A Cotonou, scarifications, histoires et pratique artistique en dialogue

C’est une histoire des peuples africains qui s’estompe aujourd’hui à petits feux, hélas modernité oblige. Il n’empêche les scarifications ont bel et bien une dimension identitaire, culturelle et patrimoniale qu’il sera difficile d’effacer d’un coup. L’exposition « Abîmes des Empreintes » de l’Artiste Béninois Paterne Dokou, présentée à la Galerie Zato à Cotonou, jusqu’à ce 16 août 2025, revient sur ces différentes dimensions, tout en étant une invitation à découvrir la technique du Cut and Paste.

Vue de l’exposition « Abîmes des Empreintes » / Galerie Zato
Photo : DR.

Transmettre un héritage …

Né en 1993 à Cotonou, Paterne Dokou porte sur son visage les scarifications propres à la culture xwéda, un peuple du Sud Bénin qui, actuellement, occupe principalement la ville de Ouidah. Chez les Xwéda, quand un enfant naît, généralement entre 3 et 5 mois, à la suite de cérémonies rituelles on lui appose au visage une marque identitaire sous la forme de signes en 2 x 5, en référence au python royal protecteur de la cité qui porte aussi sur sa tête des traits 2 x 5. Mais le Xwédavi peut parfois porter ce marquage au-dedans : corps, pieds et deux mains. Il permet de reconnaître, fédérer les membres de cette communauté entre eux et également, de marquer la connexion intergénérationnelle avec ceux qui les ont précédés : leurs ancêtres. Et ces marques vont perdurer même après la colonisation du Royaume des Xwédavi par celui des Houégbadjavi.

Paterne Dokou, « Houe SIN DODO », 2025.
Cut and Paste (caoutchouc sur toile de jute), 204 x 221 cm
Courtesy de l’Artiste Photo : CAP-RM
Paterne Dokou, « Tête scarifiée 2 Xweda », 2025.
Cut and Paste (caoutchouc sur toile de jute), 52 x 24 cm
Courtesy de l’Artiste Photo : Ambroise Design

En effet, en 1727, le Danxomè prend procession de la terre des Xwéda afin d’avoir un accès direct à la mer, aux négriers blancs et en faire un important centre du commerce des esclaves. De cette période, les rois et chefs xwéda conservent la pratique de la récade, un spectre, appelé « mankpo » en langue fon, qui représente l’autorité du roi et permet de porter son message. Dans le Danxomè et ses territoires vassalisés d’hier à aujourd’hui, les hauts dignitaires vodoun, seuls habilités à encadrer les rituels de scarification, tiennent aussi des récades, symboles de leur pouvoir cultuel et culturel.

Série de 4 récades by Paterne Dokou
Photo: DR. Courtesy de l’Artiste
Une récade aux mains de l’artiste lors de la performance de vernissage de l’exposition
Photo: CAP-RM

Par ailleurs, l’autre histoire que raconte cette exposition est celle des scarifications dans d’autres régions du Bénin, comme par exemple dans la culture Otammari. Les Batammariba ou Bétammaribé ou encore Somba (au singulier Otammari) sont un peuple du Nord du Bénin et du Togo. Très connu pour leur demeure appelée communément Tata Somba, ils partagent avec les Xwéda d’être des enfants du serpent. Mais pas que, car chez eux aussi, ils arborent des scarifications dès la naissance, précisément entre l’âge de deux ou trois ans, ou plus tard. Comme le montrent les recherches menées par Paterne Dokou pendant trois ans, leurs scarifications couvrent la totalité du visage et les traits soigneusement réalisés l’un à côté de l’autre. Plus qu’un signe d’appartenance, elles sont telles que chez les Xwéda, un moyen de protection spirituelle contre les ennemis et les mauvais esprits.

Paterne Dokou, « Tête scarifiée 3 Otammari », 2025. Cut and Paste (caoutchouc sur toile de jute), 59 x 27 cm Courtesy de l’Artiste Photo : Ambroise Design

Une magnifique exposition dont les œuvres crient, toutes en chœur, préservons nos traditions, nos cultures, nos héritages, notre histoire.

… Mais aussi, une technique

Toutes les œuvres présentées dans le cadre de l’exposition « « Abîme des Empreintes » ont nécessité l’intervention du Cut and Paste. Alors, qu’est-ce que le Cut and Paste ?

Par Cut and Paste, on entend une recherche plastique qui mêle art, recyclage, mémoire corporelle et histoire coloniale. Il s’appuie, d’une part, sur des matériaux spécifiques comme le caoutchouc et la toile de jute, tous deux chargés d’une forte dimension historique et politique, qui, après leur récupération, sont ensuite traités et, pour le caoutchouc, découpés en morceaux (cut) puis collés sur la toile de jute (paste). Cette démarche est analogue « à la coupure ou l’incision de la peau durant la pratique traditionnelle de la scarification » et « au collage de résidus végétaux ou de composé propre à chaque peuple dans l’incision faite sur la peau pour former la scarification », explique l’artiste dans le texte de l’exposition.

Une exposition qui est, en fait, la restitution d’une résidence de deux mois qui a permis à Paterne Dokou de transmettre cette technique du Cut and Paste à quatre jeunes artistes apprentis dont Marmeth Djogbede, Jacques Hounton, Exaucé Abbey et Giresse Dokou, ainsi qu’une équipe de divers autres assistants parmi lesquels la styliste Queren Dokou dont les créations seront bientôt rendues publiques, un soudeur, un menuisier, un vidéaste, un historien d’art et des bénévoles. De plus, le photographe Emmanuel Tognidaho et le poète Abdoul Maboudou Rahim alias Bravo, qui ont tous deux pareillement pris part à cette résidence, restitueront prochainement leurs travaux au public béninois, notamment à travers une exposition photographique et un recueil de poèmes. Toujours, faut-il le préciser, dans le cadre du projet « Abîme des Empreintes ». Evidemment, Paterne Dokou n’a pas attendu d’avoir trente ou cinquante ans de carrière pour partager ses connaissances avec ces artistes. C’est une chose à saluer et c’est la scène contemporaine béninoise et africaine qui gagne.

Exposition « Abîme des Empreintes »

Du 02 au 16 août 2025

A la Galerie Zato

1177 Rue 954 B, Haie Vive, Cotonou, Bénin

Plus d’infos : paternedokou.art

La Rédaction.

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