Coup de Cœur avec l’Artiste Interdisciplinaire Brésilienne Sabrina Da Silva Medeiros

Du 17 au 21 juin derniers, l’artiste brésilienne Sabrina Da Silva Medeiros a présenté son travail à Volta Art Fair 2026, une foire qui se tient chaque année en même temps qu’Art Basel pour décomplexer les aspirants collectionneurs et favoriser l’achat coup de cœur. L’artiste née dans l’extrême sud de São Paulo a été représentée à cet évènement par The Southern Art Hub (TSAH), une galerie d’art contemporain nomade basée au Royaume-Uni ainsi qu’une plateforme dédiée à la mise en valeur d’artistes du Sud global comme, justement, Sabrina Da Silva Medeiros dont l’œuvre cherche à reconstituer ses mémoires intimes, culturelles et familiales qui ont été effacées par le système colonial au Brésil et composer avec les syncrétismes des marges, des vivants et des non-vivants afin de dévoiler les dynamiques invisibles et faire émerger de nouvelles possibilités.

Elle est notre Coup de Cœur.


Portrait de Sabrina Da Silva de Medeiros
Crédit Photo : Reda El Toufaili Kanaan

Asakan : Pour commencer notre entretien, pouvez –vous vous présenter ?

Sabrina Da Silva Medeiros : Je suis Sabrina Da Silva Medeiros, artiste interdisciplinaire et maman. Ma pratique traverse la peinture, l’installation, la performance, la sculpture et l’écriture et se construit autour de la re-signification de mémoires intimes, collectives et territoriales, face aux processus coloniaux d’effacement au Brésil.

Ma démarche a commencé de façon très intuitive, sans point fixe de départ, comme si elle avait toujours existé. Elle s’inscrit à la fois comme une nécessité liée à un manque… Celui de la mémoire qui relie les veines de mon histoire à celles de beaucoup d’entre nous au Brésil, en raison de la déformation narrative imposée par le colonialisme. J’ai donc commencé à prêter attention aux endroits où l’histoire se raconte par d’autres voies que celle qu’on nous impose, et je me suis rendue compte que ces manques, prenaient d’autres formes et se transformaient. Donc j’ai commencé à regarder la mémoire en portant du soin depuis où je me situe et ce qui me compose, et à m’intéresser à là où elle se perd, s’oublie, se transforme…

Ce contexte m’a amenée à m’intéresser aux syncrétismes, celui des marges et aux relations entre vivants et non-vivants. En observant ces syncrétismes, qu’ils soient spirituels ou culturels, ils ont longtemps constitué en quelque sorte, des outils stratégiques de préservation des langues, des mandingas, des chants et des rites, tout en intégrant de nouvelles technologies de subversion et d’existence, mais je les romantise pas, car beaucoup de choses se lissent et se perdent et c’est complexe.

Ayant grandi dans un territoire profondément transformé par le mythe du développement, dans l’extrême sud de São Paulo; le réservoir Billings a été construit sur la Mata Atlântica en 1925 afin de produire l’énergie nécessaire à la croissance de la métropole, les syncrétismes et les « technologies marginales » ont toujours accompagné mes pas. Cette promesse d’abondance a déplacé des populations originaires, et autres formes de vie locales. Grandir au bord de l’un des plus grands réservoirs d’eau en contexte urbain tout en vivant les coupures d’eau, les inondations et les coupures d’électricité révèle les poisons et les antidotes à la fois.  Les systèmes qui se présentent comme stables reposent souvent sur des mécanismes dépendants, tandis que les formes de vie considérées comme fragiles développent leur propre capacité à se recomposer.

Ma famille ayant ainsi migré du Nordeste du Brésil vers São Paulo, plusieurs gestes et langages se sont adaptés dans la continuité. C’est dans ce mouvement que les carrefours m’ont rencontrée, autant que je les ai rencontrés.

Les plantes, et plus précisément les plantes médicinales, occupent une place essentielle dans ma vie et dans ma démarche. Celle-ci s’est construite à partir d’expériences partagées, allant du contact avec les semences créoles locales à l’observation des plantes et de la manière dont elles révèlent et racontent un territoire, en lien avec leurs dimensions spirituelles et médicinales, jusqu’aux événements sociaux et culturels locaux. C’est dans ce contexte que ma pratique a commencé à prendre forme.

Loin d’être académique à l’origine, mon parcours m’a ensuite menée aux Beaux-Arts de Paris-Cergy en France, dont j’ai été diplômée en 2024.

Depuis 2014, je participe également à des collectifs et initiatives liés aux semences créoles, à des événements culturels, sociaux et fluviaux, ainsi qu’à des expositions et conférences entre São Paulo et la France.

Mon travail a notamment été présenté dans « L’Éloge de la Submersion » Cosmogramme #2, pensé par Dénètem Touam Bona (2024), au symposium Martius Revisited III : « Santé globale à l’ère planétaire », organisé par le Centre d’Études sur l’Amazonie Durable (CEAS) et Laura Kemmer à l’Université de São Paulo (USP) (2025), ainsi qu’à ART EMERGENCE à la Fondation Fiminco / Frac Île-de-France (Romainville, 2025), à Fauvettes à la Galerie FORDE (2025), ainsi que ma plus récente participation à ma première foire à Volta Basel 2026, représentée par The Southern Art Hub.

Aujourd’hui, mon travail se situe à la croisée des expériences situées et de l’académique, afin de questionner, observer et subvertir les hiérarchies intellectuelles.


Asakan : Quelle définition faites-vous de l’art ? Comment percevez-vous l’art contemporain ?

Sabrina : Pour moi, l’art n’a pas une définition fixe et n’est pas une catégorie fermée. C’est une manière de traverser le monde, de le lire et de le traduire à partir de ce qui nous entoure. Dans ce sens, ma perception de l’art contemporain s’inscrit dans une continuité plus large de ce rapport à l’art en général, qui est aussi intime, subjectif et politique.

Je perçois donc l’art contemporain comme un champ multiple, traversé par des tensions, des récits hégémoniques et des tentatives de reconfiguration. C’est un espace où coexistent différents systèmes de pensée, mais aussi un espace où ces hiérarchies peuvent être questionnées, déplacées ou subverties.  Dans cet ordre, les œuvres, les pratiques et les discours ne s’inscrivent pas de manière neutre car ils sont pris dans des contextes historiques, géopolitiques et institutionnels qui influencent ce qui est visible, reconnu ou marginalisé. L’art contemporain est ainsi traversé par des rapports de pouvoir, mais aussi par beaucoup d’inventivité constante.

C’est également un espace de circulation, où des pratiques issues de territoires, de mémoires et de cosmologies diverses entrent en relation, parfois en friction, parfois en résonance. Ces rencontres produisent au-delà des formes esthétiques, des manières de penser et de reconfigurer le réel et l’imaginaire.

Dans ce contexte, l’art contemporain peut devenir un lieu d’expérimentation critique, où il est possible de remettre en question les cadres dominants de perception, de production et de narration… Ça ouvre la possibilité de faire émerger d’autres récits et d’élargir les manières de comprendre et d’habiter le monde.


Asakan : Quand avez-vous su que vous consacreriez votre vie à l’art ?

Sabrina : Je n’ai pas eu un moment précis où j’ai « décidé » de devenir artiste. C’est quelque chose qui est arrivé et qui a commencé à prendre sens à mesure que je pratiquais, à partir de mon rapport au territoire, aux mémoires et aux formes de transmission qui m’entouraient. Sans même que je le nomme, cela est donc devenu une forme d’urgence : parler au-delà des mots, donner forme à certains silences, prier.

Puis, l’art est pour moi un voile fin entre ce qui est visible et invisible. C’est aussi l’un, ou peut-être le seul métier, qui brouille les frontières. À partir des territoires dont je viens, l’art est devenu un espace naturel pour travailler certaines tensions, certains renoncements et certaines traductions, mais aussi un lieu de prières et de création de narratifs hybrides. J’écoute l’environnement, les rêves, l’invisible et les défaillances, et j’essaie de traduire ce qu’ils cherchent à raconter.

J’ai commencé par le dessin, très petite, je jouais très peu avec les jouets… Je dessinais, puis j’ai commencé à peindre à l’âge de 11 ans… J’ai toujours aimé transformer les différentes matières, les mettre ensemble, faire des compositions, les écouter, les sentir. Toute matière peut être activée, et j’ai toujours essayé d’identifier quel type de relation se construisait avec chaque matière. J’ai des matières qui sont « alliées », puis d’autres qui le sont moins, mais chacune a sa fonction et ses affinités.

Actuellement, je ne peux pas m’en passer, ni faire autre chose. C’est mon autel, c’est ma langue, ma cuisine, mon jardin, mon moteur, mes armes et mes armures…


Asakan : En tant qu’artiste, comment vous définiriez-vous ? Comment êtes-vous parvenue à la finalisation de votre empreinte ?

Sabrina : S’il faut trouver un mot pour une définition, je dirais interdisciplinaire est le plus juste. Mais s’il fallait le dire dans un langage proche de celui des chemins qui ne se séparent pas du vivant, je dirais que je ne suis pas arrivée à une finalisation de mon empreinte, car elle se déplace, s’efface et se redessine. J’ai des appuis et des voies courantes sur lesquelles je porte ma confiance à la mesure que j’avance.


Asakan : Quelles sont vos inspirations artistiques, vos influences ? Les thèmes et émotions que vous essayez de transcrire dans vos œuvres ?

Sabrina : Mes inspirations viennent du territoire dans lequel j’ai grandi. Des influences et références vivantes, celles qui sont de près ou de loin autour de moi, ainsi que les non-vivants et la spiritualité. Là où nous vivons dans un monde qui a été façonné pour répondre à quelque chose de très linéaire, il est important de revenir à un rapport circulaire qui nous appartient. Se souvenir que la nature n’est pas un paysage que l’on visite pour changer d’air, mais que nous en sommes une partie interdépendante, et que tout ce qui blesse la nature nous atteint directement.

Je m’intéresse particulièrement aux encruzilhadas, ces carrefours où différentes temporalités, présences et systèmes de pensée coexistent, s’activent, négocient, ainsi qu’aux énergies qui les gardent. À partir de là, je regarde les confluences, comme nous le rappelle et nous l’apprend Antônio Bispo dos Santos, pense à un Futur Ancestral, avec l’existence d’Ailton Krenak, pour éviter La chute du ciel avec Davi Kopenawa et tant d’autres qui ont marché avant moi et celles et ceux dont les noms ne figurent pas dans les ouvrages.

La capoeira angola, qui m’a tant accueillie, celles et ceux qui savent prendre soin des vivants et des ancêtres, l’héritage transgénérationnel et les plantes, notamment les médicinales, ainsi que les usages spirituels et énergétiques, font également partie de ce qui nourrit ma pratique.

À travers cela, je cherche à faire émerger des formes de réenchantement, de subversion, de nouvelles narratives où les gestes rituels, les rythmes urbains et les formes d’habiter dialoguent et se transforment en cherchant un chemin du milieu.


Sabrina Da Silva Medeiros, « Retomada », 2020
Courtesy de l’Artiste
Sabrina Da Silva Medeiros, « Santo Antônio dos descases », 2026
Courtesy de l’Artiste
Sabrina Da Silva Medeiros, « Ponta de lança na boca do céu », 2024
Courtesy de l’Artiste
Sabrina Da Silva Medeiros, « Capital seed », 2024. Installation & « Extremo sul que nordestes », 2023, Peinture
Courtesy de l’Artiste
Sabrina Da Silva Medeiros, « Le couché qui se couche ici s’élève ailleurs », détail, 2023
Peinture
Courtesy de l’Artiste
Sabrina Da Silva Medeiros, « Maloka, mata, sangue, favela», 2022
Courtesy de l’Artiste
Sabrina Da Silva Medeiros, « Tronqueira », 2025
Sculpture en céramique
Courtesy de l’Artiste

Asakan : Quel est le regard porté sur votre travail par le public ? Par le milieu artistique ?

Sabrina : Selon les contextes, il est reçu comme une pratique contemporaine qui croise critique, spiritualité et écologie. Ce qui ressort souvent, c’est cette circulation entre différents registres de lecture entre l’intime, le politique et le territorial.  Mais cela dépend beaucoup du contexte et du répertoire individuel, géopolitique et sensible du spectateur.


Asakan : Quels conseils aimeriez-vous transmettre à d’autres jeunes désireux de se lancer dans l’art ?

Sabrina : Je dirais qu’il est important de partir de ce qui est déjà là depuis l’endroit où chaque personne se situe, comprendre quel chemin est le plus adapté pour sa pratique et démarche, sans avoir besoin de se figer à une seule, et rester fidèle à soi-même et à sa pratique. Surtout tenir bon…

Il faut également accepter qu’une pratique se construit dans le temps, à travers des déplacements, des essais et des transformations constantes. L’important n’est pas de figer une forme immédiatement, mais de rester dans un processus vivant et honnête et ne pas s’isoler.

Pour plus d’informations sur le travail de Sabrina Da Silva Medeiros, vous pouvez vous abonner à son compte Instagram @sabrinafenix.

La Rédaction.

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