Voyageant et vivant en Afrique de l’Ouest depuis une dizaine d’années, Jérémy Cauden est un collectionneur et un curateur d’art africain contemporain. Dans cette interview qu’il nous a accordée, il exprime sa passion et son attachement aux œuvres qu’il a acquises ainsi que son expérience de collectionneur d’art.
Entretien.

Asakan : Quelle est votre relation à l’art ? Comment êtes-vous devenu collectionneur ?
Jérémy Cauden : Après avoir initialement collectionné des œuvres d’art classique africain (masques et statues), j’ai commencé à collectionner des œuvres contemporaines venant d’artistes africains en 2019 avec le désir de les soutenir et de les valoriser et ainsi contribuer à ma mesure à leur essor, à leur visibilité. Ces artistes m’ont ouvert à de nouvelles représentations, de nouvelles façons de penser le monde.
Asakan : Quel est votre prisme ? Quels artistes collectionnez-vous ? Quelles sont vos relations avec ces artistes ?
Jérémy Cauden : Je collectionne essentiellement des artistes du continent africain, principalement de la peinture. J’ai également une sensibilité particulière pour la sculpture sur bois. Bien que je sois encore un “jeune collectionneur”, mon regard a énormément évolué depuis mes premières acquisitions. Je suis toujours à la recherche d’œuvres aux techniques et esthétiques singulières. J’ai besoin de sentir dans les travaux des artistes une volonté d’imprimer leur part de vérité, un regard singulier sur ce qui nous entoure.
Je reste généralement en discussion régulière avec les artistes qui intègrent ma collection, pour évoquer leurs projets futurs, discuter de ce qui les anime. J’ai aussi noué avec certains d’eux des relations amicales fortes. Être au contact des artistes, échanger sur leur vision, aller les voir en atelier : tout cela a eu énormément d’impact sur ma façon de collectionner.
Asakan : Pensez-vous qu’on puisse prévoir avec exactitude les artistes qui marqueront l’histoire de notre époque ?
Jérémy Cauden : Bien que l’on puisse observer certains déterminismes et mécanismes du marché de l’art ou des prédispositions de certains jeunes artistes à s’imposer avec des propositions artistiques fortes, je me garde de faire des paris ouverts sur l’avenir. Seules leur détermination et leur envie de proposer un regard assumé, de repousser les limites, leur permettront de marquer leur temps.
Asakan : Aujourd’hui, votre collection s’élève à combien de pièces ? Pouvez-vous nous en citer quelques-unes ?
Jérémy Cauden : Ma collection compte à ce jour une quarantaine d’œuvres. Parmi les œuvres marquantes de ma collection, je citerais celles de Sess Essoh, artiste ivoirien et ami, dont le travail et les questionnements ne cessent de m’interroger. La texture et la patine des mystérieux portraits de la jeune sud-africaine Nthabiseng Boledi Kekana, les abstraits colorés d’Omar Bouragba, le joyeux chaos urbain dakarois de feu Ndoye Douts, la grammaire historique et royale d’Hako Hankson, ne cessent de m’émerveiller. J’ai un attachement spécifique et fort à chaque œuvre que j’ai acquise. Si elles sont dans ma collection, c’est pour une bonne raison.





Asakan : Décrivez-nous svp un objet de votre collection qui vous tient particulièrement à cœur ? Avec lequel entretenez-vous une relation particulière ?
Jérémy Cauden : Je pense forcément à ma toute première acquisition, une œuvre de Punch Mak, un immense portrait féminin de profil en clair-obscur, une toile que l’on possède à deux avec une amie, qui m’a encouragé à collectionner. Cette toile a suscité un changement dans ma vie et l’ouverture sur de nouveaux mondes, de nouvelles façons de voir et de représenter les choses. Depuis, il n’y a pas un jour sans que je regarde et cherche de nouvelles œuvres, de nouveaux artistes provenant du continent.

Asakan : Par quels biais avez-vous acheté les œuvres de votre collection ?
Jérémy Cauden : En majeure partie auprès des artistes. J’achète aussi en galerie,bien sûr. Ce qui m’intéresse à l’atelier c’est de pouvoir plonger dans l’univers de l’artiste, ressentir l’ambiance de son espace d’inspiration et de travail et me diriger vers des œuvres plus exploratoires, des tentatives plus marginales ou osées venant des artistes, ce qui s’avère malheureusement plus complexe à trouver en galerie.
Des œuvres au sein desquelles les artistes prennent des risques, cherchent à poser un jalon supplémentaire à leur travail, tentent d’étirer leurs sujets dans tous les sens.
Asakan : Votre regard sur le marché de l’art dans votre pays ? En Afrique ? Et dans le monde ?
Jérémy Cauden : Les artistes africains connaissent une visibilité médiatique internationale croissante, les nombreux évènements comme les foires contribuent énormément à cette ascension et l’on ne peut que s’en féliciter, il était temps. Mais ce n’est qu’un début.
Cependant, après une décennie de croissance du marché, on ne peut nier un certain tassement voire ralentissement du marché depuis 2 ans, notamment dans les ventes aux enchères. Après une phase que l’on peut aussi considérer comme au mieux opportuniste, au pire spéculative, l’évolution du marché doit être prise de façon positive. Le marché de l’art contemporain africain entame sa première période de maturité, qui va générer une montée en gamme des artistes et des œuvres exposées.
Je suis optimiste quant au développement de l’art sur le continent. Les événements ne cessent de croître, en nombre et en qualité. Les autorités publiques ont aussi compris l’importance de l’industrie artistique, créatrice d’emplois, un levier de soft power à l’international. À ces autorités et institutions régionales de mettre les moyens pour soutenir les initiatives, de mettre en place des fiscalités adaptées et cohérentes pour développer le marché de l’art ici en Afrique. J’espère voir se structurer un réseau de collectionneurs à l’échelle du continent, qui permettrait de contextualiser les créations dans leur environnement culturel, de susciter des vocations, d’écrire un narratif africain de l’histoire de l’art, inclusif et juste.
Asakan : Au-delà, quel est pour vous le rôle du collectionneur d’art aujourd’hui ? Faites-vous une différence entre le collectionneur et l’amateur d’art ?
Jérémy Cauden : Le rôle d’un collectionneur est de valoriser et de soutenir les artistes, en construisant un ensemble cohérent, d’œuvres fortes, singulières, avec des démarches authentiques. Des œuvres qui parlent de leur temps, qui cherchent à le comprendre ou qui esquissent des projections pour demain.
En tant que collectionneur, j’ai envie de partager ma passion, de créer des synergies avec d’autres collectionneurs, africains et jeunes.
Je pense qu’un collectionneur, d’une part ne peut s’empêcher d’acquérir des œuvres, d’autre part à conscience de construire un ensemble, une œuvre, en cherchant, en sélectionnant des artistes, des œuvres en fonction des contextes et des sensibilités. Collectionner, c’est vouloir comprendre et témoigner de son époque.
Asakan : Quel(s) conseil(s) donneriez-vous pour débuter une collection d’œuvres d’art ?
Jérémy Cauden : De ne pas se priver d’acquérir des œuvres à des petits prix, tant que celles-ci nous touchent, en galerie ou en vente aux enchères. Le prix n’est pas gage de qualité. C’est l’opportunité également de développer son œil, d’affiner ses goûts et sa démarche, de renforcer ses exigences.
De se laisser aller à ses coups de cœur même s’ils ne rentrent pas dans les standards du marché. C’est ce type d’œuvres qui donne de l’épaisseur à une collection, en repoussant les carcans imposés.
La Rédaction.