Coup de Cœur avec l’Artiste Photographe et Plasticienne Franco-Algérienne Maya Inès Touam

Née en France en 1988 de parents algériens, Maya Inès Touam est diplômée des Beaux-Arts de Paris en 2013. Depuis, elle mène une recherche anthropologique et onirique, utilisant différents médiums (photographie, peinture, dessin, sculpture, etc.) et des objets personnels ou symboliques pour produire une œuvre riche en couleurs et en mises en scène précises qui renverse les codes de l’histoire de l’art en Occident et interroge la destination des images, comme leurs provenances, dans une pratique de décentrement.

Très remarquée lors son exposition en wolof « Déeyante ak àdduna », en arabe « Hamasset el Ahiaa » et en français « Les murmures du vivant » à la Galerie Le Manège de Dakar dans le cadre du Dak’Art 2024 et de la 13e édition du Partcours, elle est notre Coup de Cœur.


Portrait de Maya Inès Touam
Courtesy of Fondation Blachère

Asakan: Pour commencer notre entretien, pouvez –vous vous présenter ?

Maya Inès Touam : Je suis photographe plasticienne franco-algérienne, née en 1988 à Paris. Je vis et travaille entre Paris et Aubervilliers, où je développe une pratique à la croisée de la photographie, de la peinture et de formes sculpturales — j’aime dire que je réalise des « photos-tableaux ». Mon travail explore les notions d’hybridité, de mémoire et de circulation des objets et des récits, souvent à partir d’éléments glanés ou hérités.

Ma démarche s’inscrit dans une pensée rhizomique, où les formes, les histoires et les matières circulent sans hiérarchie, se connectent et se transforment. Elle s’approche aussi d’une logique de créolisation, au sens d’Édouard Glissant, où les éléments culturels se rencontrent, se mêlent et produisent des formes nouvelles. Le formel, souvent structuré par une éducation visuelle occidentale (composition, lumière, référence à la peinture), entre en tension avec un fond profondément lié à mon continent d’origine, l’Afrique, à ses usages, ses économies et ses systèmes de transmission.

À travers des mises en scène proches de la nature morte et du portrait, j’interroge les liens entre intime et collectif, ainsi que les systèmes de valeur — économiques, culturels ou affectifs — qui traversent les corps et les objets.

Nourrie par des résidences en Afrique du Nord et de l’Ouest et des collaborations avec des artisans, ma pratique cherche à faire émerger des formes de mémoire incarnée et des économies invisibles, dans une logique de circulation et de relation propre à une pensée du Tout-Monde.


Asakan : Quelle définition faites-vous de l’art ? Comment percevez-vous l’art contemporain ?

Maya : L’art est pour moi une forme de langage qui se situe au-delà des mots. Il mobilise les sens, les émotions, les intuitions, et permet de dire ce qui ne peut pas toujours être formulé. C’est un espace de traduction du réel, mais aussi de déplacement, où les images, les formes et les matières deviennent des vecteurs de pensée.

L’art ne documente pas seulement, il interprète, il condense, il rend sensible.

Je perçois l’art contemporain comme un parallèle à l’histoire de l’humanité : une manière de relater, conserver et transformer des récits, des croyances, des tensions ou des mutations, à travers des formes visuelles.


Asakan : Quand avez-vous su que vous consacriez votre vie à l’art ?

Maya : Après la découverte du travail de Francis Bacon au Musée Picasso à Paris en 2005, même si, aujourd’hui, mon propre travail s’en éloigne radicalement. Pourtant, le choc visuel face à la puissance d’expression ressentie a été déterminant : une intensité presque physique, produite par le langage pictural. C’est à ce moment-là que j’ai compris que je voulais m’inscrire dans cette capacité à faire autrement des images, à produire du sens et de l’émotion par des formes. Cette exposition a été vraiment décisive dans mon choix d’emprunter une carrière artistique.


Asakan : En tant qu’artiste, comment décririez-vous votre art ? Comment êtes-vous parvenue à la finalisation de votre empreinte ?

Maya : Hybride, rhizomique. Dans ma pratique, je suis à la fois influencée par mon éducation culturelle occidentale mais mes préoccupations, elles vont être plutôt liées à des récits de l’Afrique, mon continent d’origine. Ça se traduit systématiquement dans ma pratique par la “forme” de mes pièces qui embrasse l’histoire de l’art occidentale tandis que le fond réactivera ou révèlera des histoires que je trouve en Algérie, en Afrique du Nord ou de l’Ouest.


Asakan : Quelles sont vos inspirations artistiques, vos influences ? Les thèmes et émotions que vous essayez de transcrire dans vos œuvres ?

Maya : Mes inspirations viennent avant tout de la peinture. Je m’intéresse à certains mouvements picturaux, notamment le fauvisme, dont j’explore actuellement une forme de transposition dans mon travail. Donc je pratique une sorte de fauvisme photographique, où la couleur, la matière et l’intensité prennent le pas sur la simple représentation.

Je cherche aussi à sortir la photographie de sa bidimensionnalité en l’inscrivant dans des formes plastiques : ogives, retables, ou encore des supports issus de la dinanderie arabe, qui viennent donner aux images une présence plus sculpturale et ancrée.

Les thèmes que je traverse sont liés aux féminités, à l’affiliation et à la transmission entre femmes, mais aussi à leur effacement dans l’histoire. J’aborde également la maternité, les notions de déplacement et des questionnements ancrés dans le quotidien.

Ce qui m’intéresse, c’est de faire émerger une forme de poésie du quotidien, un onirisme du petit rien, où des éléments simples, presque invisibles, deviennent porteurs de sens, de mémoire et d’émotion.


Maya Inès Toua, série sur la légende de Kahina
Tirage argentique sur métal
Courtesy de l’Artiste
Maya Inès Touam, « Paravent, Ce que le jour doit à la nuit », 2024
Papier Fine Art sur papier Hahnemühle. Contrecollé, encadrement bois sculpté
Produit avec le Fonds de dotation Compagnie fruitière, Ed. unique
Courtesy de l’Artiste et du Fonds de dotation Compagnie fruitière
Maya Inès Touam, « Agoodjié & sa reine », 2022
Tirage papier Fine Art, cadre et plexi anti reflet
Fermé 116 x 90 cm – Ouvert 116 x 180 cm
Produit avec la Fondation Zinsou, Ed. of 3 +1 AP.
Courtesy de l’Artiste et de la Fondation Zinsou
Maya Inès Touam, « Autel de prospérité », 2022
Tirage papier Fine Art, cadre et plexi anti reflet,
Fermé 160 x 90 cm – Ouvert 160 x 180 cm
Produit avec la Fondation Zinsou.
Ed. of 3 +1 AP.
Courtesy de l’Artiste et de la Fondation Zinsou
Maya Inès Touam, « Retable Délices du temps », 2021
Tirage Fine Art sur papier Hahnemühle encadré, Fermé 50 x 75 cm, Ouvert 50 x 150 cm
Produit avec la Fondation H.
Ed. de 3  +2 EA
Courtesy de l’Artiste et de la Fondation H
Maya Inès Touam, « L’enfance, la mer », 2020.
Papier Fine Art sur papier Hahnemühle encadré, 120 x 180 cm.
Produit avec la Fondation Blachère, Ed. de 3 +2 EA.
Courtesy de l’Artiste et de la Fondation Blachère
Maya Inès Touam, « Polyptique 9 », 2019
Papier Fine Art sur papier Hahnemühle, 150 x 225 cm
Produit avec la Montresso Art* Fondation, Ed. de 3 +2 EA.
Courtesy de l’Artiste et de la Montresso Art* Fondation
Maya Inès Touam, « Memoria Obscura »
Encres UV sur Papier noir, 3 x 60 x 75 cm.
Ed. de 3.
Courtesy de l’Artiste

Asakan : Quel est le regard porté sur votre travail par le public ? Par le milieu artistique ?

Maya : Le regard porté sur mon travail varie beaucoup selon le contexte et le niveau de familiarité avec l’art contemporain. Face à un public néophyte, il peut parfois sembler complexe ou difficile d’accès, car il repose sur des systèmes de signes, de références et de déplacements qui ne sont pas immédiatement lisibles.

Mais à mesure qu’il est appréhendé, qu’on entre dans ses strates — les objets, les récits, les logiques de transmission — il trouve une résonance plus large, notamment avec les transformations que traversent nos sociétés : questions d’identité, de circulation, d’économie informelle, de mémoire.

Dans le milieu artistique, mon travail est davantage perçu à travers ses enjeux conceptuels et plastiques. Il est lu comme une recherche autour des systèmes de valeur et des formes de narration visuelle, avec une attention particulière portée à la matérialité et aux contextes culturels.


Asakan : Quels conseils aimeriez-vous transmettre à d’autres jeunes désireux de se lancer dans l’art?

Maya : Je dirais d’abord qu’il faut une grande détermination et une vraie discipline. Le travail artistique ne repose pas uniquement sur l’inspiration, mais sur une pratique régulière, exigeante, parfois répétitive, qui permet de créer une cohérence visuelle.

Il est aussi essentiel d’accepter le doute, surtout dans les phases d’expérimentation. Ces moments d’incertitude font partie du process.

Il faut également accepter de produire des œuvres qui ne seront jamais montrées. Certaines pièces restent des essais, des étapes, parfois trop fragiles ou inabouties, mais elles sont indispensables à l’évolution du travail.

Enfin, il faut savoir faire face aux refus. Ils sont nombreux et font partie du parcours. L’important est de ne pas les interpréter comme une remise en cause globale, mais comme une composante normale du milieu. Continuer malgré cela, rester cohérent avec sa démarche, est sans doute l’un des apprentissages les plus importants.

Pour plus d’informations sur le travail de Maya Inès Touam, son Site Web et son compte Instagram.

La Rédaction.

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