Dre Marie Bagi : « …il s’agit de rendre visibles des parcours longtemps marginalisés et de rééquilibrer le regard porté sur l’histoire de l’art »

Docteure en histoire de l’art contemporain et philosophie, commissaire d’exposition indépendante, conférencière et enseignante, Marie Bagi bâtit, depuis plus d’une décennie, un parcours profondément engagé pour la visibilité des femmes dans l’art. A ce titre, elle a fondé en mars dernier  le Musée Artistes Femmes (MAF), un espace hybride entre centre d’art et lieu de dialogue, dont elle est également la directrice.

Rencontre avec une fervente passionnée de l’art et de la condition féminine qui est sur tous les fronts alors même qu’elle n’a pas encore soufflé ses 40 bougies.


Portrait de la Dre Marie Bagi
Crédit Photo : Droits réservés

Asakan : Tout d’abord, quelle est selon vous la vocation d’un musée ?

Dre Marie Bagi : La vocation d’un musée est de conserver, protéger et transmettre le patrimoine ou le matrimoine matériel et immatériel de l’humanité, tout en le rendant accessible au public. Il ne se limite pas à exposer des objets : il les met en contexte, leur donne du sens et permet de mieux comprendre l’histoire, les cultures ou les sciences. En tant que lieu d’éducation, il favorise l’apprentissage et la curiosité, mais aussi la réflexion critique sur le passé et le présent. Le musée est également un espace de rencontre avec l’art et la connaissance, offrant une expérience à la fois intellectuelle et émotionnelle, et contribuant ainsi à créer un lien vivant entre les générations.


Asakan : Comment vivez-vous votre réalisation en tant que Fondatrice et Directrice du Musée Artistes Femmes (MAF) ?

Dre Marie Bagi : Je vis cette réalisation avec une grande fierté, mais aussi avec un profond  sentiment de responsabilité. En tant que fondatrice et directrice du Musée Artistes Femmes (MAF), je suis consciente de porter un projet qui dépasse ma propre personne : il s’agit de rendre visibles des parcours longtemps marginalisés et de rééquilibrer le regard porté sur l’histoire de l’art. C’est une aventure à la fois exigeante et profondément stimulante, faite de défis constants, mais aussi de rencontres inspirantes et de moments de reconnaissance qui donnent tout son sens à cet engagement. Chaque avancée, chaque exposition, chaque réaction du public me rappelle pourquoi ce musée est nécessaire aujourd’hui.


Asakan : D’où vous est précisément venue cette volonté de créer un musée exclusivement dédié aux artistes femmes ?

Dre Marie Bagi : Cette volonté est née d’un constat simple mais frappant : malgré leur talent et leur contribution essentielle à l’histoire de l’art, les artistes femmes restent largement sous-représentées dans les musées et les récits officiels. Au fil de mes expériences et de mes recherches doctorales, terminées en 2018, j’ai été marquée par ces absences, ces oublis, parfois même ces effacements. Un moment clé a été ma rencontre avec l’œuvre de Louise Bourgeois (1911-2010), lors de mon Bachelor à Rome : cette expérience a profondément résonné en moi et a renforcé ma prise de conscience de la puissance et de la singularité des voix féminines en art.

Créer un musée exclusivement dédié aux artistes femmes s’est alors imposé comme une évidence, presque une nécessité : celle de leur offrir un espace de visibilité, de reconnaissance et de transmission, mais aussi de proposer un autre regard sur l’histoire de l’art, plus juste et plus inclusif.


Vue extérieure du Musée Artistes Femmes
Crédit Photo : Le MAF

Asakan : Comment le musée entend-il offrir une nouvelle vision de la femme artiste à travers notamment son influence sur la scène artistique suisse, européenne et mondiale ?

Dre Marie Bagi : Le musée entend offrir une nouvelle vision de l’artiste femme en mettant en lumière la diversité, la richesse et la portée de leurs pratiques, au-delà des stéréotypes ou des catégories réductrices dans lesquelles elles ont souvent été enfermées. À travers une programmation exigeante, il valorise aussi bien des figures historiques que des artistes contemporaines, en soulignant leur rôle actif et déterminant dans l’évolution de l’histoire de l’art. En s’inscrivant dans des réseaux suisses, européens et internationaux, le musée favorise les échanges, les collaborations et la circulation des œuvres et des idées, contribuant ainsi à repositionner les artistes femmes comme des actrices majeures de la scène artistique mondiale. Il s’agit, en somme, de proposer un récit plus équilibré et inclusif, qui reconnaît pleinement leur influence passée, présente et future.


Asakan : Est-ce pour cette raison que le musée est divisé en deux salles : l’Espace Louve et l’Espace Berger ?

Dre Marie Bagi : Non, pas du tout. Les deux espaces ont été nommés pour des raisons symboliques et historiques propres au lieu et à son identité. L’Espace Louve fait directement référence à la rue où se situe le musée et est dédié aux artistes professionnelles, tandis que l’Espace Berger est consacré aux artistes en cours de professionnalisation, affirmant ainsi une volonté d’accompagner et de soutenir les parcours émergents. Ce dernier rend également hommage à la famille Berger, et plus particulièrement à Jacques-Edouard Berger (1945-1993), fils de Rose-Marie Berger, dont nous mettons en lumière le travail en tant qu’égyptologue et historien de l’art.

Plus largement, le musée est dédié à Rose-Marie Berger (1922-2019), une artiste qui, malgré la richesse de sa production, n’a jamais pu vivre de son travail artistique, ce qui résonne profondément avec la mission du musée de valoriser des parcours souvent restés dans l’ombre.


Asakan : Vous avez inauguré le lieu avec : « Cellules », une exposition  qui met en lumière douze artistes « visages » qui était couplée avec une autre exposition « 450-490 (Nanomètre de bleu dans le spectre lumineux) » Comment avez-vous pensé ces deux projets curatoriaux ?

Dre Marie Bagi : Ces deux expositions ont été pensées comme complémentaires, à la fois dans leur forme et dans leur portée symbolique. « Cellules » s’est construite autour de douze artistes « visages », comme autant d’entités singulières, en faisant directement écho à la cellule humaine : une unité vivante, autonome, mais toujours en interaction avec un ensemble plus vaste. Cette réflexion a également été nourrie par les œuvres de Louise Bourgeois, qui explorent des espaces à la fois intimes et mentaux, où mémoire, identité et émotion se cristallisent. L’idée était ainsi de créer une cartographie sensible, où chaque œuvre devient un espace intérieur dans lequel le visiteur peut entrer.

En parallèle, « 450–490 (Nanomètre de bleu dans le spectre lumineux) » proposait une approche plus transversale et immersive, en explorant le bleu comme une vibration, une fréquence commune, un fil invisible reliant les œuvres entre elles. Là où « Cellules » mettait en avant des individualités incarnées, cette seconde exposition ouvrait vers une lecture plus contemplative et presque méditative. Ensemble, ces deux événements traduisent une volonté de croiser les échelles et les perceptions : entre l’intime et le collectif, entre le corps et la lumière, tout en offrant dès l’inauguration une expérience à la fois intellectuelle, sensible et profondément immersive.


Asakan : Vous parlez tantôt des douze artistes « visages », vous les avez choisis comment ?

Dre Marie Bagi : Je les ai choisies avant tout pour leur parcours et leur engagement. Ce sont des artistes qui font partie d’Espace Artistes Femmes depuis le début, 2020, et qui ont accompagné le projet dans son développement, en y croyant et en le soutenant de manière constante. Elles sont des artistes professionnelles, dont le travail est déjà affirmé dans leur démarche. Au-delà de cela, j’ai surtout voulu mettre en avant des personnalités fortes, des femmes qui se battent pour exister dans le monde de l’art, qui persévèrent malgré les obstacles et qui incarnent pleinement cette idée d’engagement et de résilience artistique. Pour moi, elles méritaient naturellement cette place d’ambassadrices du MAF.


Charlotte Aeb, « Fragments », 2026
© Musée Artistes Femmes
Isabelle Ardevol, « Symbiose lumineuse. Ta peau si joliment habillée », 2026
© Musée Artistes Femmes

Asakan : Vous êtes-vous vous-même chargée de la muséographie ou y-a-t-il des personnes spécialisées qui s’en occupent au Louvre ?

Dre Marie Bagi : Je me suis moi-même chargée de la muséographie, en collaboration étroite avec mon assistante Lucie Pfeiffer Cotting, historienne de l’art et habituée de l’environnement muséal. Ensemble, nous avons pensé la scénographie, la circulation des œuvres et la manière dont le public pouvait les appréhender. Cette démarche nous a permis de rester au plus près de la vision du projet, tout en bénéficiant de son expertise et de son regard professionnel sur les enjeux muséographiques.


Asakan : Combien y a-t-il de personnes qui travaillent dans le musée ?

Dre Marie Bagi : Nous sommes trois. Lucie Pfeiffer Cotting, qui est mon assistante, Amina Gudzevic, qui se charge de la communication et moi-même à la direction générale et artistique.


Asakan : Hormis les femmes, qu’est-ce qui va différencier la programmation de ce musée de celles des autres en Suisse et ailleurs ?

Dre Marie Bagi : Au-delà de la mise en avant des artistes femmes, la programmation du musée se distingue par une approche à la fois transdisciplinaire, sensible et résolument tournée vers l’accompagnement des parcours artistiques. Chaque projet est pensé comme une expérience immersive, où l’œuvre est inscrite dans un espace et une narration globale qui en renforcent la portée. Le musée accorde également une grande importance au dialogue entre les générations, entre artistes émergentes et figures plus établies, ainsi qu’à la dimension expérimentale et conceptuelle des expositions, qui invitent le public à une véritable expérience de pensée et de perception.

Des artistes hommes ainsi que des couples d’artistes seront invité.e.s à exposer.

À cela s’ajoute une dimension fondamentale : le soutien concret à la professionnalisation des artistes à travers la MAFAcademy et le dispositif de femtorat, qui permettent d’accompagner les créatrices dans le développement de leur carrière, de leur pratique et de leur insertion dans le monde de l’art. Cette articulation entre exposition, transmission et accompagnement fait du musée un lieu à la fois de création, de réflexion et de formation, unique dans son fonctionnement.


Asakan : Quand vous dites : « le soutien concret à la professionnalisation des artistes à travers la MAFAcademy et le dispositif de femtorat », que renferment exactement ces deux programmes ?

Dre Marie Bagi : La MAFAcademy est un programme de formation et d’accompagnement dédié à la professionnalisation des artistes, qui vise à leur donner les outils nécessaires pour structurer et développer leur activité. Elle propose des ateliers pratiques autour de la création, de la production et de la diffusion, ainsi que des modules sur les aspects administratifs, juridiques et financiers du métier (statuts, contrats, communication). Ce dispositif inclut également un suivi personnalisé et de mise en réseau avec des professionnels du secteur culturel, afin d’aider les artistes à s’inscrire durablement dans un parcours professionnel via le femtorat.


Asakan : Vous avez aussi évoqué tantôt le sujet d’Espace Artistes Femmes. Il s’agissait de quoi ?

Dre Marie Bagi : Espace Artistes Femmes est une association en cours de devenir fondation que j’ai créée il y a 6 ans. Elle administre d’ailleurs le MAF.

Ce projet avait été pensé comme un cadre dédié à la valorisation, à l’accompagnement et à la mise en visibilité des artistes femmes, à travers des expositions, des temps de création, des rencontres professionnelles et des initiatives favorisant leur mise en réseau. Depuis la création de cette structure, j’ai collaboré avec plus de 300 artistes.


Asakan : Du 12 juin au 08 septembre, le MAF organise « Voice of equALLity – je suis un-e-x Romand-e-x ». Pourquoi ce choix ?

Dre Marie Bagi : Ce choix s’inscrit dans la volonté du MAF de s’ouvrir à des enjeux sociétaux plus larges que la seule question du genre, en explorant les notions d’identité, de représentation et d’inclusion dans leur ensemble. Avec « Voice of equALLity – je suis un-e-x Romand-e-x », nous avons souhaité donner la parole à Chloé Bonnard, artiste photographe, qui met en lumière des personnalités qui font le monde romand, toutes disciplines inclues, et interroge ce que signifie aujourd’hui être visible, entendu et reconnu dans un territoire culturel spécifique. L’écriture inclusive du titre reflète aussi cette volonté de questionner les normes linguistiques et sociales, et d’ouvrir un espace où chacun·e peut se sentir représenté·e.

Ce projet prolonge la mission du musée en portant des voix parfois peu visibles, tout en créant un dialogue entre identité locale et réflexion universelle sur l’égalité et la diversité.


Asakan : L’autre chose : « On ne peut pas concevoir nos métiers sans le principe de transmission ». Quel rapport entretenez-vous avec votre audience, votre public?

Dre Marie Bagi : Je considère la relation avec le public comme un élément central de mon travail, fondé avant tout sur la transmission. Un musée n’existe pleinement que dans le dialogue qu’il crée avec son public : il ne s’agit pas seulement de montrer des œuvres, mais de partager des savoirs, des émotions et des questionnements. J’attache donc une grande importance à rendre les projets accessibles sans les appauvrir, à susciter la curiosité et à permettre à chacun de s’approprier les œuvres à sa manière.

Ce rapport au public est aussi pour moi une relation vivante et réciproque : il ne s’agit pas d’un discours unidirectionnel, mais d’un échange, où les regards et les interprétations du public enrichissent aussi le sens des expositions. La transmission passe ainsi autant par la médiation que par l’expérience directe des œuvres, dans une volonté de créer des liens durables entre les artistes, les œuvres et celles et ceux qui les découvrent.


Asakan : Connaissez-vous ceux qui le composent?

Dre Marie Bagi : Il est encore un peu tôt pour pouvoir le dire précisément, car le musée est récent et le public est en train de se constituer au fil des expositions et des projets. Nous découvrons progressivement qui vient, pourquoi il vient et comment il interagit avec les propositions du MAF. C’est un processus en construction, qui demande du temps et de l’observation, et qui fait aussi partie de la vie d’une institution naissante.


Asakan : Parlez-nous de votre relation avec les collectionneurs?

Dre Marie Bagi : Ma relation avec les collectionneurs est avant tout une relation de confiance, d’échange et de dialogue autour des œuvres et des artistes. Ce sont des interlocuteurs essentiels dans le développement d’un musée, car ils contribuent à la circulation des œuvres, à leur visibilité et parfois à la construction de parcours artistiques sur le long terme et ce, depuis le début avec Espace Artistes Femmes.

J’attache beaucoup d’importance à créer des liens solides et transparents, fondés sur une compréhension mutuelle des enjeux artistiques plutôt que sur une logique purement transactionnelle. Je suis d’ailleurs moi-même une collectionneuse. 

C’est aussi une relation d’écoute : les collectionneurs ont souvent une connaissance fine des artistes et du marché de l’art, ce qui nourrit les réflexions du musée. En retour, nous jouons un rôle de valorisation et de mise en contexte des œuvres, ce qui peut aussi renforcer leur intérêt et leur histoire. Il s’agit donc d’un partenariat vivant, qui s’inscrit dans une vision partagée de la transmission et de la diffusion de l’art contemporain.


Asakan : Que souhaitez-vous que ces divers publics retiennent de votre action d’ici 10, 20, 50 voire 100 ans et plus ?

Dre Marie Bagi : J’aimerais que, dans le temps, les différents publics retiennent avant tout la volonté d’avoir contribué à rendre visibles des artistes et des récits qui ne l’étaient pas suffisamment, et d’avoir participé à une réécriture plus juste de l’histoire de l’art.

Au-delà des œuvres et des expositions, ce que j’espère transmettre, c’est une manière de penser le musée comme un lieu vivant, ouvert et capable de s’adapter aux évolutions de la société tout en restant fidèle à sa mission de transmission.

Si, dans 10, 20, 50 ou 100 ans, le MAF est évoqué comme un espace ayant permis des rencontres, des prises de conscience et des parcours artistiques rendus possibles, alors cela aura du sens. Plus que la reconnaissance personnelle, c’est l’impact durable sur les artistes, sur les regards et sur les imaginaires collectifs qui compte pour moi.


Asakan : Quels sont vos partenaires prioritaires ?

Dre Marie Bagi : Nos partenaires prioritaires sont avant tout les artistes elles-mêmes, car le musée se construit autour de leur travail, de leurs parcours et de leur visibilité. Nous entretenons également des liens essentiels avec les institutions culturelles, les lieux d’exposition, ainsi que les acteurs du monde académique et de la recherche en histoire de l’art.

À cela s’ajoutent les collectionneur.euse.s et les mécènes, qui jouent un rôle important dans le soutien, la diffusion des œuvres et le développement du musée. Nous sommes également en recherche active de partenaires financiers, indispensables pour assurer la pérennité de nos activités et accompagner notre croissance.


Asakan : Votre ressenti général sur l’inauguration du musée ? Des déceptions, des bonnes surprises ? Vous attendiez-vous à un tel engouement autour ?

Dre Marie Bagi : Le ressenti est extrêmement positif et encore très chargé en émotion. L’inauguration a été un moment fort, presque irréel par son intensité. Voir environ 600 personnes présentes et une file d’attente interminable devant le musée a été une véritable surprise. Honnêtement, je ne m’attendais pas à un tel engouement.

C’était magnifique, à la fois touchant et très encourageant pour la suite. Cela montre que le projet répond à une vraie attente et qu’il suscite une curiosité et un intérêt bien au-delà de ce que j’avais imaginé.


Asakan : Avez-vous encore des attentes particulières ?

Dre Marie Bagi : Oui, bien sûr. Au-delà de l’enthousiasme de l’inauguration, j’ai surtout des attentes liées à la continuité et à la profondeur du projet dans le temps. J’aimerais que le musée continue à se développer de manière cohérente, en restant fidèle à ses valeurs tout en évoluant avec les artistes et le public.

Je m’attends aussi à ce que le MAF devienne un véritable lieu de référence, où les artistes puissent se professionnaliser, se rencontrer et construire des parcours durables grâce à des dispositifs comme la MAFAcademy et le femtorat.

Enfin, j’espère que le musée pourra renforcer ses partenariats, notamment financiers et institutionnels, afin d’assurer sa pérennité et d’amplifier son impact à plus grande échelle.


Asakan : Quels seront les plus grands défis pour les artistes femmes dans les années à venir face à cette crise ?

Dre Marie Bagi : Les plus grands défis pour les artistes femmes dans les années à venir seront d’abord liés à la reconnaissance durable de leur travail dans un contexte artistique et économique de plus en plus fragile. La crise actuelle accentue les inégalités d’accès aux ressources, aux expositions et aux opportunités de visibilité, ce qui rend encore plus difficile la construction de carrières stables et pérennes.

Il y aura aussi un enjeu important autour de la professionnalisation et de la survie économique, car beaucoup d’artistes doivent jongler entre création et précarité financière.

Enfin, un autre défi majeur sera de continuer à faire évoluer les représentations, à s’imposer dans les récits institutionnels et à éviter un retour en arrière sur les acquis en matière de visibilité et d’égalité. Dans ce contexte, le rôle des institutions comme le MAF devient essentiel pour accompagner, soutenir et rendre visibles ces trajectoires.


Asakan : Dans une de vos interviews passées, vous dites : « Je fais attention de ne pas tomber dans les travers. Ni revanchards: les hommes ne resteront pas devant notre porte ». Pouvez-nous expliquer ?

Dre Marie Bagi : Je reste en effet très attentive à ne pas inscrire le projet dans une logique de confrontation ou d’exclusion. L’objectif du MAF n’est absolument pas de fonctionner sur un modèle revanchard ou de fermeture, mais au contraire de proposer un espace de reconnaissance, de dialogue et de rééquilibrage des récits.

Il ne s’agit pas d’opposer les artistes entre elles et eux, ni de dresser des barrières, mais bien de rendre visibles des trajectoires qui ont longtemps été marginalisées. Le musée se veut donc ouvert, inclusif et tourné vers la rencontre, en considérant que l’histoire de l’art se construit dans la diversité des regards et des contributions, sans logique d’opposition.


Asakan : Vous êtes également spécialiste des artistes Camille Claudel et Louise Bourgeois sur lesquelles a porté votre thèse de doctorat en 2018. Pourquoi vous êtes-vous intéressée à ces deux artistes ?

Dre Marie Bagi : Je me suis intéressée à ces deux artistes parce qu’elles incarnent, chacune à leur manière, des trajectoires à la fois puissantes et profondément révélatrices de la place des femmes dans l’histoire de l’art. Mon travail de recherche sur Camille Claudel (1864-1943) et Louise Bourgeois (1911-2010) s’est construit autour de leur reconnaissance tardive en 1982, date que j’ai découverte lors de mes recherches doctorales, ainsi que la pratique de la sculpture, un médium exigeant, longtemps dominé par les hommes, dans lequel elles ont pourtant développé des univers extrêmement personnels et novateurs. Ce décalage entre la force de leur production artistique et la reconnaissance institutionnelle interroge profondément les mécanismes de visibilité dans le monde de l’art, et confirme en quelque sorte les constats qui traversent mon engagement aujourd’hui.


Asakan : Comment les situez-vous dans votre démarche contemporaine ?

Dre Marie Bagi : Je situe Camille Claudel et Louise Bourgeois comme des figures fondatrices et structurantes dans ma démarche. Elles représentent deux parcours essentiels pour comprendre les enjeux de visibilité, de reconnaissance et de légitimité des artistes femmes dans l’histoire de l’art.

Leur travail, notamment dans la sculpture, a ouvert des voies formelles et sensibles majeures, en explorant le corps, la mémoire, la psychologie et l’intime avec une force rarement reconnue à leur époque. Dans ma démarche, elles incarnent à la fois une mémoire et une continuité : mémoire d’une reconnaissance tardive qui interroge les institutions, et continuité dans le sens où elles inspirent aujourd’hui encore les artistes et les réflexions que nous portons au MAF.

Elles ne sont donc pas seulement des références historiques, mais des présences actives dans la manière dont je pense la place des femmes dans la création contemporaine et dans le rôle des musées aujourd’hui.


Camille Claudel, « L’Implorante »,
Ouverture du Musée Camille Claudel à Nogent-sur-Seine, le 26 mars 2017
Crédit Photo : Marie Bagi
Louise Bourgeois, « Maman »
 Exposition à la Fondation Serralves Porto
Crédit Photo : Marie Bagi

Asakan: Qu’est-ce qui vous nourrit et vous fascine tant dans cet amour de l’art ?

Dre Marie Bagi : Ce qui me nourrit avant tout dans cet amour de l’art, c’est sa capacité à créer du sens là où il n’y en avait pas encore, à ouvrir des espaces de réflexion, d’émotion et de liberté. L’art permet de relier des expériences individuelles à quelque chose de plus universel, tout en restant profondément singulier dans chaque œuvre et chaque regard.

Ce qui me fascine également, c’est la puissance de transmission qui s’en dégage : une œuvre peut traverser le temps, dialoguer avec des générations différentes et continuer à produire des interprétations nouvelles.

Enfin, il y a dans l’art une forme d’inépuisable curiosité, une invitation constante à regarder autrement le monde, les autres et soi-même. C’est cette combinaison entre émotion, pensée et partage qui continue de nourrir mon engagement au quotidien.


Asakan : Quelles sont vos références quotidiennes en matière de presse spécialisée art ?

Dre Marie Bagi : Au quotidien, je m’informe à travers un mélange de presse spécialisée et de formats divers. Je lis bien sûr quelques références comme Artpress ou The Art Newspaper, mais je privilégie aussi des supports via les réseaux sociaux qui permettent de rester connectée à l’actualité de manière directe et fluide.

Je consulte régulièrement des plateformes en ligne, des newsletters de musées et de galeries, ainsi que des magazines culturels comme Beaux-Arts Magazine, qui offrent une bonne synthèse entre exigence et lisibilité. Les réseaux des institutions, les podcasts et les entretiens avec des artistes sont également très importants, car ils permettent d’avoir une approche plus vivante et incarnée de l’actualité artistique.


Asakan : Et comme références davantage atemporelles?

Dre Marie Bagi : Au-delà de l’actualité, mes références sont surtout des figures théoriques et artistiques qui traversent le temps et continuent de nourrir ma réflexion. Je pense notamment à des historiennes de l’art comme Linda Nochlin (1931-2017), dont l’essai sur Pourquoi n’y a-t-il pas de grandes artistes femmes ? a profondément transformé la manière de penser l’histoire de l’art, ou encore Griselda Pollock (*1949), qui a développé une approche essentielle sur les représentations, le genre et les structures de pouvoir dans le champ artistique.

Ces références, plus atemporelles, permettent de garder une profondeur de regard et d’inscrire ma pratique dans une réflexion critique plus large sur les mécanismes de visibilité, de reconnaissance et de construction des récits artistiques.


Asakan : Selon vous, l’Art est-il si important dans nos vies ?

Dre Marie Bagi : Oui, l’art est essentiel dans nos vies, car il permet de donner forme à ce que les mots ne suffisent pas toujours à exprimer. Il ouvre des espaces de sens, d’émotion et de réflexion, et nous aide à mieux comprendre le monde autant que nous-mêmes.

L’art crée du lien entre les individus, les cultures et les époques, en faisant dialoguer des expériences différentes à travers le temps.

Il joue aussi un rôle fondamental dans notre capacité en nous amenant à questionner, à imaginer et à nous projeter autrement. Dans une société souvent rapide et normée, il offre un temps de regard et d’écoute, indispensable pour développer une pensée plus libre et plus nuancée. C’est en cela que l’art occupe une place si importante : il ne se contente pas d’embellir le monde, il nous aide à l’habiter autrement.


Asakan : Quel est votre regard sur la place des femmes aujourd’hui ?

Dre Marie Bagi : La place des femmes aujourd’hui a beaucoup évolué, mais elle reste encore traversée par des inégalités structurelles, notamment dans certains domaines comme l’art. Nous pouvons observer des avancées réelles en termes de visibilité et de reconnaissance, mais elles ne sont pas encore pleinement consolidées et peuvent parfois rester fragiles.

Dans le champ artistique en particulier, les femmes sont de plus en plus présentes et actives, mais leur légitimité et leur place dans les récits institutionnels restent des enjeux importants. C’est pourquoi il est essentiel de continuer à soutenir leur visibilité, leur professionnalisation et la reconnaissance de leurs contributions, afin que cette évolution ne soit pas seulement conjoncturelle, mais durable et profondément ancrée dans les structures.


Asakan : Vos projets en cours ou à venir ?

Dre Marie Bagi : Les projets en cours et à venir s’inscrivent dans la continuité de la mission du musée, avec une volonté de consolider ce qui a été initié tout en ouvrant de nouvelles perspectives. Je travaille notamment à renforcer la programmation artistique, à développer des collaborations avec des artistes et des institutions à l’échelle suisse et internationale, et à poursuivre le travail d’accompagnement des artistes à travers la MAFAcademy et le dispositif de femtorat.

Dans cette dynamique, je vais également développer une dimension plus directe de transmission au sein même du musée, en donnant des cours et en proposant des conférences. L’idée est de rendre le lieu encore plus vivant, en en faisant un espace de partage des savoirs, d’échanges et de réflexion, où le public peut rencontrer l’art autrement, dans une relation plus incarnée et continue.

L’objectif est de faire du MAF un lieu en constante évolution, à la fois ancré et ouvert, où les projets artistiques et humains puissent se développer dans la durée.


Asakan : Un dernier mot ?

Dre Marie Bagi : Un dernier mot serait de dire que ce projet est avant tout une aventure collective et vivante. Rien de ce qui a été accompli n’aurait été possible sans les artistes, les équipes et toutes celles et ceux qui ont cru en cette démarche dès le départ.

J’espère que le MAF continuera à être un lieu de rencontres, de transmission et d’audace, où l’art reste un espace de liberté et de questionnement.

Musée Artistes Femmes (MAF)
Rue de la Louve 3, 1003 Lausanne, Suisse
Ouvert : du mardi au vendredi de 10h à 18h, le samedi de 12h à 18h et le dimanche de 11h à 18h.
+ d’infos:  le-maf.ch
Pour soutenir Le MAF: le-maf.ch/soutien

La Rédaction.

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