Tiffanie Delune : « Je ne cherche ni à plaire ni à m’enfermer, je souhaite uniquement appeler au rêve, à l’émotion, à la question et au dialogue entre les mondes et l’imaginaire »

Après presque d’un an de silence et de ressourcement, l’artiste franco-belge d’origine congolaise Tiffanie Delune (née en 1988) occupe pour la première fois, du 05 décembre au 17 janvier 2026, l’espace bruxellois de la Galerie Christophe Person. A cette occasion, elle déploiera une oeuvre inédite, réalisée entre 2023 et 2025, et toute pleine d’une maturité qui combine sa vie d’artiste, de femme, de mère et d’amoureuse du monde et de la vie en transformant la toile en un champ de tous les possibles.

Nous l’avons rencontrée pour vous à quelques jours de cette nouvelle exposition qui annonce en même temps sa rentrée artistique pour le compte de la saison 2025-2026.


Tiffanie Delune
Crédit Photo: Wolfgang Maurouard

Asakan: Vous êtes née en France d’une mère française et d’un père congolais-belge, vous avez grandi dans la region parisienne avant de faire un peu votre tour du monde à vous et de vous poser. Comment êtes-vous devenue l’artiste aux multiples compositions entre tous ces lieux ?

Tiffanie Delune: Je suis née et j’ai grandi en banlieue parisienne, ma mère est Française et mon père Congolais-Belge. À 18 ans, je suis partie vivre à Montréal et s’en sont suivies Genève, Paris, Londres et Lisbonne avant de rentrer vivre dans le Sud de la France en 2024. J’ai toujours été une enfant créative, toutefois je ne voyais pas cette voix comme possible – l’art s’est en quelque sorte démocratisé cette dernière décénnie avec la nouvelle génération et les réseaux sociaux, mais ce n’était pas forcément le cas dans les années 90-2000.

Alors, en parallèle d’une carrière de dix ans dans la publicité et la production photo, je suis partie vivre à Londres car je m’y suis toujours sentie plus libre. C’est l’énergie bouillonnante et créative de la ville et la naissance de mon fils en 2017 qui m’ont rappelé ce sentiment d’urgence de peindre.

Au départ, je peignais uniquement sur toile et rapidement j’ai compris que je n’étais pas une peintre à proprement dit. Je me suis intéressée avec beaucoup de curiosité à la couleur, à la matière, aux matériaux, à leur mémoire, leurs émotions et aux sentiments qu’ils procurent.

À ma pratique s’est instinctivement ajoutée le spray aérosol, les pastels gras, les découpes de papier, le fil brodé à la main, les paillettes et l’encre… Et je me suis amusée à passer de tout petit format sur papier à de grands textiles tout en gardant la toile en fond. Aujourd’hui je m’intéresse aussi énormément à l’espace, à l’architecture et à l’expérience sensorielle donc j’ai aussi collaboré sur une ambiance sonore lors de ma dernière exposition londonienne et j’aimerais beaucoup pouvoir présenter des murales et des installations dans les prochaines années.

D’un point de vue personnel, toutes ces formes d’expression me permettent de rester curieuse, stimulée, passionnée et d’étudier sans fin mon langage visuel – le champ des possibles étant infini. Je ne cherche ni à plaire ni à m’enfermer, je souhaite uniquement appeler au rêve, à l’émotion, à la question et au dialogue entre les mondes et l’imaginaire.


Asakan: Faudrait-il conclure que vous êtes une peintre ?

Tiffanie Delune: Non, je ne me considère pas peintre mais artiste plasticienne et la photographie et le croquis font pleinement partie de mon processus créatif.

Si on me suit sur les RS, on peut sans doute remarquer que les images que je photographie au cours de mes voyages, la nature, l’architecture, la couleur dans le quotidien, sont en effet intégrés d’une manière ou d’une autre dans mon travail. Quand à la sculpture, il n’est pas dit que je n’y viendrai pas avec le temps, l’espace et les ressources pour ; une carrière artistique est tellement longue, libre et vaste !


Asakan: En 2019, c’est la première exposition de votre carrière et ce fut à Londres. Quelles experiences et émotions en avez-vous gardé ?

Tiffanie Delune: Oui, j’ai été présentée à un public international pour la première fois en 2019 par Ed Cross Fine Art à la foire 1-54 à Somerset House à Londres, bien que j’avais été en résidence en 2018 au 16/16 à Lagos au Nigéria et exposé avec Rebecca Hinde dans le Sud de Londres. Je n’avais encore aucune attente et je ne suis pas sûre que je comprenais exactement ce qui se passait, les enjeux et les acteurs – je ne connaissais pas grand chose du monde de l’art. Le succès inattendu a été au rendez-vous et de nombreuses rencontres qui m’ont portées par la suite et encore jusqu’à aujourd’hui. Ça parait très lointain et en même temps hier car il s’est passé tellement de choses depuis, j’en suis très reconnaissante.


Asakan: Près de 6 ans plus tard et de multiples expositions à votre actif, votre travail sera présenté, du 05 décembre 2025 au 17 janvier 2026, dans l’exposition “Mouvements Sacrés”, avec l’artiste sénégalais Philippe Sène, à la Galerie Christophe Person-Bruxelles. Pouvez-vous nous en parler ?

Tiffanie Delune: Christophe est justement l’une des premières personnes que j’ai rencontrée dans ce milieu en 2018-2019 grâce à Ed, lorsqu’il travaillait à la maison de vente Piasa, donc ça me fait plaisir d’exposer aujourd’hui avec lui dans une ville qui fait partie de mon histoire familiale, Bruxelles. Le travail que j’y présente, réalisé de 2023 à 2025, sur toile, textile et papier montre une certaine « auto-compréhension » de mon langage visuel, une cohérence, une maturité, une profondeur et une liberté.

L’abstraction est un sujet d’étude vaste et sans fin, je tenais à créer mes propres lignes, mes formes et mes couleurs et cela prend du temps… Beaucoup de temps. Et, peut-être, qu’aujourd’hui, je sens que je suis quelque part plus avancée dans cette recherche, même si elle ne sera jamais acquise ni finie.

On retrouve notamment dans mon travail une balance entre des éléments venants de la nature, de l’anatomie, la géométrie, la magie, l’astrologie mais aussi beaucoup de psychologie… J’appelle ce travail des cartes intimes, intérieures, empruntes de mon monde physique, des voyages, du jeu, de l’émerveillement ; mais aussi de mon subconscient, de mes rêves, de mes réflexions sur l’être humain et sa relation au monde, au soi et à la nature.


Affiche de l’Exposition « Mouvements Sacrés » de Tiffanie Delune et Philipe Sène
Courtesy de la Galerie Christophe Person

Asakan: Quand on se plonge dans le communiqué de presse qui a été envoyé à notre rédaction à l’occasion de cette exposition, “Labyrinths and Stitches” et “Cartography of Heart”, deux oeuvres aux couleurs vibrantes qui y seront présentées, interpellent beaucoup…

Tiffanie Delune : Mon travail récent est directement lié à mon évolution en tant que femme, mère et artiste. Les deux dernières années ont été particulièrement riches en émotions, en transformation, en évolution. J’ai 37 ans aujourd’hui, et au fil de mes voyages, mes priorités ont changé, mon regard sur la vie s’est enrichi, apaisé, libéré, et ma confiance en moi s’est ancrée et je me suis détachée du regard de l’autre. Je suis rentrée vivre en France, le pays de mon enfance, que je réapprends, j’apprivoise avec la douceur et le calme du Sud, mais j’ai aussi perdu mon père après un long combat contre la maladie.

En cela, ces travaux de 2025 traduisent sans doute cet accomplissement, ce nouveau chapitre, cette danse fragile entre perte et renouveau. On voit que je m’intéresse beaucoup aux portes, aux fenêtres, aux points de passage, de connexion et à la danse intime et universelle de la vie. Je couds, je soigne, je relie, et je n’ai plus peur…


Tiffanie Delune, « Labyrinths & Stitches », 2025.
Technique mixte sur toile, 65 x 50 cm
Courtesy de la Galerie Christophe Person Crédit Photo : Studio Tiffanie Delune
Tiffanie Delune, « Cartography of The Heart IV », 2024.
Technique mixte sur toile, Diamètre : 70 cm
Courtesy de la Galerie Christophe Person Crédit Photo : Studio Tiffanie Delune

Asakan: Quel lien entre les matériaux, votre travail et vos motifs ?

Tiffanie Delune: Le matériau a une part de mémoire personnelle d’abord, elle m’a reconnectée avec mon enfant intérieure et l’a soignée. Les découpes de papier, le pastel gras, le fil, cette ambiance où j’ai plus l’air de fabriquer que de peindre. Mais il est aussi mémoire collective, le coton, le textile, le fil sont historiquement féminins, dit mineurs, et j’aime les sublimer, les mettre en avant, à part entière.

Ceci dit, je ne sais pas si mon travail est féministe. Cependant, il est résolument féminin tout en étant pluriel, nuancé et reconnaissant des multitudes qui nous alimentent et vivent en nous. Quelque part, je panse peut-être mon moi intérieur au monde extérieur et je tends un miroir d’ombres et lumières, de couleurs et d’émotions en retour. Comme une invitation universelle à penser, rêver, s’évader.

Dans cette recherche, la forme biomorphique est venue naturellement en partant de mon intérêt central pour la nature.

On retrouve en effet dans la pensée animiste, que tout est vivant, la nature n’a pas de premier ou second plan. Chaque détail s’exprime et détient un message, une part de magie. Il y a énormément de formes similaires entre la nature et le corps. Le pelvis ressemble à un papillon, la colonne vertébrale à un tronc… Alors j’étudie constamment cette forme fluide, naturelle, presque sans croquis trop défini, sans trop en faire. Je laisse la part intuitive, presque subsconsciente et naïve s’exprimer.

J’aime également le mouvement, il faut que ce soit onirique, que ça danse, vole, nage, s’emporte… Que les lignes connectent, relient, s’amusent.

Les formes géométriques sont ainsi omniprésentes dans mon travail mais jamais parfaites. Je les découpe à la main, sans les mesurer tout parfaitement car je tiens à cette imperfection à l’image de nos corps et de nos visages qui ne sont pas symmétriques.

Enfin, la feuille d’or s’exprime comme elle le veut, elle est fragile et incontrôlable mais si riche.


Tiffanie Delune, « Murale en Intérieur » (détail), 2024
Technique mixte sur toile, dimensions variables
Courtesy de la Galerie Christophe Person Crédit Photo : Studio Tiffanie Delune

Asakan: Ce faisant, est-ce que vous vous identifiez à une école particulière ?

Tiffanie Delune: Je suis entièrement autodidacte et je ne ressens pas le besoin de rentrer dans des cases ou d’être d’une école. Cependant, je peux reconnaitre ma recherche artistique dans celles des femmes spiritualistes du siècle passé, d’Hilma Af Klint à Emma Kuntz, celles qui avaient un rapport direct avec la nature et le féminin comme Georgia O’Keefe, et aussi celles qui ont travaillé la mémoire, l’enfance et le traumatisme comme Louise Bourgeois ou Niki de St Phalle. J’aime également la couleur de Frida Kahlo et d’Amrita Sher-Gil.

En lecture, des femmes libres et plurielles m’inspirent comme Maya Angelou, Maryse Condé, Anaïs Nin, Bell Hooks, ainsi que les écrivains spiritualistes : Khalil Gibran et Paulo Coelho.


Asakan : Selon vous, l’art est-il si important dans nos vies ?

Tiffanie Delune : Oui, surtout aujourd’hui je pense qu’il est essentiel. C’est un portail ouvert sur le monde du rêve. Le rêve c’est la chose qu’on ne peut pas nous enlever, qui est propre à nous, qui ne peut pas être dirigé, quantifié ou manipulé.

L’art permet de rêver, de voyager. Et justement, l’idée de mon travail c’est d’amener le spectateur dans un monde où il ne sait pas exactement où il est, faire voyager, faire rêver, et faire discuter. J’aime penser que si mon travail est chez quelqu’un et qu’il invite dix personnes à diner, que ces dix personnes auront chacun une émotion, un regard différent sur mon travail.


Asakan : Que dirait l’artiste talentueuse et internationalement reconnue que vous êtes à la jeunesse montante ?

Tiffanie Delune : Je ne me vois pas ainsi, je connais des artistes qui sont très grands et moi, je suis toute petite. Mais si je devais donner des conseils, je dirais que si on reçoit l’appel – parce que c’est un appel être artiste ou travailler dans l’art – il faut faire preuve de patience, d’humilité et d’une grande discipline.Ce sont des heures de travail qu’on ne voit pas dans le monde des réseaux sociaux et une carrière artistique, c’est aussi un choix de vie qui va plus loin que le fait de créer. C’est une décision qu’on prend et qu’on décide de porter toute sa vie.

Il faut savoir également s’entourer, écouter les conseils mais aussi et surtout sa voix intérieure.


Asakan : Un dernier mot ?

Tiffanie Delune : Je suis ravie de présenter un travail qui est dans une forme de maturité  et qui est un bel avant-goût de ce qu’on vous prépare pour Paris Art Fair en avril 2026 ! 

Exposition « Mouvements Sacrés » de Tiffanie Delune et Philippe Sène
Du 05 décembre 2025 au 17 janvier 2026
A la Galerie Christope Person – Bruxelles
Rue Emile Clause, 63
1180 Uccle, Bruxelles, Belgique
Plus d’infos : christopheperson.com

La Rédaction.

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