Anne-Béatrix Keller Semadeni : « Pour moi, l’essentiel est que je connecte avec le travail visuel et le message des artistes, afin de pouvoir parler d’eux avec passion »

Française et Suissesse d’origine, née en Tunisie, traductrice dans le passé au Fonds Monétaire International (FMI) ainsi que dans de nombreuses autres organisations internationales, Anne-Béatrix Keller Semadeni ouvre en 2019, dans un quartier résidentiel de Washington,D.C., African Art Beats, une galerie dédiée à l’art contemporain africain. Aujourd’hui, la galerie s’est imposée en toute discrétion comme l’une des références aux Etats-Unis avec des artistes africains légendaires.

Entretien avec une galeriste citoyenne du monde, passionnément engagée dans la valorisation et le soutien de la scène artistique contemporaine africaine et diasporique.

Anne-Béatrix Keller Semadeni, Fondatrice et Directrice d’African Art Beats

Asakan : Pourquoi avez-vous choisi le métier de galeriste ?

Anne-Béatrix Semadeni : J’ai vécu de nombreuses années en Afrique, tout d’abord en Tunisie, où j’ai grandi, puis au Cameroun, et enfin au Togo – des pays qui ont eu une influence déterminante sur mes goûts et ma sensibilité artistique, des pays qui ont « participé » à qui je suis. Au Togo, dont je suis revenue en 2015, la scène artistique était très dynamique, et j’ai noué des rapports étroits avec de nombreux artistes. À mon retour aux États-Unis, je me suis rendu compte que la majorité des gens ne savaient pas qu’en Afrique l’art contemporain était non seulement bien vivant mais aussi en pleine expansion, c’est alors que j’ai décidé de créer une galerie qui contribuerait à faire connaître et rayonner l’art contemporain du continent et de la diaspora, et à donner davantage de visibilité et d’opportunités aux artistes.

Par ailleurs, cette galerie me permettrait de faciliter les “rencontres” entre les amoureux de l’art et les collectionneurs, d’une part, et les œuvres qui allaient les bouleverser l’espace d’un moment ou définitivement, de l’autre, car l’art procure du bonheur, et ce bonheur je souhaitais le partager.


Quelques images de la Galerie


Asakan : Quelle ligne artistique suivez-vous ?

Anne-Béatrix Keller Semadeni : Je suis ouverte à toutes les disciplines – peinture, œuvres murales créées avec toutes sortes de matières (matières qui ont déjà connu une autre vie), photo, sculpture, textiles. Pour moi, l’essentiel est que je connecte avec le travail visuel et le message des artistes, afin de pouvoir parler d’eux avec passion. J’essaie de montrer des styles très différents et de diversifier les approches. Étant aux États-Unis et travaillant avec des artistes qui se trouvent quasi tous sur le continent africain, je suis limitée par des questions de logistique. Le problème ne se pose pas bien sûr lorsque l’œuvre voyage directement du studio de l’artiste au lieu choisi par l’acquéreur, comme cela s’est produit plus d’une fois.


Asakan : Comment sélectionnez-vous vos artistes ?

Anne-Béatrix Keller Semadeni : Il s’agit d’une sélection mutuelle. Je travaille avec des artistes avec qui j’ai voulu travailler et qui ont voulu travailler avec moi. Au départ bien sûr il faut que leur travail réponde à certains critères, qu’il me parle et que je pense qu’il parlera à mon public, et ensuite il y a l’aspect personnel. Avant de travailler ensemble, nous apprenons à nous connaître, car il est impératif que nos relations reposent sur une confiance mutuelle, et que nous ayons une vision commune des choses.


Asakan : Si on devait vous demander un bilan des collaborations avec vos artistes, que diriez-vous ?

Anne-Béatrix Keller Semadeni : À deux ou trois exceptions près, je dirais qu’il est très positif. Les exceptions sont normales et aident à ajuster, à améliorer, à « grandir ». Les artistes avec qui je travaille deviennent des amis. Nous communiquons très régulièrement. Nous savons que c’est de la qualité de notre collaboration que dépend notre succès.


Asakan : Qu’en est-il de vos rapports avec les collectionneurs ?

Anne-Béatrix Keller Semadeni : Mes rapports avec les collectionneurs sont excellents. Là aussi, je maintiens le contact, mais en évitant de me montrer envahissante. Certains collectionneurs deviennent des amis ; j’apprends beaucoup à leur contact, et vice versa. Lorsqu’un collectionneur s’intéresse à une œuvre ou a un coup de cœur pour une œuvre, je fais tout mon possible pour faciliter cette « rencontre » et qu’elle devienne définitive, car j’estime qu’elle devait avoir lieu. Par ailleurs, il arrive qu’une œuvre ou le travail d’un artiste me fasse penser à un collectionneur précis. Dans un tel cas, je la présente aussitôt.


Asakan : Travaillez-vous avec beaucoup de collectionneurs locaux ?

Anne-Béatrix Keller Semadeni : Vu les contraintes dues à la distance et afin de toucher une audience intercontinentale, African Art Beats avait été conçue au départ comme galerie virtuelle, mais la majorité de nos collectionneurs sont encore locaux. Nous avons cependant eu des acquéreurs qui se trouvaient bien loin de Washington…en Californie, en Norvège, en France, en Suisse. Certains des acquéreurs étaient de passage ou ont découvert la galerie lors de leurs recherches sur le Web.

Nous sommes aussi régulièrement contactés par des promoteurs culturels et des institutions comme la Banque Mondiale, l’Alliance Française, des musées, des curateurs… pour des prêts d’œuvres.


Devant « Le Couple » de Camille Tete Azankpo, œuvre prêtée à la Banque mondiale pendant 12 mois (2023-2024)
Ambassade de France, Soirée de gala, 2024
Au Meridian International Center, devant une œuvre de Bienvenue Fotso prêtée pour
l’exposition majeure « Mother Earth », mai 2024, avec Jeffrey Gibson, qui a représenté cette année
les Etats-Unis à la Biennale de Venise

Asakan : Quel regard portez-vous sur le marché de l’art contemporain africain ?

Anne-Béatrix Keller Semadeni : Malgré un ralentissement du marché de l’art contemporain ces derniers mois, le marché de l’art contemporain africain reste dynamique. L’énergie qui se dégage des œuvres, les messages qu’elles véhiculent, leur visuel, la créativité et l’ingéniosité des artistes…tout cela trouve un écho chez nombre de collectionneurs au niveau mondial, et de plus en plus en Afrique, ce dont nous ne pouvons que nous réjouir.


Asakan : Pour vous, quel est le plus grand défi auquel l’art contemporain africain aura à faire face dans les années à venir?

Anne-Béatrix Keller Semadeni : Tout d’abord nombre d’artistes contemporains africains ne souhaitent pas que l’on mette sur leur dos l’étiquette « artiste contemporain africain », car ils veulent – et c’est une évidence – être reconnus comme artistes contemporains tout court. Donc je pense que s’il y a défi, il se pose pour l’art contemporain en général. Le défi est d’innover, de surprendre, de répondre aux questions et aux besoins d’un public qui change au rythme des générations et des avancées technologiques. Et l’autre défi pour l’art contemporain africain en particulier est de garder ce qui le rend différent des autres : sa spontanéité, son originalité, son dynamisme. C’est un art qui vibre, qui respire et qui inspire…et cela doit continuer.


Asakan : Quel rôle les États Africains peuvent-ils jouer dans l’essor de l’art contemporain en Afrique ?

Anne-Béatrix Keller Semadeni : Certains États africains (comme le Sénégal, le Maroc et le Bénin) accordent déjà une grande importance à l’art et soutiennent les artistes en promouvant leur travail, en leur accordant certaines facilités, en organisant des expositions, en facilitant le déplacement des œuvres d’un pays à l’autre -ou en tout cas en ne l’entravant pas…mais ils sont encore peu nombreux.

Pour contribuer à l’essor de l’art contemporain en Afrique, les États doivent tout d’abord reconnaître le rôle que jouent les artistes dans leurs pays et en général, et combien il importe qu’ils puissent s’exprimer et exprimer ce que ressent la société – car une société saine ne peut être muselée. Ensuite bien sûr il faut que cette reconnaissance aille de pair avec la mise en place des structures nécessaires et l’allocation d’un budget approprié.


Asakan : Que pensez-vous des foires qui se multiplient de plus en plus et semblent devenir indispensables pour les galeries ?

Anne-Béatrix Keller Semadeni : Mon expérience est encore limitée dans ce domaine, mais je sais qu’il est important d’y participer. Il y en a de plus en plus, dans un nombre grandissant de pays. Les galeries qui sont présentes dans les foires savent d’expérience celles où elles auront de meilleurs résultats bien que les choses puissent changer d’une fois sur l’autre selon la conjoncture, les artistes présentés, et autres facteurs.


Asakan : L’autre bouleversement en cours dans le marché de l’art est la place de plus en plus prépondérante des nouvelles technologies. Comment votre métier de galeriste évolue-t-il face à cet enjeu ?

Anne-Béatrix Keller Semadeni : Il est nécessaire de suivre le courant pour ne pas se laisser distancer. Je reconnais donc l’importance du rôle des réseaux sociaux et la nécessité de marquer notre présence sur le web. C’est la raison pour laquelle nous publions sur Instagram et sommes membre d’Artsy. Se montrer actif sur ces plateformes demande du temps – or le temps est une denrée rare – et exige aussi une certaine prudence. Il y a aussi les NFTs, mais nous ne nous sommes pas hasardés sur ce terrain.


Asakan : Comment envisagez-vous le futur de votre galerie ?

Anne-Béatrix Keller Semadeni : Après avoir longuement hésité, la galerie est devenue membre de la plateforme Artsy en juillet dernier, car il était impératif de lui donner une plus grande visibilité, même si elle existait déjà en tant que galerie virtuelle depuis sa création en 2019. Aujourd’hui, elle a donc son propre site web (www.africanartbeats.com) et elle est sur Artsy.

Nous serons à Dak’Art en novembre avec trois de nos artistes (Saadio, Pascal Konan, Gérard Quenum), et nous serons présents dans un avenir proche sur d’autres foires. Nous continuerons également à nouer des relations avec de nouveaux collectionneurs, galeries, curateurs et musées. En 2025, The American University Museum at the Katzen Arts Center, un musée de Washington, exposera le travail de l’un des artistes de la galerie.


Saadio, Afroman, 2020, Acrylique sur toile, 150 x 100 cm. Courtesy African Art Beats
Gérard Quenum, Montée d’Escalier (Up the Stairs), Acrylique sur toile, 120 x 120
Courtesy African Art Beats

Asakan : Selon vous, pourquoi l’art est-il si important pour nos vies ?

Anne-Béatrix Keller Semadeni : On ne peut rester indifférent face à une œuvre d’art. Qu’elle nous émerveille ou qu’elle ne nous plaise pas, elle éveille en nous des émotions et nous mène à nous poser des questions. L’art nous transporte, nous fait rêver, imaginer, réfléchir, méditer, oublier.  Il nous intrigue, nous instruit, nous pousse à converser avec nous-mêmes et avec les autres. Lorsque l’on vit avec, il nous donne de la joie ou répond à quelque chose dont nous avions besoin. Il a non seulement un effet sur le mental, sur comment nous nous sentons, mais peut avoir également un effet physique. J’ai vu des visiteurs de la galerie sentir l’impact d’une œuvre avant de l’acquérir. Comme Alice au pays des merveilles, quand on contemple une œuvre, on entre dans un autre monde, dans un autre état.

L’art nous ouvre également à d’autres façons de  penser, d’autres conceptions de la vie. Il est témoin de son époque dont il peut  dénoncer les maux comme  évoquer ce qu’elle a de positif. Il peut changer l’histoire comme elle a été écrite en la narrant sous d’autres perspectives.


Asakan : Quels conseils aimeriez-vous transmettre à des jeunes désireux de se lancer dans les industries culturelles et créatives en lien avec l’art ?

Anne-Béatrix Keller Semadeni : Le monde de l’art est vaste…et passionnant, et il faut être passionné pour s’y lancer, mais l’une des clés du bonheur est bien de travailler dans un domaine que l’on aime, n’est-ce-pas ?

Au départ, bien sûr, il faut évaluer la situation là où on vit, peser le pour et le contre de la voie que l’on envisage de suivre, se montrer réaliste, et cela vaut pour toute profession. Ensuite, il faut exceller, mettre tous les atouts de son côté, rester honnête avec soi-même et avec les autres, accepter les écueils et s’en servir pour mieux progresser…Puis, ne jamais cesser de s’instruire. Par ailleurs, il ne faut jamais hésiter à demander conseil à ceux qui nous ont précédés, car leur expérience nous fait avancer mieux et plus vite.

African Art Beats (Gallery)

Cleveland Park, Washington D.C., Etats-Unis

Ouverture sur rendez-vous

+ d’infos : africanartbeats.com 

Instagram : @africanartbeats

La Rédaction.

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