Yassine Mekhnache : « Chaque territoire m’oblige à re-questionner mon geste, mes références, ma place. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas d’emprunter, mais de dialoguer. »

Né en 1979, Yassine Mekhnache alias Yaze, Artiste autodidacte Franco-Algérien, sonde, examine et interroge les textes, les rencontres, les lieux, les savoir-faire pour mettre en lumière les profondeurs de l’âme humaine. Passionné et enthousiaste, son travail, inspiré par les traditions du Maroc, de l’Inde et du Nigéria, marie la gestuelle spontanée de la peinture avec la précision délicate de la broderie comme pour nous rappeler qu’entre l’artisanat et l’art, il n’y a presque pas de frontière ; sinon pas du tout. Si ce n’est pour nous inviter, de manière radicale, à nous dépouiller de nos égos et grandir ensemble.

Entretien.


Portrait de Yassine Mekhnache
Crédit Photo : Droits Réservés

Asakan : Comment êtes-vous venu à l’art ?

Yassine Mekhnache : Dans mes plus anciens souvenirs, j’ai toujours été peintre. Le graffiti a été mon école. Cette pratique a éveillé en moi une recherche autour du portrait, ce qui m’a amené vers l’abstraction, puis vers l’intégration de la broderie traditionnelle dans mon processus de création.


Asakan : Et puis, vous avez quitté le monde du graffiti pour la peinture sur toile. Quel a été l’élément déclencheur ?

Yassine Mekhnache : Ce ne fut pas une rupture brutale, plutôt un glissement. Le graffiti m’a appris l’espace de liberté totale, l’énergie brute, mais aussi une certaine forme de vitesse. Puis, j’ai eu besoin de rester plus longtemps avec les images, de les laisser se construire autrement dans mon mental. La toile m’a donc permis d’entrer dans cette temporalité différente, plus intérieure.


Asakan : A partir de 2013, vous avez mis en place un protocole de travail qui est devenu comme une espèce de marque de fabrique personnelle à travers votre série : « La conférence des oiseaux ». Qu’est-ce qui a gouverné ce choix ?

Yassine Mekhnache : La Conférence des Oiseaux, récit emblématique de la pensée Soufi, je l’ai découvert il y a quelques années grâce à mon ami réalisateur et écrivain Rachid Djaïdani (il fut l’élève de Peter Brook, qui a lui-même proposé une interprétation théâtrale de ce texte). Au fil de nos échanges, « La Conférence des Oiseaux » m’inspirait de plus en plus et j’ai pris la décision de proposer une variation picturale sur ce thème.

Fort de l’expérience de ma collaboration avec l’artisanat marocain (les brodeuses de Tamesloht), j’ai alors imaginé une architecture invisible, une fusion de broderie, un fil tendu entre le Maroc et l’Inde, entre Tamesloht et Pondichéry.

Le parallèle entre le caractère des oiseaux d’Attar et les multiples facettes psychologiques humaines auxquelles ils font référence m’ont permis ensuite de comprendre que ce thème s’inscrivait dans la continuité de l’étude sur le portrait humain.

Les brodeuses et brodeurs indiens étaient aussi très enthousiastes de participer à ce projet, ils ont découvert les techniques marocaines, les ont comparées aux leurs et ont pu mettre en place un travail tout en surpiqure et fusionnement. 

Le pont invisible entre ces deux cultures, ces deux approches de la broderie, était en train de se construire et lorsque je me suis aperçu que les brodeuses indiennes portaient aussi le henné dans la paume de leurs mains, j’ai su que j’étais sur la bonne voie !!  Car les petits détails de la vie ont toujours beaucoup compté pour moi.


Yassine Mekhnache dans son atelier, préparant la colorimétrie des oiseaux d’Attar
Crédit Photo : Droits Réservés

Asakan : Pour mieux comprendre cette démarche, quelles sont par exemple les différentes phases de la réalisation d’une toile de ce type ?

Yassine Mekhnache : Elles se composent de trois énergies : La précision du patronage que j’amène par le dessin ou parfois simplement par un geste, le savoir-faire ancestral de la broderie et le lâcher prise de la peinture.


Asakan : Précisément, à quel moment vous introduisez la peinture ?

Yassine Mekhnache : Elle surgit à la fin du travail de broderie pour relier, révéler ou parfois perturber ce qui a été construit.


Asakan : Pourquoi cette démarche ?

Yassine Mekhnache : Je suis convaincu qu’il est possible de créer des images neuves à partir de savoirs anciens, je m’inscris dans une lignée d’artistes ou l’engagement physique et manuel est primordial. Dans mes œuvres, le travail de l’artiste et celui de l’artisan est complémentaire, indissociable, seul compte l’intelligence de la main et le placement du corps. Je revendique un travail sans machine. Ces Artisanes sont évidemment porteuses d’un grand art, mais aussi d’un savoir-faire ancestral que j’arrive parfois à ressentir, c’est très puissant.


Asakan : Revenons à la broderie, vous avez commencé cette série sur « La Conférence des Oiseaux » avec 20 artisanes marocaines. Racontez-nous ?

Yassine Mekhnache : En 2007 quand j’ai rencontré ces artisanes pour la première fois, elles étaient vraiment enthousiastes et émues par notre collaboration, j’ai eu l’impression qu’elles étaient fières, et que cela apportait une nouvelle dimension à leur travail.

Elles m’ont accueilli comme un fils, ont eu confiance en moi et ont su très rapidement adapter leur savoir-faire à ma vision contemporaine.

Ce n’était pas un choix purement esthétique. La broderie, au Maroc, porte une mémoire, une précision, une patience que je ne pouvais pas recréer seul. Travailler avec ces artisanes, c’était accepter de perdre une forme de contrôle pour laisser entrer une intelligence collective dans l’œuvre.


Yassine Mekhnache et les brodeuses marocaines en plein travail
Crédit Photo : Droits Réservés

Asakan : Qu’est-ce qui distingue ces motifs que vous dessinez et qu’elles brodent de ceux que vous avez réalisés en 2010 dans la série « Maroc en Mouvement » ?

Yassine Mekhnache : « Maroc en Mouvement » était encore très lié à une énergie directe, presque spontanée. Avec « La Conférence des oiseaux », les motifs deviennent plus construits, plus symboliques. Il y a une recherche d’équilibre entre le geste libre et une forme de langage plus intérieur, presque silencieux.


Yassine Meknache, « Maroc mouvement », 2012
Broderie marocaine, point de Fès, encre et huile sur toile, 190 x 190 cm x 10 cm
Courtesy de l’Artiste

Yassine Meknache, « La Conférence des Oiseaux », 2016. Broderie indienne, encre et huile sur toile, 150 x 150 cm x 10 cm Courtesy de l’Artiste


Asakan : Il s’agit donc d’une réflexion autant sociologique qu’artistique pour affirmer le geste collectif à l’individuel ?

Yassine Mekhnache : Oui, forcément. Ce qui m’intéresse, c’est justement cet endroit où l’individuel ne disparaît pas, mais se transforme au contact du collectif. L’œuvre devient un espace de circulation : entre moi, les artisanes, les traditions, les territoires, ce n’est plus une signature unique, mais une forme de constellation.


Asakan : Vous en parlez déjà, en 2016, vous décidez de voyager de l’Afrique vers l’Orient pour une collaboration avec un atelier de 20 brodeurs femmes et hommes et un objectif de transmission. Pouvez-vous nous en parler ?

Yassine Mekhnache : Cette fascination pour l’Inde est née lors d’un premier voyage en 2005. J’ai parcouru la plaine du Gange de New-Delhi à Varanasi en effectuant un travail photographique à l’aide d’affiches que je mettais en scène dans divers environnements. J’ai terminé ce voyage à l’époque en sacralisant ces affiches en les faisant dériver sur le Gange très tôt le matin lors des cérémonies de purifications.

L’Inde est un pays mystique, immensément riche dans sa diversité et tellement inspirant. La profondeur de ses âmes est palpable au quotidien, je pense encore n’avoir fait qu’effleurer toute sa grandeur. J’ai souvent ressenti certaines similitudes avec le Maroc, une certaine manière de concevoir la vie, surtout dans les campagnes où les gens sont encore très en phase avec la terre et tous ses cycles.

Et je considère aujourd’hui les Indiens comme les Mozart de la Broderie.

Plus tard, repartir en Inde pour élaborer la série de « La conférence des oiseaux » a été très important. Il ne s’agissait pas seulement de produire, mais de participer à une transmission. Les brodeurs avec qui je travaillais avaient cette volonté de partager un savoir ancestral avec des jeunes. J’étais là à la fois comme artiste et comme témoin de cette circulation du savoir. Cela a profondément nourri ma manière de penser le travail.


Asakan : Puis « Soul Mirror », une nouvelle série, toujours avec le même atelier à Pondichery. Peut-on dire que cette dernière série s’inscrit dans la continuité de « La conférence des oiseaux » ?

Yassine Mekhnache : J’ai imaginé une sorte de châssis rond, bombé, comme une sorte de bouclier. Le roi Salomon s’était aventuré dans les montagnes pour se retrouver. Il aperçut un arbre et compris le langage des oiseaux. Donc, pour construire « Soul Mirror », je me suis inspiré du sceau de Salomon.

J’ai récupéré toute la structure géométrique du sceau et je l’ai adapté au Cantique des Oiseaux. J’ai placé la conscience (la Huppe) tout autour du cercle ainsi que des oiseaux en vol, un couple de Geais qui illustre l’amour et au centre la Simorgh, le Phenix, le dieu des oiseaux, l’objet de la quête.

Cette série a été brodée en Inde, cousue de fils d’or, de perles et de sequins.


Yassine Meknache, « Soul Mirror », Solo show ALCHYMIA,
Château de Chamarande, Essonne, 2018
Courtesy de l’Artiste

Asakan : Dans le même temps, vous avez réalisé des séries comme « Indian Mouvement », « Canopée », tout en sortant complètement du chemin qu’on vous connaissait avec la série « Double Esprit ». L’Orient aura donc eu une influence majeure sur votre travail ?

Yassine Mekhnache : L’Orient a été une étape importante, mais je ne le vois pas comme une influence au sens strict. C’est plutôt une rencontre, un déplacement. Chaque territoire m’oblige à re-questionner mon geste, mes références, ma place. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas d’emprunter, mais de dialoguer.


Yassine Meknache, « Indian Mouvement », 2020
Broderie indienne et encre sur toile, 208 x 177 cm x 10 cm
Courtesy de l’Artiste
Yassine Meknache, « Canopée », 2020
Broderie indienne et encre sur toile, 149 x 200 cm x 10 cm
Courtesy de l’Artiste

Asakan : Quelles sont vos autres sources d’inspiration ?

Yassine Mekhnache : Elles sont multiples. Il y a bien sûr les textes, comme ceux d’Attar, mais aussi les rencontres, les lieux, les savoir-faire.

Je suis très attentif à ce qui se transmet de manière silencieuse : les gestes, les rythmes, les manières de faire. Parfois, une broderie, une posture ou un regard en disent plus qu’un long discours.


Asakan : En 2021, par l’entremise du curateur nigérian et fondateur de l’Africain Artist Foundation (AAF), Azu Nwagbogu, vous initiez votre troisième collaboration avec cette fois-ci des artisans brodeurs de Zaria, au Nigeria. Comment le travail de ces artisans est-il entré en résonance avec votre démarche artistique ?

Yassine Mekhnache : Les artisans de Zaria dans le nord du Nigeria ont une manière très particulière de travailler la matière, avec une énergie différente. Ils n’utilisent aucune technique pour tendre le tissu avant de le broder, ce qui crée des déformations que je trouve très particulières, alors que les brodeuses marocaines utilisent un tambour qu’elles déplacent sur le tissu et les Indiens tendent le tissus entre deux barres de bois.

Ce qui m’intéressait aussi, c’était de voir comment cette énergie pouvait entrer en résonance avec mon langage, sans l’effacer. Nous avons brodé des mouvements, des taches, des éclaboussures. Dépigmenter le tissu en créant les mouvements à l’aide javel et repigmenter avec la broderie traditionnelle. 

Cette collaboration a ouvert une nouvelle dimension dans mon travail.


Asakan : Est-ce qu’on peut y percevoir également une dimension d’intégrer l’Afrique Subsaharienne dans votre démarche ?

Yassine Mekhnache : Ce n’est pas une volonté stratégique, mais c’est une évidence. Je suis Africain et il était important que ce travail dialogue aussi avec ces territoires voisins. Pas pour représenter, mais pour relier. Ressentir les anciennes connexions, ces connexions de la période précoloniale mais aussi actuelles qui nous entourent et se perçoivent au quotidien dans les détails de la vie. 


Asakan : Votre travail peut-il être aussi interprété comme politique, engagé parce qu’il réunit des géographies d’ici et d’ailleurs ?

Yassine Mekhnache : S’il l’est, c’est de manière indirecte. Le fait de créer des ponts entre différentes géographies, de valoriser des savoir-faire, de travailler avec des collectifs, porte forcément une dimension politique. Mais ce n’est pas un discours, c’est une pratique.


Asakan : La matérialité et le propos forment-ils un tout ?

Yassine Mekhnache : Oui, complètement. Le sens ne peut pas être séparé de la matière. Ce que raconte une œuvre passe aussi par ce qu’elle est physiquement, par le temps qu’elle contient, par les gestes qu’elle a traversés.


Asakan : Vous avez inauguré, du 28 septembre au 20 novembre 2022, la Galerie du 19M …

Yassine Mekhnache : En effet, j’ai inauguré la Galerie du 19M avec une rétrospective de mon travail autour de la broderie. Le titre de l’exposition « Murdiya » est un mot Haoussa qui veut dire entrelacement. C’est aussi le nom d’un cordon de fil coton typique des brodeurs Haoussa. J’étais très honoré que la maison Chanel me fasse confiance pour ce projet. Cela m’a permis de collaborer avec la maison de broderie LESAGE sur une très grande pièce de 6m 50 sur 4m 20 qui est maintenant pérenne à l’entrée de la galerie.


Yassine Meknache, « Murdiya», 2022
Tryptique Collection de la Galerie du 19M
Courtesy de l’Artiste et de la Galerie du 19M
Photo © : Studio François Rousseau

Asakan : En quoi la dimension artisanale des œuvres est essentielle pour vous ? Art et artisanat sont-ils les deux faces d’une même médaille ?

Yassine Mekhnache : Pour moi, la frontière est assez artificielle. L’artisanat porte une exigence, une précision, une mémoire qui sont essentielles. Mon travail consiste justement à créer des espaces où ces distinctions deviennent moins rigides.


Asakan : Pouvez-vous nous dire quelle est l’œuvre emblématique de votre carrière ?

Yassine Mekhnache : Je pense à certaines pièces de « La Conférence des oiseaux », parce qu’elles ont posé les bases de ce que je fais aujourd’hui. Mais je n’ai pas envie de figer une œuvre comme emblématique. Chaque travail est une étape, pas une finalité.


Asakan : Que souhaitez-vous aux générations d’artistes qui viennent ?

Yassine Mekhnache : De prendre le temps. De ne pas chercher à répondre trop vite aux attentes. Et surtout, de rester attentifs à ce qui les traverse vraiment.


Asakan : Un mot de fin ?

Yassine Mekhnache : Continuer à chercher, sans forcément vouloir conclure. Rester peintre à l’infini …

Pour en savoir plus sur le travail de Yassine Mekhnache :

La Rédaction.

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