Yasmine Hadni : « … je cherche moins à représenter une famille particulière qu’à rendre visibles des mécanismes universels : ce qui se joue dans les liens, dans les rôles, dans ce qui est transmis sans être nommé »

Du 09 au 12 avril derniers pendant que se tenait Art Paris 2026, notre équipe est tombée sur le travail de Yasmine Hadni (née en 1992) au stand de la seule galerie marocaine présente à la foire parisienne : African Arty Gallery.

Artiste internationalement reconnue, ayant notamment été formée en France, aux Etats-Unis et bien évidemment dans son pays natal, elle a alors accepté d’évoquer avec nous son parcours entre trois continents, mais aussi d’aborder son travail qui, au-delà de son aspect de douceur et de beauté presqu’absolues, révèle les violences non dites et les tensions qui peuplent nos univers familiaux.

Entretien.


Portrait de yasmine Hadni
Crédit Photo : Zeyna Benbrahim

Asakan : Vous venez de présenter un projet à la Foire Art Paris en collaboration avec la African Art Gallery. Quelles raisons expliquent selon vous cette présence ?

Yasmine Hadni : Cette présence à Art Paris représente pour moi l’aboutissement d’un chemin construit pas à pas, et je le vis pleinement comme tel. Mon rapport à la peinture s’est construit très tôt, grâce à ma mère, galeriste à l’époque, dans l’atelier de Said Qodaid, artiste qu’elle représentait. C’est en observant ce lieu de création, les gestes, les matières, la vie autour des œuvres, que mon désir de peindre est né.

Après les classes préparatoires aux Ateliers de Sèvres à Paris, j’ai obtenu mon Diplôme National d’Art à la Villa Arson, une école qui m’a appris à interroger une œuvre, à construire un discours autour d’un projet, à penser la création dans toute sa complexité. C’est là que j’ai acquis des bases essentielles. J’ai ensuite intégré la School of the Art Institute of Chicago, où j’ai obtenu un Master in Fine Arts.

Cette expérience aux États Unis a été déterminante à d’autres niveaux : j’y ai découvert une scène artistique d’une grande richesse, cosmopolite, ouverte, sans hiérarchie rigide. Le contact y était plus direct, plus fluide, et j’y ai aussi appris l’importance des rencontres, du réseau, de la circulation entre artistes. À Chicago, l’école était avant tout intéressante par celles et ceux qui l’habitent : les étudiants venus du monde entier, les artistes-professeurs, la diversité des regards et des pratiques. J’y ai énormément appris à travers les autres. Ce qui m’a frappée aussi, c’est la différence dans la manière de transmettre et de critiquer. En France, les critiques pouvaient être plus dures, parfois exigeantes à encaisser, mais toujours formatrices. Aux États-Unis, elles étaient souvent plus positives, encourageantes, tout en restant pertinentes. Avec le recul, je mesure combien ces deux approches m’ont forgée. Leur complémentarité a été précieuse.

À mon retour, j’ai construit mon travail progressivement, à travers des expositions collectives, des foires, des résidences. Mes premiers solo shows ont été des jalons décisifs : Back to the Roots à la Galerie Banque Populaire de Rabat en 2017, puis Chez nous, même le silence est bruyant à AA Gallery, à Casablanca, en 2025. Des étapes qui m’ont permis d’affirmer, peu à peu, une voix singulière.

Mes œuvres ont depuis rejoint des collections de référence dont la Fondation Alliance, avec le diptyque My Family is complicated too de la série Parallels et les œuvres Mondays Means school day et Neither Happy nor sad de la série La Trame évanescente de nos souvenirs ; ou aussi plusieurs collections privées, dont celle de Mattia Bonetti, avec La Famille Bonetti, une commande, ainsi que Jour de fête, issue de la série Parallels, et First Light et Les Gants jaunes, de la série Interiors ; et la Fondation Banque Populaire, avec Stop Staring at Me Mommy!, de la série Back to the Roots.

En 2024, l’obtention du deuxième Prix Mustaqbal est venue consacrer cette trajectoire. Mais ce qui me définit avant tout, c’est la peinture elle-même. Je la travaille à l’huile et aux pastels à l’écu sur toile de coton, une combinaison qui me permet de jouer avec la matière, la vibration de la lumière, des teintes à la fois douces et franches. La couleur a toujours été centrale. Ce qui a évolué avec le temps, c’est la palette : de tons plus intimes et feutrés dans mes premières séries vers des couleurs plus audacieuses, plus architecturées aujourd’hui.

L’univers, lui, demeure : la famille, le corps, l’espace domestique, l’enfance comme outil conceptuel. Mais le traitement pictural s’est densifié, affirmé. Les thématiques que j’explore se déploient toujours sur deux fronts : l’intime et le politique. L’intime, à travers le rapport à soi, à la mémoire familiale, aux archives que je recontextualise. Le politique, à travers un commentaire social sur les dynamiques de genre, les structures patriarcales et les inégalités qui traversent la société marocaine. Je pars souvent d’un matériau profondément personnel (photographies, souvenirs, témoignages) pour atteindre quelque chose de plus universel.

Les résidences ont également compté énormément : Al Maqam, à Tahannaout, une résidence de peinture fondée par le peintre et sculpteur Mohamed Mourabiti, où j’ai été invitée à résider grâce au parrainage de l’écrivain et artiste Mahi Binebine, tout juste après mon retour au Maroc depuis Chicago, Think Tanger à Tanger, une résidence dédiée à la sérigraphie, puis la Friche la Belle de Mai à Marseille, une résidence de recherche, autant d’espaces de maturation, et parfois de remise en question. Plus récemment, une participation à l’exposition collective Bonnes Mères au Mucem, issue de la résidence Méditerranée Avec l’organisation Fraeme à la Friche la Belle de Mai. Et puis cette année, Luxembourg Art Week, et Art Paris, au Grand Palais, dans le secteur Promesses, un solo show présenté par AA Gallery. J’en suis sincèrement heureuse et fière. Et j’ai l’intime conviction que ce moment arrive exactement là où il devait arriver : au bon endroit, au bon moment.


Asakan : Qu’avez-vous remarqué pendant cette édition de la foire ?

Yasmine Hadni : J’ai été particulièrement sensible aux thématiques choisies par la foire cette année : le langage et la réparation. J’ai trouvé ces thématiques d’une grande justesse, profondément contemporaines, et particulièrement pertinentes dans le contexte de Paris, ville de circulations, de croisements culturels et de récits multiples. La langue y est en perpétuelle transformation : elle se nourrit des déplacements, des histoires familiales, des héritages pluriels, des nouvelles manières d’habiter le monde. Elle se réinvente au contact de celles et ceux qui la parlent, la déplacent, la métissent.

Ces questions résonnent intimement avec mon propre travail. Dans ma peinture, le langage n’est pas seulement verbal : il est visuel, chromatique, lumineux. La couleur et la lumière constituent pour moi une véritable grammaire sensible. Je peins moins des objets ou des personnes que des intensités, des rapports, des tensions silencieuses. Une clarté peut désigner une position de pouvoir, une zone d’ombre peut contenir un secret, un rouge incandescent peut signaler un basculement intérieur. Chaque toile cherche à rendre visible ce qui, dans les relations humaines, demeure souvent implicite.

Dans la série Interiors, présentée à Art Paris, je pars de photographies familiales, de souvenirs ou de fragments filmiques que je transforme jusqu’à faire disparaître leur source initiale. Ce passage du document vers la peinture me permet de quitter le simple constat pour ouvrir un espace plus ambigu, plus sensible, où l’image devient question plutôt que preuve. L’intérieur domestique y apparaît comme un organisme vivant : il façonne les corps, distribue les places, conserve la mémoire des gestes répétés. Les meubles, les rideaux, les tables deviennent eux aussi porteurs d’affects et de rapports de force.

La question de la réparation traverse également ce travail. Mes tableaux montrent souvent des scènes familiales apparemment calmes, mais habitées par des transmissions invisibles : injonctions silencieuses, traumas intergénérationnels, hiérarchies incorporées. Je m’intéresse à ce qui se transmet sans être nommé, à ce qui continue d’agir dans les postures, les distances, les regards. Peindre, pour moi, consiste peut-être à cela : faire remonter à la surface ce qui restait enfoui, donner une forme à ce qui n’avait pas de mots, et créer un espace où certaines fractures peuvent enfin être regardées. C’est là que peut commencer, parfois, une forme de réparation.


Vue du Solo Show « Interiors » de Yasmine Hadni à Art Paris 2026
Courtsey de l’Artiste et de AA Gallery
Crédit Photo: AA Gallery

Asakan : Qu’est-ce qui vous intéresse dans les portraits de famille ? Et particulièrement, les familles bourgeoises marocaines ?

Yasmine Hadni : Ce qui m’intéresse dans la famille, c’est avant tout le microcosme qu’elle constitue. Chaque foyer est, à mes yeux, une miniature de la société : on y retrouve ses hiérarchies, ses silences, ses contradictions, ses mécanismes de transmission, mais aussi ses formes d’amour et de solidarité. La famille est un espace intime, mais profondément politique.

Les familles bourgeoises marocaines m’intéressent particulièrement parce qu’elles concentrent des rapports de pouvoir très spécifiques, souvent peu questionnés car dissimulés derrière le confort, l’éducation ou les apparences de stabilité. Elles sont traversées par des enjeux de classe, de genre, de représentation sociale, de filiation.

Je suis consciente de mon appartenance à ce milieu, et c’est précisément cette proximité qui nourrit mon travail. Je peins depuis un endroit situé à la fois dedans et dehors : avec une connaissance intime de ses codes, mais aussi avec la distance critique nécessaire pour les observer. L’intime devient ainsi un prisme à travers lequel interroger des structures sociales plus larges. La figure de la nounou incarne peut-être le plus clairement ces tensions. À la fois employée et mère de substitution, extérieure à la cellule familiale mais centrale dans son fonctionnement affectif, visible et pourtant souvent invisibilisée, elle révèle des paradoxes profonds. Ce qui me touche dans cette figure, c’est la coexistence de la tendresse réelle et de la hiérarchie sociale, de l’attachement sincère et de l’inégalité structurelle. À travers ces scènes familiales, je cherche moins à représenter une famille particulière qu’à rendre visibles des mécanismes universels : ce qui se joue dans les liens, dans les rôles, dans ce qui est transmis sans être nommé.


Yasmine Hadni, « My family is complicated too », 2021
Peinture à huile et pastels secs sur toile de coton, diptique, 150 x 150 cm x 2
Courtesy de l’Artiste
Crédit Photo : Ayoub El Bardii

Asakan : Peut-on espérer, un jour, que vous fassiez un ou des portraits d’une famille bourgeoise, béninoise, ivoirienne, chinoise, brésilienne ou autre ?

Yasmine Hadni : Oui, c’est tout à fait possible, et pas que bourgeoise. Je ne m’interdis pas d’élargir mon champ de recherches à un moment donné. On verra bien ! Récemment, j’ai réalisé une toile pour l’artiste et designer Mattia Bonetti, intitulée La Famille Bonetti, une famille franco-italo-suisse. C’était une commande. Mais au fond, je crois que toute personne peut se projeter dans mon travail, quelle que soit son origine et/ou sa classe sociale. Car, dans toute famille circulent des dynamiques de pouvoir et des tensions et puis, une fois qu’une toile quitte mon atelier, elle ne m’appartient plus.

J’ai une vraie envie de laisser les œuvres vivre par elles-mêmes, parler d’elles-mêmes, en espérant qu’elles puissent trouver un écho chez les gens et les toucher.


Yasmine Hadni, « La Famille Bonetti », 2017
Peinture à l’huile et pastels à l’écu sur toile de coton, 120 x 140 cm
Courtesy de l’Artiste
Crédit Photo : Eric Gentet
Collection privée

Asakan : Selon vous, qu’est-ce qui diffère entre une représentation de la famille à notre ère d’une représentation de la famille aux XVIIIe et XIXe siècles si on se réfère aux différents éléments de votre travail ?

Yasmine Hadni : Je ne suis pas une spécialiste de l’histoire de l’art, donc je vais surtout parler de ce qui m’anime dans mon propre travail. Ce qui m’intéresse, moi, c’est précisément ce qui se cache derrière la façade du portrait de famille classique : les dynamiques complexes, les rapports de pouvoir, les figures invisibles. Mais aussi les transmissions silencieuses et les failles qui traversent plusieurs générations sans jamais être clairement nommées. Pour moi, la famille est un véritable terrain d’investigation, et c’est là que réside toute la richesse de ce sujet.


Asakan : Justement comment préparez-vous une œuvre ? Avez-vous un processus récurrent ? Une routine de travail ?

Yasmine Hadni : J’ai besoin d’être habitée par le sujet avant même de commencer à peindre, presque au sens littéral : je dors avec, je me réveille avec, il m’accompagne de manière quasi obsessionnelle. C’est dans cet état, à la fois mental et physique, que le travail peut réellement commencer.

La préparation passe par une phase de recherche très intense, nourrie de références cinématographiques, mais aussi d’archives de films et photographies de familles que je collecte, pas nécessairement les miennes. Ce sont des images qui portent déjà en elles des récits, des tensions, des silences. Ensuite, il y a un moment de bascule où je m’éloigne volontairement du regard des autres : pendant toute la phase de production, je m’interdis presque de voir des expositions ou de regarder le travail d’autres artistes. Je suis très perméable, et j’ai besoin de préserver une forme de solitude visuelle. Je ne retourne vers la peinture des autres que lorsque je rencontre un problème précis à résoudre.

Dans l’atelier, mon processus peut sembler lent, voire immobile. Il m’arrive de passer une matinée entière assise face à une toile sans peindre. Mais ce temps-là est essentiel : c’est un temps d’observation, de projection, de doute aussi.

La peinture se construit autant dans ces moments silencieux que dans le geste lui-même. Il y a un dialogue constant entre la toile et moi, fait d’allers-retours, d’effacements, de reprises. Je fonctionne beaucoup à l’instinct. Je me considère comme une coloriste : la couleur ne vient pas remplir une forme, elle la construit. Elle porte la lumière, l’émotion, la tension du tableau. C’est pourquoi je peins le matin, dans la lumière naturelle de fin de matinée, douce, sans les contrastes durs du soleil de midi, une lumière qui ne ment pas sur les couleurs et révèle les nuances sans les dénaturer. Le dessin, lui, trouve sa place le soir : il joue sur les contrastes, les lignes, les valeurs, qui se lisent bien même à la lumière artificielle. La couleur, elle, a besoin du spectre naturel pour être perçue avec justesse.

Au Maroc, cette lumière est une matière en soi, et c’est aussi l’une des raisons pour lesquelles je ne pourrais peindre nulle part ailleurs de la même façon. Elle a été décrite par de nombreux peintres, notamment Henri Matisse, qui parlait de la lumière marocaine comme d’une révélation, quelque chose de presque structurant pour la couleur et la perception. C’est une lumière qui découpe, qui intensifie, qui transforme les teintes, et qui, forcément, influence profondément ma manière de peindre.

Et pendant que je peins, j’écoute beaucoup de podcasts. Jamais de musique, je la trouve trop envahissante. J’ai besoin d’une présence vocale en fond, quelque chose de continu mais non intrusif. J’écoute des podcasts très variés : des récits intimes comme Transfert ou Les Pieds sur terre, des formats plus analytiques ou sociétaux comme La poudre ou Folie Douce, parfois des podcasts liés à l’art comme Un podcast, une œuvre ou Untitled Art Podcast. Il y a aussi des formats plus narratifs ou conversationnels comme Un podcast à soi ou Passages. Ces voix m’accompagnent sans détourner mon attention. Elles créent une forme de bulle, presque un espace mental parallèle, qui me permet de rester concentrée tout en laissant circuler les idées.


Asakan : Parmi toutes vos œuvres, est-ce qu’il y en a dont vous êtes particulièrement fière ? Ou une qui fut plus difficile à réaliser ? Pourquoi ?

Yasmine Hadni : Chaque toile que je choisis de montrer est une toile dont je suis fière, parce que je suis très sélective dans la construction et la cohérence d’une série. Beaucoup de toiles ne voient pas le jour, non pas parce qu’elles sont ratées, mais parce qu’elles ne sont pas à la hauteur de ce que j’ai envie de montrer, ou parce qu’elles appartiennent à une autre série qui n’est pas encore mûre. Parfois, une toile annonce quelque chose de nouveau, et dans ce cas, il serait prématuré de l’exposer.

Mon rapport à mes œuvres est paradoxal : j’expose celles que j’aime et que je déteste à la fois, celles qui me dérangent, qui me questionnent. En revanche, si je juge qu’une toile n’est pas assez forte ni assez singulière, je ne l’expose pas, et je ne la vends pas non plus. Je me considère comme une peintre autodidacte sur le plan technique. Même si j’ai débuté dans l’atelier du peintre Said Qodaid, il n’a jamais cherché à me formater. Il aimait déjà mon univers et m’encourageait à le préserver. Aujourd’hui encore, je continue à apprendre seule, et c’est précisément ce qui, je crois, fait la singularité de mon travail. La série Interiors, présentée à Art Paris, en est un bon exemple. Je m’y suis plongée dans une recherche approfondie sur la lumière : comment elle se transforme au fil d’une journée, comment la saisir dans ses variations. Plus j’avançais, plus j’apprenais. C’est cela qui me passionne, le renouveau permanent. La difficulté n’est jamais un obstacle, bien au contraire.


Yasmine Hadni, « Le dernier mot », 2025
Huile et pastels secs sur toile de coton, 100 x 160 cm
Courtesy de l’Artiste
Crédit Photo : Ayoub El Bardii

Asakan : Pouvez-vous nous parler aussi de la monumentale « My Family Tree » ?

Yasmine Hadni : My Family Tree est un diptyque de grand format, deux toiles de 130 x 160 cm chacune, peint pour mon exposition solo « Chez nous, même le silence est bruyant », présentée en février 2025 à la AA Galerie de Casablanca sous le commissariat de Salma Lahlou.

Tout part d’une pièce sonore : « Hadi machi mama, hadi mama li rbatni, hadi nana. » Le témoignage de ma nounou, Aïcha Bourhan, depuis son enfance dans son village jusqu’au jour où elle nous a rejoints, puis jusqu’à celui où elle est partie fonder sa propre famille. Deux toiles, deux mémoires. La première est construite à partir de mes archives photos familiales. La figure centrale est Nana, encadrée par deux images identiques du même personnage : ma sœur aînée. La seconde repose sur ce qu’Aïcha a essayé de me décrire, ses souvenirs. Il n’existe aucune photo d’elle ni de sa famille pendant son enfance. Nous avons donc construit ensemble ces portraits, et ce processus m’a permis de mieux comprendre d’où elle venait, et comment elle est devenue celle qu’elle est aujourd’hui. Sa grand-mère était sage-femme. C’est elle qui l’a élevée, celle qu’elle a toujours considérée comme sa vraie mère, pourtant, sa mère était là. C’était comme ça. Dans les villages, dans les familles, on s’entraide. Les enfants appartenaient à plusieurs. Ce qui m’intéressait, c’était de comprendre ce lien, ce qui pouvait nous unir, elle et nous, sans lien de sang. Ce lien très fort, surtout avec ma sœur aînée, que Nana elle-même décrit comme quelque chose d’immense. Le titre joue sur un double sens : mon arbre généalogique, mais aussi le sien. Une manière de placer au centre celles et ceux qu’on prend souvent pour acquis, et qui contribuent pourtant à faire de nous les adultes que nous sommes. C’est peut-être l’œuvre la plus personnelle que j’aie jamais peinte.


Yasmine Hadni, « My Family Tree », 2025
Peinture à l’huile et pastels à l’écu sur toile de coton, diptyque, 130 x 320 cm
Courtesy de l’Artiste
Crédit Photo : Ayoub El Bardii

Asakan : Qu’est-ce qui justifie fondamentalement ce choix de donner la parole à votre nounou ?

Yasmine Hadni : Ce choix s’est construit sur le long terme, avec beaucoup de réflexions et de remises en question. Ce qui m’importait avant tout, c’était de lui donner vraiment la parole, sans la contrôler, sans l’utiliser. Mais je dois être honnête, donner la parole à quelqu’un, c’est aussi s’y introduire soi-même. Ma voix est là, invisible, dans le montage, dans les questions que l’on n’entend pas. Je ne pouvais pas complètement disparaître, et je crois que je suis au bon endroit.

Nous avons pris le temps de construire ce cadre ensemble, car c’est un témoignage très intime. Elle parle de sa mère, de sa grand-mère, de ma sœur aînée, qu’elle a élevée comme si c’était la sienne. Elle a tout assumé, rien censuré. C’est un privilège immense. Une grande preuve de confiance. Cette pièce ne pouvait exister que par l’oralité. La darija (le dialecte marocain) ne s’écrit pas, et se transmet de bouche à oreille. Et les chants Ahwach qui ponctuent le récit ancrent ces histoires personnelles dans une mémoire collective, berbère, partagée.


Yasmine Hadni, « C’était Elle », 2025
Pastels à l’écu sur toile de coton, 120 x 65 cm
Courtesy de l’Artiste
Crédit Photo : Ayoub El Bardii
Yasmine Hadni, « Parallels », 2022
Huile, fusain et pastels secs sur toile de lin, diptyque, 120 x 140 cm x 2
Courtesy de l’Artiste

Crédit Photo: Abderrahim Annag
Yasmine Hadni, « The Gardian of My Childhood », 2021
Huile, fusain et pastels secs sur toile de lin, 130 x 190 cm
Courtesy de l’Artiste

Crédit Photo: Abderrahim Annag

Asakan : Vos œuvres parlent également beaucoup de l’enfance ?

Yasmine Hadni : L’enfance est centrale dans mon travail parce que c’est là que tout s’imprime. C’est le moment où les dynamiques familiales se construisent et s’inscrivent dans les corps, dans les mémoires. C’est de cet endroit-là que je peins.


Yasmine Hadni, « Pyramide », 2024
Peinture à l’huile et pastels à l’écu sur toile de coton, 130 x 160 cm
Courtesy de l’Artiste
Crédit Photo : Ayoub El Bardii
Yasmine Hadni, « 4 filles portant des bottes bleues », 2020
Huile, pastels secs, fil à coudre et photographie sur toile de coton, 65 x 100 cm
Courtesy de l’Artiste

Crédit Photo: Ayoub El Bardii

Asakan : Bien que la peinture soit au cœur de votre pratique artistique, on remarque que vous intégrez aussi divers médias, dont le son, le dessin, la gravure et la vidéo. Pourquoi ? Ou alors est-ce selon votre humeur ?

Yasmine Hadni : Non, c’est vraiment réfléchi. J’utilise ces médiums parce qu’ils sont nécessaires à ce que je veux raconter. C’est le sujet qui dicte la forme. Si je sens qu’une voix dit mieux les choses qu’une image, j’utilise le son. C’est exactement ce qui s’est passé avec la pièce sonore de ma nounou, Aïcha, sa parole ne pouvait pas être remplacée par de la peinture. Parfois, une œuvre ne peut pas être complète si elle n’utilise qu’un seul médium. Travailler sur différents médiums me nourrit aussi en tant qu’artiste. Quand je travaille la sérigraphie ou la vidéo, je reviens à ma peinture avec un regard différent, et vice versa. Chaque médium interagit avec les autres. D’une certaine manière, ça me permet aussi de rester alerte, ouverte et de ne pas m’enfermer dans un seul langage.

En parallèle de mes projets, je réfléchis à une performance où je mêlerais la vidéo, l’écriture, le son.


Asakan : La figure vous intéresse-t-elle plus que le récit lui-même ?

Yasmine Hadni : Les deux sont indissociables pour moi. La figure ne peut pas exister sans le récit, et le récit ne peut pas exister sans la figure. L’un porte l’autre. Cela dit, je suis en train de réfléchir à une nouvelle série, avec un traitement des personnages totalement différent de ce que j’ai fait jusqu’ici. Je n’en dis pas plus pour l’instant ! (sourires)


Asakan : Comment vous projetez-vous dans 5 ans ?

Yasmine Hadni : C’est une question qui me fait un peu peur. Je ne suis pas quelqu’un qui aime trop se projeter. J’essaye de vivre le moment présent, faire un pas après l’autre, et profiter de chaque étape. Ce que je sais, c’est que je fais confiance au travail, au temps et à mon intuition.


Asakan : L’Art est-il si important dans nos vies ?

Yasmine Hadni : J’irai même jusqu’à dire que l’art est essentiel. L’art peut changer des vies, faire bouger des choses. C’est quelque chose dont j’ai moi-même eu besoin. Je crois fondamentalement que l’art est important, vital même. Tant qu’il y aura des artistes, il y aura de l’espoir. Ce qui m’inquiète en revanche, c’est la censure. Mais c’est aussi la preuve que l’art a de la puissance, du pouvoir et tellement de résonances. On ne censure que ce qui dérange, que ce qui bouscule et peut provoquer des prises de conscience au sens politique du terme.


Asakan : Un dernier mot ?

Yasmine Hadni : Je souhaite continuer de me nourrir, en tant qu’artiste, de ce qui nous lie, nous délie et nous relie. Et encore et toujours de la lumière, qui occupe une place centrale dans ma peinture.

Pour en savoir plus sur le travail de Yasmine Hadni, suivez son Site Web et son compte Instagram.

La Rédaction.

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