Figure incontournable, mais très discrète, de la scène contemporaine béninoise, Nathanaël Vodouhè, né en 1986 à Cotonou au Bénin, où il vit et travaille, propose, du 12 février au 08 mars à La Maison Rouge, à Cotonou, « Cérémoniels », un solo show qui revient généreusement sur un rituel fondamental de la philosophie Vodoun et ses interrelations/interactions avec l’humain.
Entretien.

Asakan : Comment vous est-venu ce désir de faire de l’art ? Quel est votre parcours ?
Nathanaël Vodouhè : Le désir de dessiner vient d’un frère. Petit à petit, j’ai commencé à apprendre avec lui. Je dessinais dans mes cahiers, et livres. En 2008, je rencontre le doyen Dominique Zinkpè sur insistance d’un ami. Quand il a vu les 8 tableaux que j’ai ramenés avec moi, on a longuement discuté et il m’a conseillé d’aller à la bibliothèque du Centre Culturel Français de Cotonou (aujourd’hui Institut français de Cotonou) pour en apprendre davantage à travers les livres d’art. A partir de là, j’allais me documenter régulièrement, je travaillais de temps en temps aussi avec lui, et il m’appelait également si besoin. Plus tard, en évoluant dans le milieu, j’ai rencontré d’autres artistes comme Marius Dansou, Benjamin Deguenon, ou encore Rafiy Okefolahan avec qui nous avons pris l’habitude de travailler ensemble pour nous améliorer ou participer à des résidences internationales.
Asakan : Donc, vous n’avez pas vraiment fait votre apprentissage dans l’Atelier du Maitre Dominique Zinkpè ?
Nathanaël Vodouhè : Non ou du moins pas comme les autres qui vivaient et travaillaient-là. J’y allais ponctuellement si je ne faisais rien ou si on avait besoin de moi. Mais je suis quelqu’un qui apprend très vite.
Asakan : Et à partir de quel moment vous vous êtes rendu compte que vous étiez en train de devenir ainsi un artiste ?
Nathanaël Vodouhè : Quand j’ai fait ma première exposition personnelle « We Have The Choice » en 2014 à l’Institut français de Cotonou. Cette expo rassemblait des œuvres en peintures et moquettes.


Vues de la première exposition personnelle de Nathanel Vodouhè – « We Have The Choice » à l’Institut français du Bénin Crédit Photos : Nathanaël Vodouhè
Asakan : Aujourd’hui, vous réalisez des sculptures sur bois et vous faites de la peinture, mais également des installations et des performances. Qu’est-ce qui vous pousse à combiner autant de disciplines ?
Nathanaël Vodouhè : Ah vous savez, les artistes sont presque des scientifiques dans leurs démarches. Quand j’ai une idée, je me pose des questions autour de cette idée, de la perception que les gens en auront, avec quoi et comment matérialiser au mieux cette idée. C’est ainsi que je suis arrivé à la performance avec le Congolais Vitshois Mwilambwe Bondo. Ils m’ont enseigné l’histoire, la pratique de ce medium et comment l’utiliser pour faire passer mon message. Si un artiste n’apprend pas, il ne peut pas s’improviser performeur.
Après, j’ai aussi essayé de m’exprimer avec le jeu des installations en fonction des thématiques que je voulais aborder, mais ce que j’aime par-dessus tout, c’est la peinture et la sculpture. Elles restituent au mieux mes idées, même si je n’avais jamais pensé que je ferais de la sculpture. C’est après une résidence en Europe que j’ai remarqué qu’il y a, dans la société, beaucoup d’addictions à la cigarette, à l’alcool, au jeu… J’ai donc voulu personnifier l’objet de la dépendance en lui donnant une tête, un bras …

Sculpture sur bois brulé, 225 x 25 cm
Crédit Photo : Nathanael Vodouhè Courtesy de l’Artiste
Asakan : Du coup, comment travaillez-vous ?
Nathanaël Vodouhè : Aujourd’hui, je travaille essentiellement la peinture et la sculpture. Pour la peinture, je fais généralement le dessin et je passe les différentes couches de peinture jusqu’au coup de pinceau final. Par contre, pour la sculpture, c’est une autre approche. J’ai des assistants qui me suivent depuis des années et avec qui je récupère le bois, je le brule à grands feux, je le sculpte et je fais la finition.
Asakan : Quels sont les thèmes que vous abordez dans vos créations? Les artistes qui vous inspirent ?
Nathanaël Vodouhè : Je travaille beaucoup sur les sujets liés à la culture béninoise et à la transmission. Ces sujets peuvent notamment inclure des concepts plus profonds tels que le respect de la tradition, la spiritualité, la fierté, l’amour, notre mémoire partagée, et la sacralité de la vie humaine.
Notre héritage culturel est très large et c’est pourquoi je m’attache à révéler ce qui se fait chez nous que nous connaissons ou que nous ignorons encore.
Quant aux artistes qui m’inspirent, je citerai Dominique Zinkpè, Charly d’Almeida, Tchif, Soly Cissé et Vitshois Mwilambwe Bondo. Avec le temps, tous mes ainés artistes béninois m’inspirent parce qu’à partir du moment où j’ai cherché ou appris de ce qu’ils font, de leurs expériences, alors ils m’ont inspiré. C’est grâce à eux que l’art contemporain béninois connait sa richesse et son dynamisme actuels.
Asakan : « Cérémoniels » est le titre de l’exposition que vous présentez à La Maison Rouge à partir du 12 février prochain. Pourquoi intituler l’exposition « Cérémoniels » ?
Nathanaël Vodouhè : Les 8 peintures de grands formats que je présente à l’occasion de cette exposition personnelle, que ce soit avec des coqs, des boucs ou moutons et des adeptes femmes ou hommes du vodoun, font partie d’une même série que j’ai intitulée « Cérémoniels ». C’est un ensemble de scènes qu’on observe lors des cérémonies vodoun et qui traduisent le fait que les animaux ne sont pas des éléments de simples rituels mais permettent de connecter notre monde à l’invisible, donc sont des médiateurs entre les humains, les ancêtres, les divinités et Dieu suprême pour apaiser, remercier ou demander protection. En quelque sorte, ces animaux se sacrifient pour ceux qui les utilisent comme des parents se sacrifient pour donner une meilleure vie à leurs enfants ou comme Isaac, à défaut de pouvoir sacrifier son fils, a immolé un mouton pour honorer son Dieu. « Cérémoniels », c’est ainsi une sorte d’immersion dans cette réalité spirituelle pour essayer de mettre en avant ces animaux et ces adeptes, souligner les liens qui se créent entre l’animal sacrifié et la personne pour laquelle il est sacrifié. Et rappeler que le vodoun est une philosophie de la relation entre le vivant et la mort qui est aujourd’hui encore extrêmement menacé.

Acrylique sur toile, 200 x 200 cm
Crédit Photo : Nathanael Vodouhè Courtesy de l’Artiste
Asakan : On remarque qu’il n’y a pas de titre pour chacune des huit œuvres qui seront exposées ?
Nathanaël Vodouhè : Oui. Je n’ai pas voulu donner de titre à aucune des œuvres de la série. C’est juste « Cérémoniels ».
Asakan : Et pourquoi que de grands, de très grands formats ?
Nathanaël Vodouhè : J’ai fait exprès de travailler sur de grands formats. C’est pour que le visiteur soit bien imprégné de ce qu’il voit, qu’il vive la toile comme une réalité, et que l’interaction entre l’œuvre et lui soit manifeste. C’est ce qui m’intéresse véritablement.
Asakan : Qu’espérez-vous pour le public en initiant cette exposition dans un lieu à la fois artistique et de vie qu’est la Maison Rouge ?
Nathanaël Vodouhè : C’est de se projeter, aller en profondeur, ne pas rester en surface ou bien à la surface pour apprécier les valeurs culturelles et sociales qui sont les nôtres. Et, au cas où, poser des questions pour comprendre l’aspect caché des choses.

Courtesy de l’Artiste, de La Maison Rouge et de HBMC
Asakan : L’art est-il si nécessaire, si important pour nos vies ?
Nathanaël Vodouhè : L’art est nécessaire et important car il témoigne de notre temps, de notre vécu. C’est un archivage des émotions, sensibilités et histoires de chaque époque et tant de choses seraient perdues s’il n’existait pas l’art pour les exprimer. Il y a aussi le fait que l’artiste est un médiateur entre Dieu et la création, l’œuvre d’art au milieu du divin et de la matière.
Asakan : Quels conseils donneriez-vous aux plus jeunes qui sont en train de rentrer dans le monde de l’art ?
Nathanaël Vodouhè : Le fait d’être artiste et de vivre de son travail, c’est énormément de sacrifices et de temps de recherches. Je leur conseillerais de s’armer à travailler, persévérer. C’est vrai qu’il n’a pas d’écoles d’art spécifiquement au Bénin, mais à partir du moment où nos ainés et nous autres sommes sur la scène internationale en étant autodidactes, ils doivent savoir que c’est faisable. Ils peuvent apprendre dans les livres, avec internet, prendre des cours à distance… Ils doivent aussi être curieux et beaucoup observer. Enfin, je leur passerais ma citation fétiche : « Trouver sans chercher, c’est avoir longtemps cherché sans trouver ».
Asakan : Un dernier mot ?
Nathanaël Vodouhè : Oui, je dirais aux amoureux de l’art que nous sommes toujours dans la continuité des Vodun Days et de venir découvrir ce que nous faisons du 12 février au 08 mars 2026 à La Maison Rouge.Nous invitons aussi les élèves, étudiants, les jeunes ouvriers, les déscolarisés et tout le monde à faire massivement le déplacement pour apprécier cet aspect de notre culture.
« Cérémoniels » de Nathanaël Vodouhè
A La Maison Rouge – Cotonou
Du jeudi 12 février au dimanche 08 mars 2026
Vernissage : Jeudi 12 janvier à 19h
Plus d’infos :nathanaelvodouhe.com/ ou hotel-benin-maison-rouge-cotonou.com/
La Rédaction.



