Coup de Cœur avec l’Artiste Malienne vivant et travaillant en Casamance Gabrielle Sissoko

Née à Bamako, au Mali, en 1980, Gabrielle Sissoko est une artiste à l’œuvre singulière. Par sa sensibilité, son amour pour la peinture, sa vie de femme et de mère, elle retranscrit, dans son travail, une expérience intime et mystique : une invitation à la beauté, à la réminiscence d’un imaginaire qui guérit.

Coup de Cœur.

Portrait de Gabrielle Sissoko Photo : Khalifa Hussein, 2024

Asakan : Pour commencer notre entretien, pouvez–vous vous présenter ?

Gabrielle Sissoko : Je m’appelle Gabrielle Adjakao SISSOKO. Jardinière, artisane des sens, artiste plasticienne et mère. Une multitâche, comme toutes les femmes, une multipode, nourrie de voyages et d’échanges.

D’origine peulh, bambara et française, j’ai vu le jour à Bamako, sur la colline du point G. J’ai habité en Côte d’Ivoire, à la Réunion, dans le massif Bourbonnais et dans le sud de la France.

Actuellement, je suis installée en Casamance, en pleine nature. Je navigue régulièrement sur les eaux entre Gorée et Cap Skirring. Je me suis consacrée au service pour la Vie et l’accomplissement des Êtres. Car quels que soient mes médias, je souhaite apporter une plus-value, apaiser et permettre le changement. J’aime voir les êtres, les lieux et le monde resplendir.

Je suis femme, féminine et féministe. Et dans cette version du féminisme, il ne s’agit pas d’un combat contre l’autre sexe ; celle-ci est tournée vers la recherche et l’affirmation de ma propre nature. Je ne dédis pas les luttes de mes sœurs, bien au contraire je pense qu’il est temps maintenant de poser les armes. Nous ne pouvons plus avancer dans la division. C’est une impasse, et au plan humain, il n’y a pas de vainqueur lors d’une guerre. Des blessés, il y en a dans les deux parties. Nous arrivons à une situation intenable où nous devenons antagonistes, étrangers les uns pour les autres. Il devient difficile de nier la sensibilité masculine, comme la puissance féminine, qui sont complémentaires par leur essence première de combativité et de douceur. Les nouveaux enjeux de société ont fait bouger les lignes et il faut actualiser notre approche. Pour éviter de produire des effets inverses, les victimes devenant des bourreaux. C’est le fameux triangle de Karpman (victime-bourreau-sauveur) dont il nous faut sortir, car les rôles assignés sont limités.

Mais à vrai dire, les œuvres d’art les plus abouties à ce jour proviennent de mon ventre et de mon cœur. Ce sont mes fils, qui sont des trésors, mes amours, de jeunes hommes et des artistes en devenir.


Asakan : Quelle définition faites-vous de l’art ? Comment percevez-vous l’art contemporain ?

Gabrielle Sissoko : Pour moi, l’art n’est pas une bulle isolée dans le monde. L’univers est création, le monde est peint, la vie est art. Peu importe d’où partent nos croyances, chacun admet que ce que nous vivons ici n’est pas sorti du néant.

Prenons la théorie du big bang, un monde matériel est né d’un grain d’énergie, qui s’expanse constamment. Comme nous, qui sommes des êtres développés à partir d’une fusion cellulaire pour former un corps. J’en ai conclu qu’ici-bas tout est œuvre sacrée.

Même nos traditions primordiales africaines et les enseignements spirituels de tout temps et de tout lieu nous le signifient.

L’artiste est un simple canal de ces forces de vie à l’œuvre : avec sa sensibilité, il capte et retransmet. C’est une place particulière dans la société, pas toujours valorisée selon les milieux, mais tellement essentielle et noble, comme toute pratique qui fait sens. L’artiste n’en reste pas moins Homme : cette création matérielle inouïe se prolonge à travers notre existence, qui nous offre toute occasion de créer et de spiritualiser la matière.

Donc l’art que nous pouvons produire aujourd’hui ne peut qu’être porteur de sens. Il délivre un message pour qui s’y reconnaît et reçoit au moment voulu un déclic salvateur. L’art contemporain serait donc un ensemble de pratiques et de formes actualisées.

La présence de l’art en toutes choses est donc plus que jamais indispensable pour se constituer de nouveaux repères.


Gabrielle Sissoko, Segou II, 2024. Acrylique et pigments sur toile coton, 50 x 50 cm
Photo : Lobe Dikotto Franck Williams, 2024

Asakan : Quand avez-vous su que vous consacriez votre vie à l’art ?

Gabrielle Sissoko : C’est un ample mouvement qui a traversé toute ma vie. J’ai toujours créé. Il a fallu que j’agisse sur mon environnement pour le sublimer. Bouquets et potions étaient de grandes passions étant petite fille et aujourd’hui encore. Enfant, je déguisais mon chat un peu réticent, je rénovais de petits meubles créés par mon grand-père, je décorais mon espace et ma terrasse. Plus tard, je cousais des robes, créais des bijoux et composais des formulations cosmétiques. Bref, je travaillais sur ma propre matière humaine et quel que soit le domaine, j’ai toujours ce besoin d’agir et de transformer qui sert ma recherche de beauté et d’harmonie.

Gabrielle Sissoko, Kosmos, 2011. Détails d’un savon à froid à l’atelier
de la savonnerie Soliflor Photo : Gabrielle Sissoko, 2012.

La peinture, précisément, est venue dans ma vie en 2020. Comme un flot de créativité, indomptable. Les premiers mois, je peignais frénétiquement : le jour, la nuit, j’étais obnibulée par les couleurs, les formes, les matières. J’ai dû apprendre à canaliser cette énergie puissante, faute de quoi une vie familiale n’était pas envisageable. J’ai compris enfin pourquoi, alors que j’évoluais dans des milieux relativement étrangers à l’art, on m’a dit : « Toi, en fait, tu es une artiste ! ». L’art était en mon sein, prêt à se déployer le moment venu. Et c’est vrai que j’avais refoulé mon souhait de jeune fille de devenir orfèvre.

Aujourd’hui, le centre de ma vie professionnelle est la peinture. L’écriture aussi, mais je manque de temps pour réunir mes écrits et finaliser un roman. Je souhaite écrire au sujet de mon parcours et de mon expérience du métissage. Ce temps viendra sans doute.


Gabrielle Sissoko, Ancolies, 2021. Technique mixte sur toile de coton,
30 x 30 cm Photo : Lobe Dikotto Franck Williams, 2024

Asakan : En tant qu’artiste, comment décririez-vous votre art ? Comment êtes-vous parvenue à la finalisation de votre empreinte ?

Gabrielle Sissoko : A vrai dire, je ne cherche rien de particulier dans l’acte de peindre. C’est un geste libérateur que je dois accomplir par nécessité. Le temps de la création est un temps non mental, pas rationnel du tout. Un temps de corps et d’esprit. C’est mon mouvement spontané qui peint, guidé par ma joie de ce que je vois se réaliser sous mes yeux. L’œuvre apparaît comme une révélation. Mes toiles me surprennent, me prennent et m’émerveillent avant que le sens se dévoile à moi.

Si mon art porte une empreinte, alors c’est à mon public de la définir. L’acte de peindre c’est mon moment de grâce absolue. J’invite ceux qui sont touchés par mes créations à dire avec leurs propres mots ce qu’ils perçoivent. Ce que je produis leur est destiné. Ces retours ouvrent la voie à leur propre connexion, à leur vision unique de l’art et à leurs signifiants personnels.


Gabrielle Sissoko, Eaux vives, 2022. Acrylique et pigments sur toile coton,
80 x 60 cm Photo : Lobe Dikotto Franck Williams, 2024

Asakan : Quelles sont vos inspirations artistiques, vos influences ? Les thèmes et émotions que vous essayez de transcrire dans vos œuvres ?

Gabrielle Sissoko : La dernière exposition qui m’a impactée – Christian Bobin (1) parle d’un « choc de lumière »- est la visite du Musée Soulages. Nous y sommes allés avec ma famille le lendemain de sa mort à 101 ans. C’est Christophe Hazemann, directeur du musée alors et intime de Pierre Soulages qui nous a fait la visite avec beaucoup d’émotion.

Nous ne pouvions plus quitter ces œuvres au noir, mais lumineuses (2) car elles s’actualisent sans cesse selon la lumière. C’est ce qui m’inspire dans ma collection Lightworks et dans mon travail en général. Il y a toujours quelque chose de nouveau à découvrir. Une apparition, un reflet, une nuance. Comme je travaille avec la lumière je change souvent de place pour une même œuvre. Ainsi, j’obtiens plus de profondeur, de texture et de possibilités de lecture.

Gabrielle Sissoko, Mythosis, 2022. Acrylique, pigments et feutres sur toile de coton,
80 x 60 cm Photo : Lobe Dikotto Franck Williams, 2024
Gabrielle Sissoko, Le château dans le ciel, 2024.
Acrylique et piments sur toile coton, 80 x 60 cm
Photo : Lobe Dikotto Franck Williams, 2024

Il y a également le travail de Souleymane Keita, car sa peinture berce mon âme et fait grandir mes racines subtiles en terre africaine.

Je peux citer aussi Olafur Eliason, Paul Cocksedge et Neri Oxman pour leur génie scientifique qui confine à la poésie, rendant le monde plus vaste de possibles.

Les paroles de Joe Ouakam que j’écoute attentivement sont des mille-feuilles délicieuses contenant de nombreux enseignements.

Aliou Diack nous propose une ballade spirituelle délicate au sein de notre forêt originelle sauvage.

Les maîtres de la kora Ballake Sissoko et Toumani Diabaté qui vient de nous quitter me bouleversent et nous rappellent à notre grandeur.

And last but not least, Anne Feat Gaiss, maîtresse des matières subtiles, qui les sublime encore par la grâce de ses créations.


Asakan : Quel est le regard porté sur votre travail par le public ? Par le milieu artistique ?

Gabrielle Sissoko : Je ne suis pas vraiment connue car je dévoile mon travail depuis peu. La peinture, c’était une affaire personnelle : un regard intérieur que je n’avais pas trop envie de montrer au départ. C’est mon entourage qui m’a poussée à dévoiler mes productions.

Ce qui m’intéresse donc, c’est le regard des novices. Leur réaction vient du cœur. A l’atelier, j’aime quand les voisins ou les enfants du village viennent lors des expositions (3). J’aime les voir observer mon travail et m’en parler.

Quand des personnes ont souhaité acheter des œuvres, je n’étais pas prête. Je réserve certaines, comme par exemple Wusulani (petit encens/thiouraï), que je ne peux pas vendre pour l’instant, car il est encore attaché à moi au plus profond (4).

Aujourd’hui j’ai fait le pas de vendre des œuvres et c’est intéressant de constater que l’on peint vraisemblablement tel tableau précisément pour telle personne. Quand celle-ci tombe sur son tableau, elle ne peut pas vraiment repartir sans. C’est très touchant. Alors, je peux la céder, pour qu’un autre regard la caresse. Je vais faire cette année ma grosse première à l’occasion de la Biennale OFF et j’ai hâte des échanges que cela pourrait susciter.


Gabrielle Sissoko, What On earth happened ?, 2022 – technique mixte sur toile de coton,
50 x 50 cm Crédit Photo : Lobe Dikotto Franck Williams, 2024

Asakan : Quels conseils aimeriez-vous transmettre à d’autres jeunes désireux de se lancer dans l’art ?

Gabrielle Sissoko : Je leur ouvre mon atelier ! J’accueille des artistes en résidence individuelle en Casamance et c’est ouvert aux jeunes et aux enfants. J’ai enseigné la biologie et la formulation cosmétique, j’ai transmis des clés d’équilibre à travers accompagnements et workshops. Donc pour la création, c’est la même chose : je souhaite transmettre et susciter des vocations si l’occasion se présente.

Sinon, il va leur falloir oser : oser poser les questions, contacter les personnes qui vous inspirent, dépasser ses limites : les siennes propres et celles de la discipline choisie, pour la prolonger. Accepter de réussir, se projeter positivement dans leur avenir et assumer leur vision.

De façon plus large et d’une voix maternelle, je conseillerai à la jeunesse de se tenir à l’écart des écrans, de revenir à la lecture et de chérir son entourage. Quelle que soit leur voie. Et même s’il s’agit d’un métier purement technique, s’ils parviennent à développer l’amour du travail bien fait, ils seront excellents et feront de leur pratique, voire de leur vie, une œuvre d’art à part entière.

L’élan artistique est une poussée forte, avec laquelle il faut composer pour préserver un équilibre de vie et vivre heureux.

Chez nous, un petit mot a été épinglé à hauteur de regard, pour que nous puissions le voir tous les jours : « N’arrête jamais de rêver ».

Pour plus d’informations sur le travail de Gabrielle, vous pouvez vous rendre également sur ses comptes Instagram : @gabriellesissoko et YouTube.

Site Internet : gabriellesissoko.com

Dans le cadre des manifestations OFF de la Biennale de Dakar 2024 et du Partcours 2024, les œuvres de Gabrielle Sissoko seront présentées, à La Galerie de Mon Père, à coté de celles de la doyenne Seyni Awa Camara à partir du lundi 11 novembre 2024 .

+ d’infos : lagaleriedemonpere.com

Instagram : @lagaleriedemonpere

La Rédaction.

  • BOBIN Christian, Pierre, FOLIO, Paris, 2021, 104 p.
  • SISSOKO Gabrielle, « LightWorks », poème personnel, 2024. La lecture en image se retrouve ici.
  • 2023 Sillage Sauvage, 2024 Lightworks. Atelier Sissoko, Boucotte-Diembering, Sénégal.
  • Texte wusulani.

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