Éric NIAMIEN : « collectionner est plus qu’une passion banale, c’est surtout un voyage intellectuel et émotionnel à la fois captivant et instructif qui permet à chacun de s’immerger sans filtre dans le monde diversifié et pluriel de l’expression artistique… »

Expert dans le domaine du conseil aux entreprises et des services financiers en Afrique et en Europe, l’Ivoirien Eric Namien est aussi un collectionneur averti dont l’œil et la culture confirment qu’une collection d’art, ce n’est pas seulement un engagement social, artistique, culturel mais une volonté de transmettre aux générations présentes et futures des valeurs fortes et une humanité entière.

Entretien avec un passionné comme on en voit très peu.

Portrait d’Eric Niamien

Asakan : Quelle est votre relation à l’art ? Comment êtes-vous devenu collectionneur ?

Eric Niamien : J’ai découvert les arts plastiques au début des années 90 lorsque je suis rentré au Lycée de Garçons de Bingerville. De façon assez naturelle, j’ai eu un grand intérêt pour les cours du Professeur Essoh N’guessan Marcel à qui je rends hommage. Chaque mercredi, je passais des heures à dévorer les œuvres au Musée Combes qui avait été créé en 1937 par le Maître Charles-Alphonse Combes. Je passais du temps à scruter chaque œuvre, à pénétrer chaque détail et me laissais envahir par les émotions brutes et la précision du travail. Je questionnais les professionnels que je rencontrais et ils étaient intarissables sur les œuvres. C’était à chaque visite un vrai régal comme si je redécouvrais chacune des pièces. C’est ainsi qu’est née ma passion pour les arts plastiques. Ce lieu est devenu aujourd’hui le Centre Technique des Arts Plastiques Appliqués de Bingerville. Et j’y retourne très souvent avec mes deux garçons…

Je trouve au fond que collectionner est plus qu’une passion banale, c’est surtout un voyage intellectuel et émotionnel à la fois captivant et instructif qui permet à chacun de s’immerger sans filtre dans le monde diversifié et pluriel de l’expression artistique…


Asakan : Quel est votre prisme ? Quels artistes collectionnez-vous ? Quelles sont vos relations avec ces artistes ?

Eric Niamien : Depuis 2013, je suis revenu en Afrique où mes responsabilités professionnelles me conduisent régulièrement à voyager dans plusieurs pays.

A chaque voyage d’affaires, j’aménage du temps pour visiter des galeries et rencontrer des artistes dans leurs ateliers de création. Je suis toujours captivé par la diversité des histoires, la variété des techniques et même des matériaux non conventionnels utilisés dans les créations.

Je me spécialise dans les médiums de la peinture et de la sculpture en me concentrant principalement sur l’acquisition régulière d’œuvres d’artistes émergents que je m’attèle à soutenir financièrement et par des conseils dans la durée. Je suis surtout l’évolution de l’écriture et de la création de chacun des artistes que je rencontre.

Fondamentalement, je demeure convaincu que nos ministères de la culture ne peuvent pas assumer toutes les responsabilités. Ainsi, le monde des affaires et les entrepreneurs doivent contribuer de manière significative à la promotion des arts et de la culture en Afrique. Cette contribution peut se manifester à travers le mécénat, le soutien financier, et la mise en avant des créations de la jeune génération d’artistes talentueux. Il est indéniable que la culture et le développement humain et économique sont étroitement liés partout dans le monde. Il est donc impératif que nous saisissions pleinement ce concept et que nous nous engagions activement à promouvoir l’expression artistique et culturelle sur le continent africain.


Asakan : Pensez-vous qu’on puisse prévoir avec exactitude les artistes qui marqueront l’histoire de notre époque ?

Eric Niamien : Andy Warhol disait « qu’à l’avenir, chacun aura son quart d’heure de célébrité mondiale »…

Je pense cependant que les artistes Africains qui marqueront l’histoire de notre humanité plurielle seront surtout ceux qui s’illustrent par la singularité de leur univers et écriture artistique, par la curiosité continue et la rigueur poussée dans le travail. Il ne s’agit donc pas de se gargariser de pseudo likes sur Instagram, de cavaler frénétiquement sur les réseaux sociaux, ou encore de gagner beaucoup d’argent en produisant de façon compulsive. L’enjeu est bien plus noble et plus important. Il s’agit surtout de se rappeler avec lucidité qu’ils doivent s’élever à minima au niveau de la qualité de production des artistes illustres comme Ben Enwonwu, Monné Bou, Henri Matisse, Eugène Delacroix, Le Caravage, Vassily Kandinsky … et bien d’autres encore…

Les arts plastiques sont un univers hautement noble et richement élitiste au sens de l’exigence de qualité de la production artistique.


Asakan : Aujourd’hui, votre collection s’élève à combien de pièces ? Pouvez-vous nous en citer quelques-unes ?

Eric Niamien : Ma jeune collection compte environ cent vingt (120) pièces. Je collectionne plusieurs séries et œuvres de différents artistes Africains comme par exemple Dusabe King du Rwanda, Famakan Magassa du Mali, Kristine Tsala du Cameroun, Pascal Konan, Ulrich Abé, Souleymane Konaté, Richmond Téhé de Côte d’Ivoire etc.


Pascal Konan – Côte d’IvoireCollection Eric Niamien
Kristine Tsala – Cameroun – Collection Eric Niamien
Famakan Magassa – Mali – Collection Eric Niamien
Souleymane Konaté – Côte d’Ivoire – Collection Eric Niamien
Dusabe King – Rwanda – Collection Eric Niamien
Ulrich Abé – Côte d’Ivoire – Collection Eric Niamien
Richmond Téhé – Côte d’Ivoire – Collection Eric Niamien
Dusabé King – Rwanda – Collection Eric Niamien

Asakan : Décrivez-nous svp un objet de votre collection qui vous tient particulièrement à cœur ? Avec lequel entretenez-vous une relation particulière ?

Eric Niamien : Chaque pièce et chaque œuvre de ma collection me tient particulièrement à cœur. Chaque œuvre a son histoire profonde, un contexte spécifique et une densité de réflexion. Cependant j’entretiens une relation particulière avec l’œuvre ci-dessous de l’artiste Pascal Konan.

Pascal Konan – Côte d’Ivoire – Collection Eric Niamien

Pour moi, cette toile ouvre nos yeux frêles sur la grandeur infinie de Dieu et la finitude de l’homme…

Le mystère du trou noir consacre la frontière de la physique et de nos connaissances humaines. Même les mathématiciens et astrophysiciens les plus brillants de tous les temps ignorent les mystères des trous noirs.

Mais Dieu demeure maître des mondes visibles et invisibles. Lui seul à toute la puissance et la connaissance de l’univers cosmique et de ce qu’il renferme… En tant qu’humain, notre corps matière passera avec certitude les portes du trou noir dans notre transition dans les autres mondes… Cette vérité à elle seule lie tous les humains à ce destin de passage inéluctable par la singularité gravitationnelle où temps et espace n’ont plus de sens…

Cette toile nous convoque ainsi subtilement à réfléchir sur le temps, ce mouvement continuel et cette donnée irréversible… Réfléchir sur le temps, c’est au fond réfléchir sur l’existence elle-même… Exister, c’est s’inscrire dans le temps pour nous êtres vivants, ce cheminement irréversible qui mène chacun de la naissance à la mort physique…  Il y a comme une dualité résolument immuable entre l’irréversibilité du temps et la temporalité de notre existence terrestre.

Je reste toujours longtemps sans mot devant cette œuvre magistrale du Maître Ivoirien Pascal Konan, un génie que pour moi Léonard De Vinci, Raphaël ou Michelangelo auraient certainement été ravis de rencontrer sur les bords de la lagune Ebrié à Abidjan, ou à Florence…


Asakan : Par quels biais avez-vous acheté ces œuvres de votre collection ?

Eric Niamien : J’achète le plus souvent en galerie, en foire ou en atelier d’artiste. J’aime développer mon propre goût et ma propre sensibilité en visitant régulièrement les galeries, les fondations, les musées et les ateliers d’artistes… Ces immersions me permettent d’entretenir régulièrement des conversations riches avec des conservateurs de musée, des galeristes, des artistes et d’autres collectionneurs. Ces rencontres me fournissent des informations précieuses. Mais en règle générale, je n’aime pas vraiment me soucier du marché, parce qu’en réalité pour moi le prix d’une œuvre n’a absolument rien à voir avec la qualité intrinsèque de cette œuvre et la force de l’émotion brute et de l’authenticité du message qu’elle transmet… J’aime me faire ma propre opinion.


Asakan : Votre regard sur le marché de l’art dans votre pays ? En Afrique ? Et dans le monde ?

Eric Niamien : Il se dégage une vitalité et une richesse dans la création artistique partout sur le continent. De plus en plus d’artistes Ivoiriens et plus largement Africains parviennent à se hisser haut sur la scène internationale et suscitent l’intérêt de collectionneurs internationaux.

Il faut continuer à travailler pour que ce ne soit pas juste un banal phénomène de mode qui aura duré quelques frêles années… Notre marché doit continuer sa structuration avec la mobilisation de chacun d’entre nous tous. En Afrique Francophone, il faut intensifier l’intérêt pour les arts plastiques dès le plus jeune âge. L’on doit développer un vrai marché secondaire avec des maisons de vente crédibles et ouvertes sur l’international et le marché local.

Il faut repenser en profondeur les programmes des écoles de Beaux-Arts. Le mécénat d’entreprise doit se mobiliser pour contribuer à doter les écoles de  Beaux-Arts de véritables bibliothèques où les étudiants ou même des autodidactes viendront s’abreuver des évolutions des arts plastiques et consulter les catalogues des différentes expositions internationales. Il faut aussi donner les moyens aux artistes pour qu’ils puissent produire des œuvres qui parlent à toute l’humanité et pas seulement à l’Afrique.

Il est encourageant de voir de plus en plus de jeunes collectionneurs qui commencent tôt leur collection et surtout s’engagent aux côtés des artistes.

Il nous faut plus de musées, plus de fondations et de galeries, et nécessairement plus de financement pour le développement et la structuration de la production artistique dans nos pays.


Asakan : Au-delà, quel est pour vous le rôle du collectionneur d’art aujourd’hui ? Faites-vous une différence entre le collectionneur et l’amateur d’art ?

Eric Niamien : Collectionner pour moi, c’est d’abord avoir une réelle passion et une curiosité profonde pour la chose artistique… Collectionner ce n’est donc pas avoir platement la capacité d’acheter une œuvre.

Cette démarche va donc bien au-delà d’acheter des objets… Le collectionneur passe du temps dans la mesure du possible à écouter, conseiller voire coacher et soutenir financièrement les jeunes artistes. Cela passe parfois à acheter des livres d’art contemporain et à les offrir aux jeunes artistes pour les encourager à être plus rigoureux dans la production artistique et développer leur curiosité. Soutenir les artistes à leurs débuts permet également d’accompagner avec pertinence leur parcours jusqu’à ce qu’ils deviennent des artistes établis vivant pleinement de leur art.


Asakan : Quel(s) conseil(s) donneriez-vous pour débuter une collection d’œuvres d’art ?

Eric Niamien : Je suis moi-même débutant et ma collection est encore relativement jeune. A ce stade, je pourrais simplement dire à ceux qui débutent ou souhaitent  commencer de prendre le temps de visiter des galeries, des musées, des collections privées et des ateliers d’artistes pour échanger sur les œuvres afin d’obtenir régulièrement des informations.

Il faut également commencer par établir un budget raisonnable pour acquérir une première œuvre qui surtout vous parle au sens émotionnel et intellectuel. Le plus important c’est d’acquérir une œuvre qui vous rend heureux ou qui trouve en vous une résonance particulière.

Faites également des recherches sur internet, lisez beaucoup et sortez voir des œuvres et des artistes. Pour le reste, l’appétit vient en mangeant… Progressivement ces premières expériences vous donneront d’affiner vos attentes et objectifs de collection, de questionner vos goûts et vos attentes tout en restant en ligne avec votre budget. Suivez surtout votre intuition et écoutez vos émotions brutes.


La Rédaction.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *