Née à Lausanne d’une mère alsacienne et d’un père vénitien, Katia Bornoz, qui a été danseuse dans une première vie, dessine, peint comme si elle dansait toujours. Ainsi, chacune de ses œuvres est une célébration de corps, un ode à la vie, à ses équilibres comme à ses déséquilibres voulus ou non maitrisés, à la mémoire du corps et au geste qui offre au spectateur de s’interroger sur sa propre corporalité.
Artiste – Visage du Musée Artistes Femmes que nous faisons découvrir depuis quelque temps, elle est notre Coup de Cœur.

Crédit Photo : Cecile Norwood
Asakan : Pour commencer notre entretien, pouvez –vous vous présenter ?
Katia Bornoz : Je suis Katia Bornoz, artiste plasticienne, ambassadrice du MAF – musée artistes femmes Lausanne. Je vis et travaille à Pully, dans le canton de Vaud en Suisse.
Tout a commencé par une carrière de danseuse professionnelle, que j’ai interrompue suite à un accident. Forgée par la discipline de la danse, l’exigence du travail corporel, le mouvement m’accompagne dans ma démarche d’artiste plasticienne. Convaincue que le danseur garde une mémoire cellulaire du mouvement, il nourrit ma créativité en réinterprétant le geste. Il me conduit à créer mon propre langage, à habiter l’espace de la toile et du lieu d’exposition comme une chorégraphe.
Le mouvement et le geste sont donc la source de ma démarche. Je travaille de manière instinctive en explorant les formes organiques, la fluidité entre retenue et dynamique, liberté et créativité. Le corps est impliqué dans sa totalité lorsqu’il s’agit de grands formats que je commence au sol ou à plat, renouant ainsi avec la mémoire corporelle. Le geste de la main, du poignet, du bras se déploie avec force ou légèreté selon l’intention et l’outil utilisé.
Autodidacte cette citation de Rainer Maria Rilke : « votre doute lui-même peut devenir une bonne chose si vous en faites l’éducation… » m’accompagne depuis toujours. J’en ai fait mon guide intérieur en cherchant à l’apprivoiser.
Dans mon travail, j’appréhende l’espace en invitant le spectateur à s’interroger sur sa propre corporalité, au dialogue intérieur créé avec les œuvres de différents formats, qui inconsciemment vont impliquer son corps, ses déplacements, sa présence dans l’exposition. Marie Bagi directrice du MAF Lausanne, docteur en histoire de l’art contemporaine et philosophie l’explique mieux : « Et dans ce champ des possibles Katia Bornoz invite à ressentir, à percevoir l’énergie, la fluidité, l’intuition, à reconnaitre le mouvement comme une forme de transcendance, de mutation, de réinvention de l’image. Une invitation sensorielle, un territoire à éprouver, à ressentir, à danser intérieurement. Une invitation à faire du doute un lieu fertile, du geste la parole, de la matière un chant, et de l’art un pont entre le visible et l’invisible. »


Katia Bornoz, « Infini » et « Infini », 2025. Pigments et techniques mixtes, papier marouflé sur toile, 30 x 30 cm x 2 Courtesy de l’Artiste Crédit Photos : Audrey Piguet
Asakan : Quelle définition faites-vous de l’art ? Comment percevez-vous l’art contemporain ?
Katia : L’art est relié à l’intime de l’artiste, à sa présence au monde, en le matérialisant, chaque artiste créant son propre langage. Il y transcende son intériorité, ses émotions, sa vision du monde et des relations humaines.
L’art contemporain m’interpelle par la richesse des propositions artistiques. Peintures, performances, installations, vidéos….autant de formes d’expression qui nous interpellent et questionnent et mettent en exergue notre réalité intérieur, celle du spectateur et ouvrent le champ des possibles. Il nous invite à prendre du recul pour appréhender cette diversité de langage et de regards.
J’en observe une grande diversité de mouvements et de liberté d’expression qu’il est important de préserver, car ils constituent une véritable richesse et participent à donner forme à notre humanité.
Asakan : Quand avez-vous su que vous consacriez votre vie à l’art ?
Katia : J’ai su dès ma plus tendre enfance que je serais artiste. Enfant, je dansais avec mes amies, je créais des chorégraphies avec elles dans la cour devant notre maison.
A la fin de l’école obligatoire et suite au divorce de mes parents, je me suis alors entièrement consacrée à la danse. J’ai eu une formation complète à Zurich et Paris et j’ai ensuite été engagée au grand théâtre de Dijon. Après plus de 10 ans j’ai eu un accident et j’ai dû me réinventer.
L’art et la créativité n’étant jamais loin, après la naissance de mon premier enfant, j’ai entrepris une formation de décoratrice d’intérieur. J’ai ensuite créé ma propre entreprise de décoration d’intérieur tout en collaborant avec des architectes pendant 10 ans.
Par la suite, j’ai eu ce besoin profond de revenir au mouvement, au lien du corps que j’exprime dans ma démarche d’artiste plasticienne. Pour moi, peindre est ainsi devenu à nouveau danser, entre geste, mouvements organiques, fluidité et espace, mon identité.
Asakan : En tant qu’artiste, comment décririez-vous votre art ? Comment êtes-vous parvenue à la finalisation de votre empreinte ?
Katia : Mon art est mouvement, recherche de formes organiques, de féminités vibrantes. Je l’exprime de différentes façons entre peinture et dessin.
Ma dernière série Réminiscences parle du corps, de la mémoire corporelle, cellulaire. Celle qui parle de la mémoire des pas répétés, des chorégraphies interprétées, imprimée dans nos cellules de danseur. Une présence à soi, au corps dans l’espace, au mouvement qui part de l’intérieur, un besoin de transcender par autre chose que le pas, par le mouvement pictural, par l’intention du geste avec fluidité, force ou délicatesse comme une caresse sur la toile, un effleurement de la peau, une forme de sensualité à nouveau révélée.
Dans l’exposition « Réminiscences » présentée à l’Espace Graffenried, j’interroge le lien à l’espace à travers le rythme des formats et le déplacement du regard. Sur une première cimaise un grand format impose une prise de distance pour être pleinement perçu. Puis en retrait dans la salle, sur la cimaise de droite un petit format de 15 x 15 cm avec un mur blanc de trois mètres de large devient lui-même partie intégrante de l’œuvre. Le visiteur est alors invité à s’approcher, à ralentir, à modifier sa perception. Cette alternance crée une respiration dans l’exposition. Le corps peint sur la toile se pose.
Cette mise en espace engage le spectateur dans une conscience de sa propre corporalité.

Courtesy de l’Artiste et de l’Espace Graffenried
Crédit Photo : Espace Graffenried / Dimitri Brooks.
Dans cette exposition, j’évoque également l’intention du geste de la main, du poignet, du bras qui diffère selon l’outil utilisé impliquant le corps d’une manière différente. Une manière qui me permet de proposer au spectateur un regard différent sur l’implication du corps dans mon travail. Le premier est réalisé avec le pinceau et le deuxième avec le calame.


Katia Bornoz, « Abécédaire 1 & Abécédaire 2 », 2025. Encre de chine sur papier aquarelle, 65 x 82,5 x 2 (réalisé au pinceau et réalisé au calame) Courtesy de l’Artiste Crédit Photos : Audrey Piguet
Asakan : Quelles sont vos inspirations artistiques, vos influences ? Les thèmes et émotions que vous essayez de transcrire dans vos œuvres ?
Katia : Mes influences viennent de la danse, du lien intime avec le corps, le mouvement. Je peux citer par exemple le chorégraphe Anjelin Preljokaj.
Dans l’art, je suis sensible au travail de Niki de St Phalle et d’Helen Frankenthaler.
Je ne cherche pas à transmettre une émotion particulière car je travaille de manière instinctive en développant un langage qui m’est propre en incarnant le geste, le mouvement, la fluidité. Laissant le spectateur voyagé au gré de son imaginaire ou de sa corporalité en lien avec les différents formats proposés.
Deux thématiques sont au cœur de ma démarche : la peinture abstraite et le corps en mouvement de manière plus figurative ou suggérée comme une danse qui se dévoile.

Encre de chine et lavis sur papier, Leporellos, 15 x 95 cm
Courtesy de l’Artiste et de l’Espace Graffenried
Crédit Photo : Espace Graffenried / Dimitri Brooks.


Katia Bornoz, « Infini 17 » & « Infini 11 », 2025. Pigments et encre de chine, papier marouflé sur toile, 69 x 49 cm x 2. Courtesy de l’Artiste Crédit Photos : Audrey Piguet
Asakan : Quel est le regard porté sur votre travail par le public ? Par le milieu artistique ?
Katia : Le public est touché par mon travail, par les couleurs, les formes. Il se sent projeté dans un univers où il peut voyager et, souvent, on me dit que je fais rêver.
Dans le milieu artistique on parle d’intuition qui guide mes gestes, de souplesse du mouvement comme si je faisais encore corps avec la danse. Je cite à ce titre Chloé Cordonnier, curatrice d’exposition à l’Espace Graffenried : « Katia Bornoz investit la salle d’exposition à la manière d’une chorégraphie, tant au niveau des œuvres qui s’y déploient que de leur emplacement, suggérant différents mouvements de la part du public. Sur la première cimaise de gauche, la plasticienne présente un grand format sur papier marouflé qui demande un certain recul pour être observé. Avec la paroi voisine, elle opte pour l’audace en proposant une seule toile de petit format, obligeant les visiteurs et visiteuses à se déplacer pour l’observer, tout en conférant un rythme nuancé à l’exposition. Ce mur laisse place à la respiration, à l’interrogation. »
Asakan : Quels conseils aimeriez-vous transmettre à d’autres jeunes désireux de se lancer dans l’art?
Katia : Je pense qu’il est très important de garder son indépendance financière et sa liberté. De savoir s’entourer des bonnes personnes pour nous accompagner. De se faire confiance et d’écouter son intuition, d’oser et d’avoir de l’audace.
Pour plus d’informations sur le travail de Katia Bornoz, vous pouvez aller sur son Site Web ou vous abonner à son Compte Instagram.
La Rédaction.



