, d’architecture et d’urbanisme ; et l’enseignement en écoles d’art et de design. J’enseigne, par exemple, depuis 10 ans à l’École supérieure des beaux-arts de Bordeaux.


Asakan : Quelle différence faites-vous dans votre travail entre le scénographe, le designer et le chercheur ?

Franck Houndégla : Je séparerais le travail de conception (design, scénographie) du travail de recherche. Les deux peuvent parfois se nourrir, mais suivent des logiques et ont des destinations fondamentalement différentes. Le travail de conception consiste à imaginer des formes (objet, espace, graphisme, interface numérique) en réponse à un ensemble de besoins (cahier des charges) identifiés.

Le travail de recherche est d’une autre nature. Il vise à répondre à une question de recherche en formulant des hypothèses, qui seront explorées et démontrées, en s’appuyant sur une méthode basée sur l’observation, la quantification, l’analyse et l’interprétation d’informations. Son objet est d’étendre le champ des connaissances en formulant des réponses à une question qui n’avait pas été posée avant. Donc, la recherche ne se situe pas directement dans un champ d’application comme la conception.

J’en reviens à la différence entre design et scénographie. Le design est une discipline générique. Le champ d’intervention du design est de plus en plus étendu et transversal (graphisme, objet, produit, espace, numérique, service, organisationnel, etc.). Je ne ferai donc pas de différence entre la pratique de la scénographie et celle du design car la scénographie est une catégorie du design. Elle est une pratique du design d’espace à destination de l’espace muséal ou scénique. La scénographie muséale, par exemple, utilise l’espace comme un support de messages à destination des visiteurs. Elle fait appel à de l’art et à de la technique.


Asakan : Comment pensez-vous les espaces et en quoi une scénographie peut-elle faire ressentir une expo, un espace différemment ?

Franck Houndégla : Pour concevoir une scénographie, on va partir du propos de l’exposition qu’on appelle le programme de l’exposition. C’est un document qui est conçu par le commissaire ou la commissaire de l’exposition et qui contient les intentions de l’exposition ainsi qu’une liste des objets ou des œuvres qui y seront présentés. Et à partir de ce programme qui est une narration de l’exposition, on va passer à une interprétation créative en transformant ce programme en volumes, en couleurs, en sons, en lumières, en graphisme, en sensation tactile, etc. Car c’est aussi en influençant le déplacement des visiteurs dans un espace qu’on va leur faire ressentir quelque chose.

La scénographie, ce n’est donc pas uniquement l’illustration d’un programme. C’est créer une nouvelle narration avec les outils de composition de l’espace, en injectant, en additionnant, en complétant tous ses éléments par des aspects symboliques, dramaturgiques et sensoriels. Ainsi, quand on travaille sur une exposition dans un musée occidental ou dans un musée du continent africain, on va peut-être utiliser les mêmes techniques, mais comme le public est différent, on adaptera le projet au public. On aura tendance à être plus expérimental et on jouera davantage avec certains éléments sensoriels pour être en résonnance avec les cultures locales.

Par exemple, si je prends le cas d’un projet récent dont j’ai conçu la scénographie comme l’exposition permanente du Macaal à Marrakech, ce musée ne se trouve pas dans un pays occidental. Aussi, dans ses partis pris curatoriaux, scénographiques, il y a un travail narratif très fort. Chaque salle d’exposition présente une thématique en réunissant des œuvres de différentes époques, de différents pays et de différents artistes. La scénographie a été donc très dessinée parce que c’est aussi ce que souhaitaient la direction du musée et les commissaires d’exposition. Dans la pratique, on a donc repris volontairement les couleurs utilisées dans l’architecture Marrakech pour jouer des sur des résonances avec l’environnement urbain. Alors qu’en Occident, on travaille beaucoup plus sur ce qu’on appelle les « white box » des boites blanches pour présenter les œuvres d’art parce qu’on suppose que les murs blancs vont apporter une certaine distance, une certaine neutralité.


Vue du travail de Franck Houndégla
Exposition permanente « Seven contours, One collection », MACAAL – Marrakech, 2025.
Crédit Photo : C. AYOUBELBARDII/MACAAL

Vue du travail de Franck Houndégla
Exposition permanente « Seven contours, One collection », MACAAL – Marrakech, 2025.
Crédit Photo : C. AYOUBELBARDII/MACAAL
Vue du travail de Franck Houndégla
Exposition permanente « Seven contours, One collection », MACAAL – Marrakech, 2025.
Crédit Photo : C. AYOUBELBARDII/MACAAL

Asakan : Pour comprendre davantage votre travail, pouvez-vous nous parler de votre participation à l’exposition « Le monde d’après, 1944-1954. Des lendemains qui chantent » au Musée d’Aquitaine à Bordeaux, ainsi que de votre contribution en tant que scénographe du Pavillon du Bénin à la 60ème Biennale de Venise ?

Franck Houndégla : « Le monde d’après, 1944-1954. Des lendemains qui chantent » est une exposition qui traite d’une période historique précise qui va de 1944 à 1954. C’est l’après deuxième guerre mondiale. Elle a été marquée par des mutations très importantes sur le plan social, sociétal, industriel et autre. C’est aussi un moment qui a porté des luttes anticoloniales décisives directement liées aux indépendances africaines. L’exposition était une exposition d’histoire et le commissaire d’exposition, un historien ; donc on a eu énormément d’objets différents de cette époque (véhicules, affiches, mobilier, films de cinéma, tracts liés aux luttes pour les indépendances, images de tribunaux qui ont jugé les crimes du nazisme, etc.). Pour un scénographe, c’est très intéressant de travailler avec du matériau historique parce qu’il faut à la fois permettre qu’il soit bien lu, compris par les visiteurs, mais aussi il faut vraiment bien le mettre en scène pour lui donner de la vie. Et la particularité de ce projet d’exposition, c’est que je l’ai imaginé comme un plateau de tournage cinématographique.

On a des espaces qui, chacun, ont une ambiance particulière et volontairement artificielle comme si on était sur un tournage avec un travail particulier sur la lumière et la couleur, puis une évocation de l’espace extérieur de la ville. Concrètement, il y a deux étages dans l’exposition : le premier niveau était orienté sur l’espace public et les relations sociales avec de grandes photos qui immergeaient le visiteur dans une ambiance urbaine et, ensuite l’espace intérieur avec des couleurs plus fortes et une proximité des objets.

Vue du travail de Franck Houndégla
Exposition « Le monde d’après, 1944-1954. Des lendemains qui chantent ? », Musée d’Aquitaine de Bordeaux, 2025
Crédit Photos : Franck Houndégla
Vue du travail de Franck Houndégla
Exposition « Le monde d’après, 1944-1954. Des lendemains qui chantent ? », Musée d’Aquitaine de Bordeaux, 2025
Crédit Photo : Franck Houndégla

Pour le pavillon du Bénin en 2024, ce fut une expérience particulièrement extraordinaire d’avoir la chance de travailler sur la première contribution du Bénin à la Biennale de Venise, en tant que scénographe d’origine béninoise. J’étais très content et très fier de participer au rayonnement du pays avec mes compétences. Il existait déjà tout un travail qui avait été mené par le commissaire général Azu Nwagbogu, la commissaire associée Yassine Lassissi et bien sûr, le délégué général, le regretté José Pliya, ainsi que toute l’équipe qui a été mobilisée sur le projet autant à l’Agence de Développement des Arts et Cultures (ADAC) qu’au Ministère de la Culture. Et le fait que les quatre artistes sélectionnés – à savoir Romuald Hazoumè, Chloé Quenum, Ishola Akpo et Moufouli Bello – aient produit des œuvres très fortes a été remarqué et apprécié par les visiteurs de La Biennale.

Au niveau de la scénographie, une exposition à Venise n’est pas semblable à une exposition muséale. Les visiteurs vont voir énormément de pavillons dans la journée, ils seront parfois fatigués, donc il faut trouver une manière de capter leur attention et de proposer quelque chose de différent des autres. Alors, on a essayé de proposer un espace qui soit avant tout un lieu où on reçoit du public et non un espace que l’on traverse comme dans d’autres pavillons. C’est un espace où l’on peut s’asseoir, prendre le temps de regarder librement les œuvres, de discuter avec d’autres visiteurs. Et après, ce qui m’a aussi intéressé dans le projet, c’est de mettre en correspondance des patrimoines éloignés par l’histoire et la géographie dans un même espace. Par exemple, toutes les assises qui étaient disposées tout autour du pavillon ont été réalisées sur place par des artisans de Venise, avec des enduits propres au patrimoine vénitien et qui ressemblent à des enduits en terre que l’on peut faire en Afrique de l’Ouest.

Vues du travail de Franck Houndégla
Pavillon du Bénin « Everything Precious is Fragile », Biennale Arte di Venezia 2024
Crédit Photos : Franck Houndégla.
Vue du travail de Franck Houndégla
Pavillon du Bénin « Everything Precious is Fragile », Biennale Arte di Venezia 2024
Crédit Photo : Jacopo La Forgia

Asakan : Mais ce n’était pas la première fois que vous travaillez pour votre pays d’origine, le Bénin. Vous avez notamment une longue histoire avec la cité historique d’Abomey et ses musées ?

Franck Houndégla : Tout à fait. Ma relation avec les sites d’Abomey est une histoire qui traverse toute ma carrière professionnelle. J’ai commencé à y intervenir en en 1997 et le jour de l’inauguration de l’exposition permanente sur laquelle j’avais travaillée, c’était le jour de mon anniversaire, le 22 septembre 1997, et j’avais été fait citoyen d’honneur de la cité historique d’Abomey. Depuis maintenant 5 ans, je travaille à nouveau sur ces sites à travers des projets spécifiques. Le premier projet, c’est un équipement dit « Maison du Projet » qui va expliquer aux visiteurs les différents projets en cours à Abomey c’est-à-dire la réhabilitation des bâtiments patrimoniaux, la construction du Musée des Rois et Amazones du Dahomey (MURAD), et tout ce qui est lié à la formation des artisans. Il y a aussi un travail de préparation des différentes collections et un travail de perfectionnement du personnel du musée. La Maison du Projet a ainsi pour objet de tenir informés les visiteurs du devenir des sites des palais royaux d’Abomey.

L’autre projet sur lequel je travaille actuellement au sein d’une équipe dont les mandataires sont l’agence suisse UrbaPlan et le Studio 2AP d’Aimé Paul Gonçalves, un architecte avec lequel j’avais déjà travaillé sur ces sites entre 1997 et l’an 2000, s’intitule « La Promenade Patrimoniale ». Elle vise à mettre en valeur la totalité des 47 hectares des palais royaux d’Abomey, au lieu des 4 hectares actuels. Ce qui implique des temps de visite plus longs qui permettront aux visiteurs de rester deux ou plusieurs jours sur place pour découvrir Abomey. Et donc concrètement, nous travaillons sur la mise en valeur du site en créant de nouveaux parcours, de nouvelles plantations, en intégrant une signalétique d’interprétation, en proposant également des lieux où le public pourra s’abriter des intempéries et du soleil, des parkings. Ce n’est pas du tout un musée, mais une autre manière de mettre en valeur le patrimoine en utilisant les espaces extérieurs.


Asakan : Donc ces deux projets sont à ne pas confondre avec le MURAD ?

Franck Houndégla : Absolument, il ne faut pas confondre la Maison du Projet et la Promenade Patrimoniale avec le MURAD qui est un nouveau musée qui présentera notamment les 26 objets restitués par la France au Bénin. Bien entendu, la Maison du Projet en parlera synthétiquement aux visiteurs.


Asakan : Vous aviez aussi travaillé au Bénin et dans certains pays de l’Afrique de l’Ouest dans le cadre de Liaisons urbaines. Qu’est-ce que Liaisons Urbaines ?

Franck Houndégla : C’est un programme dont j’ai été directeur artistique entre 2012 – 2017 et qui portait sur l’aménagement d’espaces publics en collaboration avec l’Institut français, l’Ecole du Patrimoine Africain (EPA) au Bénin, la Cité de l’Architecture et du Patrimoine à Paris, la Fondation Alliances au Maroc et la Fondation Dapper à Gorée. Dans ce cadre, on a rénové plusieurs sites patrimoniaux sur le continent africain dont la place Agonsa Honto au niveau du quartier Adjina à Porto-Novo avec notamment le promoteur du Centre Ouadada, Gérard Bassalé, qui a étendu l’initiative, puis nous avons travaillé sur un jardin de jeux à Casablanca, une place marchande à Gorée, une place publique à N’Djamena et un parc arboré à Carthage.

Ce programme est né du constat que la conception des espaces publics par les villes et par les Etats était généralement déconnectée des modes de vie des habitants. Alors, plutôt que de déplorer cet état de fait, avec différents partenaires, nous avons voulu monter des projets à petite échelle pour montrer qu’on pouvait faire autrement. Dans chaque localité, chaque pays, on a souhaité aussi que les concepteurs de chaque espace soient les architectes, les designers, les artistes plasticiens, les historiens, les acteurs institutionnels qui vivent dans la localité. Et pour partager cette démarche, on a sorti au bout du troisième projet, qui prit place à Casablanca, un livre « Les Liaisons Urbaines », en 2016.


Couverture du livre « Liaisons Urbaines »
Courtesy of Après Production

Asakan : En tant que chercheur, quelle est la thématique de recherches sur lesquelles vous travaillez ?

Franck Houndégla : Ma thématique de recherche principale concerne les évolutions des villes africaines du point de vue de l’urbanisme et de l’architecture et ma thèse de doctorat portait sur les évolutions architecturales et urbaines dans la conurbation : Porto-Novo, Cotonou et Abomey-Calavi, au Bénin. Je me suis intéressé en ce sens aux nouveaux types d’architecture populaire comme les immeubles mixtes qui se multiplient très rapidement dans ces trois villes, mais aussi dans beaucoup de villes d’Afrique de l’Ouest, en Afrique Centrale et en Afrique de l’Est. Je me suis en particulier interrogé sur la raison de la diffusion de ces types d’architecture.

Ce qui m’a plu dans ce travail, c’est de documenter le présent parce que, généralement, quand on parle de villes africaines soit on s’intéresse aux objets exceptionnels (le patrimoine architectural, les monuments, les bâtiments institutionnels), soit on s’intéresse aux bidonvilles. Par contre, on s’intéresse rarement à ce que j’appelle l’architecture ordinaire c’est-à-dire ce que les habitants ordinaires construisent tous les jours et qui constitue la majorité de ce qu’on peut voir dans les villes.

Dans la thèse, j’explique comment, sans architecte, les propriétaires vont mobiliser tout un réseau de constructeurs, tacherons et dessinateurs pour produire des constructions originales, en tout cas qui leur ressemblent et qui rentrent dans leurs moyens, et comment ces propriétaires vont être inspirés par ce qu’ils ont vu parfois dans des revues, parfois en voyageant dans d’autres villes ou pays, et parfois même en discutant avec leurs amis, en sachant que ces constructions sont bâties sur un temps assez long et de façon progressive, brique après brique, étage après étage au fur et à mesure que l’argent est disponible.


Asakan : De quoi êtes-vous le plus fier aujourd’hui dans ce travail de recherches ?

Franck Houndégla : C’est d’avoir mis le focus sur des types d’architecture qui n’intéressaient pas beaucoup dans le domaine de la recherche parce qu’elles sont « banales », et n’ont apparemment rien d’extraordinaire. C’est comme si elles étaient invisibles, pourtant elles constituent encore aujourd’hui la majorité de ce qui se construit.


Asakan : Pensez-vous tout de même qu’avec ces types d’architecture qu’il y a de l’espoir que les villes africaines ne finissent pas les unes sur les autres, quand on sait que la démographie est ici très importante et l’espace habitable se rétrécit de plus en plus ?

Franck Houndégla : Cela dépendra des politiques menées. Par exemple, si on regarde Cotonou aujourd’hui par rapport à ce qu’elle était il y a 20 ans, on voit qu’il y a eu des évolutions importantes et que la ville est plus agréable et mieux construite qu’il y a 20 ans. C’est grâce aux politiques urbaines qui ont été mises en place parmi lesquelles la régularisation du foncier, les conditions plus strictes de délivrance des permis de construire ou la mise en place de voies plus larges.

A contrario, alors que Lomé était en avance sur Cotonou en termes de qualité urbaine, on peut constater qu’actuellement le mouvement est inverse. L’espace urbain de la capitale togolaise s’est objectivement dégradé pendant que Cotonou, Abidjan et Dakar se sont bonifiées.

Maintenant le problème des grandes villes africaines, c’est qu’elles s’étendent trop vite en surface, les gens investissent des terrains avant qu’ils ne soient viabilisés et les pouvoirs publics sont sans cesse obligés de rattraper cette croissance urbaine en apportant les services essentiels de l’Etat, en créant de nouvelles infrastructures.


Asakan : Avez-vous des projets en cours ou à venir ?

Franck Houndégla : Oui. Actuellement, je travaille sur deux projets dont un en France et un au Luxembourg. Le projet en France, c’est une exposition au Musée d’art et d’histoire Paul Eluard de Saint-Denis qui va examiner le phénomène de guérison à travers différentes cultures et différentes époques en s’appuyant sur les liens entre médecine, religions et magie. On y retrouvera des objets d’Europe d’Afrique et d’Asie dont, par exemple, des objets du Bénin, du Nigéria, d’Alaska, etc. Cette exposition sera ouverte à partir de fin mai 2026.

Le deuxième projet va parler de l’histoire d’un arbre qui a vécu plusieurs siècles dans la ville de Luxembourg jusqu’à ce qu’il soit coupé il y a 3 ans parce qu’il développait une maladie. Le bois de l’arbre a été ensuite offert à plusieurs artistes afin que chacun réalise une sculpture en sa mémoire. Aussi, l’exposition va explorer la vie de cet arbre à travers différentes époques historiques et montrer les œuvres réalisées par les artistes. C’est une exposition qui va ouvrir fin avril au Musée d’Histoire de la Ville de Luxembourg.


Asakan : Selon vous, l’Art est-il si important dans nos vies ?

Franck Houndégla : L’Art est essentiel. Il touche à un ensemble de dimensions symboliques et esthétiques qui associe créativité, croyances et humanité et nous aide souvent à surmonter les épreuves. Il peut jouer un rôle très important dans la culture, l’identité et le développement d’une Nation. C’est pourquoi la façon dont le Bénin met en scène actuellement ses arts et cultures est très intéressante à souligner et féliciter.


Asakan : Pour finir, quels conseils donneriez-vous à celles et ceux qui souhaiteraient suivre vos traces ?

Franck Houndégla : Il ne faut pas suivre mes traces (rires), on peut toujours faire mieux. Mais une chose est importante : la curiosité. Car c’est une qualité d’être curieux, d’être ouvert d’esprit, d’aimer regarder et discuter avec les gens. Et puis, il faut se former et continuer à se former tout au long de sa vie. Moi-même, je continue d’acquérir de nouvelles compétences quand l’occasion se présente.

Pour celles ou ceux qui travaillent dans la scénographie, je recommande déjà de faire une formation de base qu’elle soit en design, architecture, ou en arts et de faire des stages parce que c’est vraiment quand on travaille dans des agences ou chez des professionnels qu’on apprend le métier en rencontrant des commissaires d’exposition, des conservateurs, des entreprises, des clients… Comme je le disais au début de l’entretien, j’ai eu la chance d’avoir commencé à travailler avant même d’être diplômé et ça m’a fait gagner énormément d’années d’expérience.

Il faut également ne pas hésiter à solliciter des gens ou faire des rencontres, de bonnes rencontres.

Pour en savoir plus sur le travail de Franck Houndégla : https://site.franckhoundegla.com/

La Rédaction.

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