Né en 1988 à Katiola, au centre de la Côte d’Ivoire, et diplômé de l’Ecole Nationale des Beaux-Arts comme major de sa promotion, Lanin Saint-Etienne Yeanzi alias Saint-Etienne Yeanzi crée des œuvres de différents médias comme le plastique qu’il fait fondre et laisse couler sur la surface sans utiliser de pinceau pour faire apparaître des visages, des formes humaines, mais aussi des animaux et des plantes afin d’apporter des réponses à la compréhension de l’humain et aux mutations du monde.
A l’occasion de l’exposition « Les Essentielles, Colloquium » que lui consacre Eureka, l’une des plus prestigieuses et anciennes galeries d’Abidjan, dans le cadre d’Abidjan Art Week 2026, cet artiste majeur revient avec éloquence et dextérité sur cette exposition lancée depuis le 26 mars dernier, ses 17 ans de parcours, sa démarche artistique pluridisciplinaire et surtout sa pensée. Car Saint-Etienne Yeanzi peint comme il pense et pense comme il peint.
Entretien.

Crédit Photo : Droits Réservés
Asakan : D’où vient votre nom d’artiste Saint-Etienne Yeanzi ?
Saint-Etienne Yeanzi : Yeanzi c’est mon nom de famille et Saint-Etienne mon prénom. Plutôt que de trop réfléchir, j’ai donc choisi mon nom et mon prénom à l’état civil. Pour moi, c’est signe d’authenticité que de porter en tant qu’artiste mon nom de famille et mon prénom de naissance.
Asakan : Donc vous êtes un saint parmi les artistes ?
Saint-Etienne Yeanzi : (Sourires…) Je porte le prénom Saint-Etienne maisil faut bien comprendre que dans l’esprit qui est le mien, je ne me sens pas plus important ou plus légitime que les autres. C’est juste que je suis contemplatif du monde qui m’entoure et puis j’ai des idées que j’aime expérimenter. Et quand je pense que ces idées-là sont bonnes, je fais ce que je peux pour les faire valoir et les confronter à d’autres idées. Si ces idées-là sont moins pertinentes que les miennes, bien sûr que je me battrai pour que mes idées puissent triompher, cependant je n’ai pas la sensation d’être un saint parmi les autres. Je suis juste quelqu’un qui a une vision, qui a une réflexion et qui est surtout en phase avec ce qu’il est, quelqu’un d’authentique.
Asakan : Vous présentez actuellement « Les Essentielles, Colloquium » à la Galerie Eureka. Que racontez-vous à travers cette exposition ?
Saint-Etienne Yeanzi : Je fais un travail qui est centré sur l’évolution de l’humain, de son identité et de sa psychologie. C’est une vaste étude de société pour comprendre les différents mécanismes de développement des sociétés humaines et l’humain en lui-même afin de jeter des pistes de réflexion et avoir des éléments de réponses sur ce qu’est l’Homme et comment on pourrait optimiser son vécu.
Colloquium est le troisième chapitre de cette étude de société que je mène depuis 2013. J’y questionne le rapport entre le présent et le passé, entre l’Homme d’aujourd’hui et la mémoire. Les Essentielles sont un sous-chapitre de cette étude.
J’y convoque ces petites choses dont on ne perçoit pas toujours l’importance mais qui permettent à l’humain d’exister et de vivre. De tout usage et pour tout usage, Les Essentielles sont pour moi tous les animaux et toutes les plantes qui font vivre l’Homme et qui permettent à l’homme de vivre. Ce sont des essentielles sans lesquelles l’Homme n’existerait pas, car étant de ce qu’il mange ou de ce qui produit l’oxygène qu’il respire. L’exposition « Les Essentielles, Colloquium » c’est donc une célébration de la faune et de la flore qui permettent à l’homme d’exister.

A la Galerie Eureka – Abidjan jusqu’au 31 mai 2026
Courtesy of Galerie Eureka
Asakan : Pour mieux comprendre ces Essentielles, pouvez- vous nous parler de « Persona », « Projections » et « Colloquium », les trois séries que vous exposez ?
Saint-Etienne Yeanzi : « Persona », « Projections » et « Colloquium », c’est le narratif par lequel j’ai abordé la question de mon étude sur l’humain. Persona traite à la base de l’homme, c’est une introspection, l’homme face à lui-même, l’homme dans son intérieur et vis-à-vis de son tribunal personnel. C’est vraiment une introspection qui emmène un questionnement qui doit permettre à chacun d’entre nous d’entrer en lui-même, d’apprendre à se connaître, de se découvrir.
Projections, quant à elle, c’est la suite logique pour moi de Persona parce qu’une fois l’homme a fait son instropection et s’est découvert, il peut aller à la rencontre de l’autre. Cet autre, c’est la communauté, la famille dans un premier temps, l’écosystème, le pays, la société dans laquelle évolue l’homme dans un second. Projections traite de l’influence de l’autre, du regard de l’autre sur le développement individuel. Comment l’homme, en évoluant au sein du groupe, arrive à exister ? Comment cette communauté ou ces communautés traitent des fractures sociales, des constructions idéologiques du groupe, des constructions identitaires des groupes ?
Dans Colloquium, je donne la place à la mémoire. Précisément, je convoque l’histoire face à l’homme d’aujourd’hui pour finir par mettre en lumière, dans cette étude qu’est Colloquium, une espèce de déconnexion de l’homme à son histoire et à une amnésie collective. C’est comme si on faisait le parallèle avec la deuxième Guerre mondiale, qui est l’un des plus grands conflits de l’histoire de notre humanité récente, et la façon de vivre de l’homme d’aujourd’hui : il y a une espèce d’oubli, d’abstraction de ce qu’a coûté cette Guerre mondiale à notre humanité. L’humain a ainsi tendance à répéter les mêmes erreurs sans tenir compte de ce qui est arrivé par le passé, même si ce passé-là est encore pregnant dans la conscience collective.

à la Galerie Eureka – Abidjan jusqu’au 31 mai 2026
Courtesy of Galerie Eureka

à la Galerie Eureka – Abidjan jusqu’au 31 mai 2026
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Asakan : Comment le vernissage a été reçu et de quelle manière avez-vous vécu le fait que cette exposition se tienne dans le cadre d’Abidjan Art Week ?
Saint-Etienne Yeanzi : J’ai été très touché par la façon dont les gens ont reçu ce travail à Abidjan, la façon dont ils se sont appropriés l’idée, la pertinence de ce que représentent les essentiels pour l’homme. Ce fut un très très beau vernissage. Et même s’il a débuté avant Abidjan Art Week, cet évenement a été le moyen pour toutes les personnes présentes à Abidjan de passer d’une galerie à une autre, et puis finalement de se retrouver devant cette exposition « Les Essentielles, Colloquium »après avoir découvert le travail d’autres artistes. Je peux dire que cela a été un moment très enrichissant et très positif.
D’ailleurs, créer cette plateforme culturelle pour permettre justement d’avoir une vision saisissante sur tout le panorama de la production culturelle en Côte d’Ivoire et en Afrique, j’ai toujours trouvé l’idée géniale et je pense que tous les acteurs seront unanimes avec moi pour tirer la conclusion qu’après trois éditions, ça fait beaucoup de bien à la culture et à l’art.
Asakan : Tout à fait, Abidjan Art Week fait du bien à la scène artistique ivoirienne et africaine. Du reste, vous avez participé à une rencontre organisée dans le cadre de l’édition 2026 par votre galerie autour de questions comme : qu’est-ce que la culture ? Qu’est-ce que l’art ? Et surtout, quelle place occupent-ils dans nos vies et dans nos sociétés ?… Pouvez-vous nous dévoiler la quintessence de cette conversation ?
Saint-Etienne Yeanzi : Çe fut un moment de discussions et d’échanges que j’ai trouvé très intéressant. Pour moi, c’était presque aussi important que de produire des œuvres d’art, parce que les réponses à ces différentes questions permettent justement de montrer ce que représente l’art dans nos sociétés, sa plus-value. Car, pour moi, une discipline qui n’apporte rien à l’évolution de la société, qui n’apporte rien aux mutabilités ou à l’évolution de l’homme, n’a pas de raison d’être.
Beaucoup de gens connaissent l’art parce que c’est une production humaine, mais au-delà, il y a une corrélation entre l’action de l’art et la culture qui n’est pas vraiment assimilée par tout le monde. Ce fut donc le moment de dégager la quintessence de ce qu’est l’art, l’essence de ce qu’est la culture, le rapport de l’art par rapport à la culture, et de comment est-ce que la culture pourrait être une force de proposition pour l’évolution de la société.
On a notamment discuté de l’art comme l’expression d’un idéal de beauté où la sensibilité et l’accessibilité individuelle et collective sont très importantes. Tout le monde peut avoir en effet un regard et pratiquer l’art dans sa sensibilité, tout en ayant de la légitimité.
De l’autre côté, nous avons échangé sur la culture comme étant des faits et gestes qui régissent la manière de vivre une société, tout ce par quoi l’homme existe, vit et conserve sa mémoire, et transmet son patrimoine culturel, ce qui organise la vie de l’homme, tout simplement. L’art étant l’aspect le plus visible de la culture, la porte d’entrée dans une culture ou une tierce culture, c’est l’art. C’est pour quoi les artistes étaient et sont les premiers ambassadeurs d’une culture.
Les artistes devraient se doter d’outils puissants pour pouvoir être représentatifs de la société qu’ils portent en avant et surtout diffuser un art qui va pérenniser cette culture-là et qui doit dépasser le divertissement et les questions du marché.
Asakan : L’Art est-il si vraiment important dans nos vies ?
Saint-Etienne Yeanzi : C’est nécessaire, indispensable. Par exemple, si on veut connaître une culture, une civilisation, on regarde son art. Autrement dit, l’art, c’est ce par quoi, on construit une civilisation, on bâtit une société sur des bases solides. Donc, l’art, c’est essentiel au fonctionnement d’une société. Mais il faudrait encore, justement, savoir dans quel contexte et de quelle façon utiliser l’art pour qu’il devienne une force de proposition pour faire évoluer une société ?…
Asakan : Comment travaillez-vous ? Quelles sont les techniques que vous utilisez ?
Saint-Etienne Yeanzi : Comme je le disais plus haut, mon approche est philosophique, psychosociologique et humaine. Je porte un regard citoyen, un regard d’homme, et de philosophe sur l’existence. Le point de départ de ma démarche artistique, c’est donc la pensée et je ne peux pas pratiquer d’art sans convoquer une réflexion profonde sur un phénomène que je perçois.
L’autre point essentiel de mon travail, mon sujet favori, c’est la condition humaine. Une fois que la réflexion est faite, le questionnement autour de cette condition humaine posé, j’entre maintenant dans une phase d’observation de société. J’identifie les phénomènes, tout ce qui peut permettre de comprendre l’homme.
Je passe ensuite à la documentation photographique. Une fois que c’est fait, j’identifie maintenant ces scènes, ces moments remarquables et je crée le narratif qui va pouvoir me permettre de mettre en lumière mon approche philosophique.
Pour finir, je passe à la phase de l’exécution, qui est pour moi une poésie, une danse. Car dans un monde dans lequel la réalité peut devenir très cruelle, il faut avoir la capacité d’enchanter ou de réenchanter. Alors je convoque des supports comme le plexiglas, la toile, le carton, les murs. Parce que je fais du street art aussi.
Et dans le médium, je suis très à l’aise aussi que ce soit avec l’acrylique qui est le médium conventionnel ou le plastique que je fais fondre et que je transforme ou encore, détournement de matériaux. Il y a la gravure sous plexiglas avec bistouri, que j’aime bien aussi, le collage, et la sérigraphie.
Asakan : Justement pouvez-vous nous raconter la façon dont la technique du plastique fondu est devenue votre signature ?
Saint-Etienne Yeanzi : C’était dans le cadre d’un travail de recherche. Pour moi, la recherche est très importante dans le travail d’art, parce qu’il faut réussir justement à apporter des innovations sur le support, des innovations techniques et puis il faut apprendre aussi à donner vie à ses idées de façon précise.
Pour ma technique du plastique fondu, j’étais dans une année charnière entre la photographie, parce que je faisais de la photographie également, et la volonté justement de trouver un mix entre la peinture classique (l’acrylique que j’utilisais beaucoup avec la peinture à huile) et puis la récupération de matériaux. J’ai donc commencé à expérimenter dans mon atelier à Bingerville plusieurs types de matériaux. Il y avait du collage, j’ai utilisé de l’argile, j’ai utilisé du tissu, j’ai utilisé des matières végétales, et puis j’en suis arrivé dans cette exploration aux matériaux récupérés dans les poubelles, dont le caoutchouc. Mais ce qui a attiré mon attention à l’époque, c’était surtout un décret qui avait été pris pour l’interdiction d’utilisation de ce matériau qu’est le plastique. Et c’est comme ça que j’ai décidé d’expérimenter quelque chose avec ce matériau-là.
La présentation de mon premier travail de recherche a tout de suite séduit les curateurs et les collectionneurs. J’ai ensuite exposé à la 1-54 à Londres, et le reste, c’est fait naturellement.
Asakan : Nos félicitations. Sinon, faites-vous des croquis préparatoires ?
Saint-Etienne Yeanzi : Oui, il y a beaucoup d’études préparatoires. Les croquis en font partie, mais il n’y a pas que. C’est vraiment un travail plus élaboré entre la composition, la palette et la quintessence de l’œuvre.
Asakan : Par ailleurs, comme on peut le voir dans votre pratique récente autour de l’œuvre alphabétique du regretté Frédéric Bruly Bouabré, ce travail est amené à progresser encore. Pouvez-vous nous en dire plus et pourquoi le choix de Frédéric Bruly Bouabré ?
Saint-Etienne Yeanzi : C’est simple : avant d’être un esthète et de pratiquer les arts, je suis quelqu’un qui suis profondément amoureux de l’exercice de la pensée, de la philosophie et de l’histoire. Je considère en ce sens l’art comme un outil qui permet justement de matérialiser ces disciplines-là qui sont liées au champ de la pensée et de l’écriture. Donc pour moi, ne serait-ce qu’en jetant un regard, même pas un regard d’expert, sur l’évolution de l’art ces 70 dernières années dans notre pays, Bruly Bouabré, ou Christian Lattier font partie de ces artistes qui représentent les piliers de cet art contemporain. Malheureusement nous ne sommes pas une société qui a réussi à tirer profit de ces immenses personnalités qui ont apporté beaucoup à notre espace culturel. D’où j’ai voulu faire de mon travail, un support d’éducation et le lieu de conservation d’un essentiel mémoriel.
L’écriture de Bruly-Bouabré, que je le considère comme un alphabet, a besoin d’être enseigné à d’autres pour que cet alphabet serve de support d’expression didactique. Donc mon travail devient le lieu de valorisation, de célébration de ce travail de recherche qu’a mené Bruly-Bouabré. C’est aussi un hommage rendu à l’homme qu’il était et le moyen de pérenniser sa création pour notre génération et pour les générations futures.
Asakan : Quels sont les autres artistes qui vous parlent le plus ? Vos principales sources d’inspiration ?
Saint-Etienne Yeanzi : J’ai adoré quand j’étais étudiant, la Renaissance et l’art baroque. Je suis très amoureux du travail de Rembrandt Harmenszoon van Rijen, le peintre hollandais et de cet artiste immense qui est Michelangelo Merisi da Caravaggio.
Vous avez aussi toute la période des impressionnistes : Edouard Manet, Claude Monet, Alfred Sisley. Ils avaient un travail qui, jusqu’à aujourd’hui, est certainement un des exercices techniques dans lesquels je me retrouve parfaitement. Particulièrement, c’est leur façon de juxtaposer, et non de superposer les touches qui m’intéressent, parce que des touches juxtaposées, c’est vraiment une touche à côté de l’autre, et ainsi de suite, pour créer une illusion d’optique. Donc c’est dans l’œil du spectateur, justement, que les mélanges de couleurs se font, et non une superposition, comme c’est dans la peinture classique, l’art baroque, la renaissance, ou dans le classicisme. Je m’intéresse aussi à la période des hyperréalismes.
Pour la palette et les couleurs, je suis passé de la période baroque, Rococo à la période pop art avec Andy Warhol et Richard Hamilton. Quant aux influences modernes, j’ai été très touché par le travail de Bruce Clark sur le génocide au Rwanda, du Ghanéen vivant et travaillant au Nigéria El Anatsui et des Ivoiriens Jems Koko Bi et Ernest Duku.
Mais de manière générale, je suis une éponge et tout ce que je vois autour de moi peut être une source d’inspiration, ça peut être des artistes, comme une affiche publicitaire, ou des lectures sur l’histoire de l’art.
Asakan : Dans votre travail, on retrouve aussi la pensée du philosophe hollandais d’origine portugaise Baruch Spinoza …
Saint-Etienne Yeanzi : Oui, j’ai grandi essentiellement dans la philosophie avec un père philosophe. La pensée de Spinoza est l’une des pensées philosophiques qui me tient le plus à cœur.
Elle traite de la place qu’occupe la nature, de ce qu’est la nature dans son essence et de la question des libertés pour l’homme. Il ne s’agit pas de liberté pour l’homme de faire ce qu’il veut, mais de comprendre pourquoi nous existons, comment nous existons et pourquoi nous faisons ce que nous avons à faire ; la nature étant cette espèce de dieu, cette espèce d’infini qui régit tout et qui permet à l’homme d’exister. C’est un déterminisme éclairé.
Asakan : Parlons à présent de vous-même. Vous êtes né en 1988 à Katiola, avez fréquenté le Lycée d’Enseignement artistique de Cocody avant de sortir major de votre promotion à l’Ecole Nationale des Beaux-Arts d’Abidjan en 2012. Quels sont vos souvenirs les plus marquants de ces différentes périodes ?
Saint-Etienne Yeanzi : J’étais portraitiste de rue avant d’intégrer l’Ecole Nationale des Beaux-Arts d’Abidjan. Et par cette école, j’ai appris toute la dimension scientifique et pédagogique qu’il y a dans la création. Cette période m’a également permis de savoir ce que je voulais faire et comment je voulais me positionner dans l’histoire de l’art en écriture. Surtout, découvrir que les artistes ont pu, à travers le temps, contribuer à chacune des étapes de l’évolution de leur société et faire bouger les choses m’a apporté énormément. Et puis, durant ces périodes, j’ai compris de façon fondamentale ce que l’art représentait pour les humains depuis plus de 300 000 ans. Ce qui a été décisif dans ma vie et dans ma conviction de ce que doit être l’art et de ce que devrait être un artiste.
Asakan : Comment avez-vous commencé ensuite à faire connaitre votre travail ?
Saint-Etienne Yeanzi : Quand j’étais en atelier de peinture, j’ai commencé à essayer tant bien que mal de proposer le travail que j’ai, ainsi que de postuler à des compétitions et des concours. J’avais aussi très tôt cette volonté de monter des projets, aussi petits qu’ils soient. Par la suite, la première structure avec laquelle j’ai eu la chance de présenter ce que je faisais alors que j’étais encore étudiant-finissant fut la Galerie Eureka.
Après mes études, toutes les expériences professionnelles étaient bonnes à prendre, il fallait se creuser, se débattre, et puis trouver la meilleure plateforme pour présenter son travail. J’ai notamment postulé à de nombreuses compétitions dont le Prix Guy Nairay et les 7ème Jeux de la Francophonie.
Asakan : Quelle est la première toile que vous avez vendue en partant de là ? Qu’avez-vous ressenti?
Saint-Etienne Yeanzi : La première œuvre de peinture que j’ai vendue, c’était une œuvre, si je ne m’abuse, qui a été achetée à la Galerie Eureka, je crois que c’était en 2009, juste un peu avant que je ne termine ma formation à l’École nationale des Beaux-Arts. Quand j’ai été payé, ça a été waouh ! Ma passion peut générer ou apporter autant de profit !!! … J’ai été fou de joie. Cela a déclenché quelque chose en moi qui ne s’est pas arrêté depuis : la volonté de valoriser ce que je fais. Je suis un compétiteur né et je me suis dit que plus rien ne pourrait m’arrêter. S’il y a des sommets à gravir, j’irai les titiller, je ferai ce que je pourrais. En tout cas, c’était exceptionnel. Et ça l’est encore jusqu’à aujourd’hui. Je me rappelle très bien, c’était une série d’une dizaine d’œuvres que j’avais apportées qui avait trouvé acquéreur d’un coup.
Asakan : Puis, vous vous êtes formé et vous avez débuté votre collaboration avec la Galerie Eureka il y a plus de 17 ans …
Saint-Etienne Yeanzi : C’est la toute première galerie avec laquelle j’ai présenté mon travail. Je me rappelle encore comme si c’était hier comment j’étais tout excité. C’est un de mes professeurs de l’école des beaux-Arts, un artiste très connu et quelqu’un de très important pour moi, Salif Diabagate, qui m’a mis en contact avec la fondatrice et directrice de la galerie, madame Sandrine Mesquida. Elle a tout de suite validé mon travail, avec une critique bienveillante qui m’a donné des ailes. Tout ce que je suis aujourd’hui est parti de là et je lui suis très reconnaissant.
Il faut dire que, pour moi, l’humain, c’est central. On vit et on meurt qu’on soit petit, puissant, grand ou moyen. Ce qui est important, c’est ce qu’on va laisser, notre legacy. A la Galerie Eureka, ce que j’ai ressenti lors de cette première rencontre, c’était une grande considération pour l’être humain, la valeur humaine. C’est vrai qu’il y a de l’argent qui circule dans ce métier-là, mais tombé sur une telle galerie m’a amené à construire ma démarche autour de l’humain.
Asakan : C’est rare dans notre contexte africain de travailler avec la même galerie pendant un temps aussi long, est-ce vraiment par considération pour la valeur humaine ?
Saint-Etienne Yeanzi : Oui. Je pense que quand les gens sont bien quelque part, ils ne partent pas. Quand ils sont moins bien, ils s’en vont. Ma collaboration avec la Galerie Eureka est le signe de la stabilité et d’un respect mutuellement partagé. Pour moi, les fondamentaux sont là et on peut travailler ensemble jusqu’aux soirs de nos vies.
Asakan : En 2022, à la 59e Biennale de Venise, votre présence aux côtés d’autres artistes dans le Pavillon de la Côte d’Ivoire est très remarquée. Quelles expériences et émotions en avez-vous gardé ?
Saint-Etienne : La Biennale de Venise, c’est la plus grande consécration qui m’a été donnée de vivre après plus de 17 ans d’expérience dans ce métier. Je vous dirais que c’est indescriptible mon sentiment de joie et de gratitude. Je suis très reconnaissant à tous ceux et toutes celles qui par leur contribution, ou même par leur agressivité, m’ont permis d’arriver jusque-là. Ce fut des moments fantastiques avec le travail de Frédéric Bruly Bouabré, Armand Boua, Aboudia. C’était vraiment exceptionnel, grandissime, grandiose.
Asakan : Avez-vous des conseils à partager avec de jeunes artistes qui débutent aujourd’hui?
Saint-Etienne Yeanzi : Je ne sais pas si je suis bon dans le rôle de celui qui doit donner des conseils aux autres, mais je sais que je peux partager quelques petits tuyaux quand même. Alors ma première recommandation, c’est Cheikh Anta Diop qui le dit, « Jeunes Africains, armez-vous de science jusqu’aux dents. Si vous manquez de vous former, si vous manquez de vous unir, vous ne serez pas au rendez-vous du troisième millénaire. » Et pour moi, c’est important la formation. Vous ne pouvez pas exercer ou pratiquer un métier dans l’art sans vous être formé correctement, sinon vous allez dans le mur. C’est vrai que c’est un métier où il y a beaucoup de strass et paillettes, il y a du succès, il y a des étoiles dans les yeux, mais sans la formation requise, vous allez toujours vers un mur. Je demande par conséquent de privilégier la formation, la formation intellectuelle, l’histoire, la culture générale, le talent.
En second lieu, d’être authentique. Soyez très authentique. Quoique nous soyons dans un exercice où nous arrivons à produire de l’enchantement, du réenchantement, de générer du rêve, il faudra être authentique dans ce que vous êtes et ne pas être faux. C’est vraiment ces deux choses-là. Soyez des personnes vraies, soyez qui vous êtes. Ceux qui vous aiment, vous accepteront tels que vous êtes. Ceux qui ne le feront pas, vous n’avez pas à vous en occuper. Vous aurez ainsi le mérite d’avoir vécu en phase avec les personnes qui comprennent qui vous êtes. Cela vous épargnera bien de problèmes.
Asakan : Que souhaiteriez-vous que le public retienne en se déplaçant pour voir l’exposition « Les Essentielles, Colloquium » à la Galerie Eureka ?
Saint-Etienne Yeanzi : Je veux que le public retienne que dans l’art, il y a cet aspect qui génère du beau, de la sensibilité, de l’intérêt, mais qu’il y a aussi Les Essentielles, un vrai narratif sur ce qui est important pour l’homme. Je veux que le public puisse s’approprier justement la forme, mais également le fond de ce projet. Il n’est pas qu’utopie, il n’est pas qu’esthétique, il a un narratif efficace dans un monde dans lequel le droit (international) est en train de vaciller, où nous sommes en quête de repères et où les cohabitations deviennent de plus en plus difficiles.
Cela peut avoir l’air anodin, presque élémentaire, mais il y a une très grande profondeur dans cette exposition qui, au-delà d’être une exposition de peinture, peut (une fois comprise et assimilée) beaucoup aider dans une construction de soi et dans le rapport à la nature et au monde.
Asakan : Un dernier mot ?
découvert
Saint-Etienne Yeanzi : Je vis avec passion. Je vis avec passion parce que j’ai conscience que l’humain que je suis est mortel. Je vis avec passion parce que nous sommes des êtres et notre fragilité est une chose qui nous amène à faire des choix avec lesquels nous devons vivre. Donc, mon dernier mot : c’est vivez votre vie de la meilleure des façons que vous pouvez. Convoquez de la passion à chaque fois que vous le pourrez et écrivez une belle aventure avec votre vie !
Saint-Etienne Yeanzi – « Les Essentielles Colloquium »
Du 26 mars au 31 mai 2026
A la Galerie Eureka
Rue Marguerite Sampa, Marcory – ZONE 4C, Abidjan, Côte d’Ivoire
Heures d’ouverture : Le lundi de 14h00 à 18h00, du mardi au vendredi de 9h00 à 18h00 et le samedi de 9h00 à 16h.
+ d’infos : eureka.gallery
La Rédaction.



