Une nouvelle génération d’auteur·e·s, commissaires, artistes, critiques, médiateur·rice·s et historien·ne·s de l’art façonne l’avant-scène et les coulisses du monde de l’art contemporain africain. L’esprit travaillé par de nouveaux enjeux et la plume animée par un désir de visibilité, ces nouveaux instigateurs et « agent·e·s » de la culture, dont plusieurs jeunes femmes africaines et afrodescendantes, soulignons-le, forment les contours d’une histoire de l’art contemporain en train de s’écrire et de se dire. Rencontre avec l’une d’entre elles, Louise Thurin, qui, depuis une position multisituée, investit son travail à réorienter les projecteurs vers la production d’artistes contemporain·e·s — et modernes ! — africain·e·s et issu·e·s de la diaspora.

Asakan : Vous êtes jeune, pourtant votre curriculum vitae est déjà impressionnant. Pouvez-vous nous présenter votre parcours en quelques mots ?
Louise Thurin : J’ai fait une classe préparatoire avant de poursuivre mes études d’histoire de l’art à l’École du Louvre. C’est là-bas que j’ai vraiment été initiée aux institutions muséales — des espaces que j’apprécie et qui, personnellement, m’inspirent beaucoup —, mais aussi été confrontée à plusieurs des problèmes structurels auxquels les musées font face, notamment en ce qui concerne le traitement des questions liées à l’esclavage colonial et à la représentation des personnes noires dans les productions artistiques. Parce que ces images sont violentes et racialement chargées, on a longtemps choisi de ne pas s’y confronter. J’ai finalement intégré l’ICART, une école spécialisée dans le management culturel et le marché de l’art, où j’ai obtenu mon diplôme en 2022.
À la suite de la publication de ma lettre ouverte « Chers musées » en 2020, j’ai commencé à travailler à l’UNESCO dans le cadre du projet Les Routes des personnes mises en esclavage coordonné alors par Tabué Nguma, qui se centre sur la question des héritages de l’esclavage, notamment pour les gestionnaires des sites et des itinéraires de mémoire.
Concomitamment à mon travail à l’UNESCO, j’ai été contactée par AWARE : Archives of Women Artists, Research and Exhibitions qui m’a chargée de la coordination de différents projets liés à l’afrodescendance, à l’africanité et aux espaces caraïbéens.
Plus récemment, j’ai eu l’occasion de travailler en tant que responsable de la résidence d’artistes de la Biennale internationale de sculpture de Ouagadougou (BISO) fondée par le photographe burkinabé Nyaba Ouédraogo et le galeriste Christophe Person et eu l’occasion d’assurer la double casquette de co-commissaire de l’édition 2023.

Asakan : Parmi les opportunités que vous avez saisies, laquelle vous a le plus marquée, et pourquoi ?
Louise Thurin : Décidément l’opportunité d’écrire. Quand je suis rentrée dans l’art contemporain africain et afrodescendant, notamment avec ce pivot en 2020, j’ai eu l’occasion de prendre mon crayon et d’écrire sur des sujets qui me tiennent à cœur pour des revues d’art françaises et internationales, des galeries et des artistes. Et ensuite, c’est simplement une question de choisir de continuer à écrire, et à écrire encore !
Asakan : Sur votre site web – comme dans nombreuses biographies que l’on retrouve sur la toile -, on peut lire que vous êtes une « cultural activist ». Quel sens porte cette expression pour vous ? Qu’est-ce qu’être « activiste culturelle » en 2024 ? Où et comment se manifeste la part politique de votre engagement ?
Louise Thurin : C’est peut-être une qualification qu’on se donne ou que l’on donne aux gens qui, au cœur de leurs actions, ont une volonté de créer un changement fort. Je n’écris pas que pour écrire, je ne monte pas une exposition que pour la monter : il y a toujours cette volonté latente de provoquer des changements, d’abattre des barrières, d’aller au-delà de certains plafonds qu’on s’impose à nous-mêmes ou qui nous sont imposés pour diverses raisons.
Asakan : Dans la foulée du mouvement Black Lives Matter en 2020, vous avez rédigé une lettre ouverte à destination des musées français. Vous y avez notamment dénoncé leur inertie face aux vives protestations contre la brutalité policière envers les personnes noires et à leurs violents silences sur les questions raciales. Cette lettre intitulée « Chers musées » a suscité beaucoup d’attention, créant un certain « buzz » sur la toile. Pouvez-vous nous parler de la réception de cette lettre à sa publication il y a presque 4 ans jour pour jour ? Peut-on dire qu’elle a eu des effets sur le monde de l’art, sinon sur votre propre carrière ?
Louise Thurin : Quatre ans plus tard, j’ai le sentiment que cette lettre a été entendue, du moins qu’elle a trouvé un écho dans le monde de l’art, ses institutions, et surtout parmi les personnes qui y travaillent. Tous les points soulevés dans la lettre sont des propositions d’actions que j’essaie personnellement de mettre en place dans mes projets. En réalité, cette lettre constitue un manifeste personnel qui insuffle tout mon travail, mes différentes activités, et même mon quotidien en tant qu’actrice du monde culturel parisien.
Asakan : Revenons à vos préoccupations professionnelles et à vos projets actuels. Vous êtes depuis 2021 la coordinatrice de projets liés aux artistes femmes africaines, afrodescendantes, caraïbéennes et autochtones chez AWARE. En quoi consiste votre rôle ? Et quels sont les projets sur lesquels vous travaillez en ce moment ?
Louise Thurin : Je suis actuellement impliquée dans cinq projets différents avec AWARE. Je travaille notamment en tant que coordinatrice éditoriale pour le projet « Tracer une décennie : artistes femmes des années 1960 en Afrique ». L’idée est de mener — à travers le travail de chercheuses — des « excavations archivistiques », d’accroître la visibilité des artistes africaines et de les replacer dans l’histoire de l’art globale et africaine qui est en train de s’écrire. Certaines de ces artistes sont aujourd’hui oubliées (Theresa Luck-Akinwale), sinon des noms sont vaguement reconnus, mais on n’a pas ou peu d’images de leurs œuvres (Djamila Bent Mohamed, Younousse Seye) ; certaines n’ont pas de page Wikipédia, d’autres ont une bonne visibilité nationale, mais pas internationale (Theodosia Okoh), et ce pour une myriade de raisons.
Le projet est en partenariat avec la Njabala Foundation fondée par Martha Kazungu, basée à Kampala, et en partie financé par la Fondation Gandur pour l’Art. Ce partenariat et ce financement nous ont donné la possibilité de coordonner un symposium de recherche qui vient de se terminer à l’Université Makerere. L’université occupe une place historique dans la formation des artistes de la région — dont certaines artistes du projet ayant été formées là-bas comme Theresa Musoke, Rosemary Namuli Karuga et Fatma Shaaban Abdalla Abubakar. Elle est considérée comme une institution majeure en Afrique de l’Est. Ce symposium a également été l’occasion de célébrer le travail accompli par l’École d’art de l’Université.

Asakan : Comment vos engagements culturels orientent ou influencent-ils votre travail chez AWARE ?
Louise Thurin : Au cœur de mon travail avec AWARE, et plus spécifiquement dans le projet « Tracer une décennie », il y a une réelle question de justice. Nos publications cherchent à rendre justice au travail de ces artistes africaines. C’est aussi une justice rendue au travail des chercheurs et chercheuses africains·es et africanisant.es sur ces artistes, aux associations et aux institutions locales, comme l’université Makerere. C’est tout aussi important pour nous de donner une place légitime aux acteurs et actrices africains·es dans la grande conversation sur l’art contemporain et moderne du continent. La scène de l’Afrique de l’Est a été tendanciellement moins visibilisée que celle de l’Afrique de l’Ouest, du Sud ou même du Nord, ou même des zones comme le Nigeria ou les Congos. C’est dans cet esprit que nous poursuivons notre travail, cherchant à rétablir l’équilibre et à faire entendre des voix trop longtemps négligées.
Asakan : Avez-vous des penseurs, des autrices/auteurs, des artistes ou des livres qui vous inspirent et vous servent de guides dans votre parcours ?
Louise Thurin : Ma découverte de la littérature africaine et antillaise francophone a marqué un tournant dans ma vie, élargissant mon horizon.
La lecture est fondamentale dans mon travail curatorial et d’écriture : Maryse Condé, Emmanuel Dongala, Langston Hughes, Claude McKay font partie de mes figures clés… et Marguerite Abouet pour le fun ! Je suis aussi toujours à la recherche d’un bon recueil de poésie pour enrichir ma bibliothèque.
Au-delà des artistes individuels, il y a aussi des expositions qui me guident. Je nommerai, par exemple, la première grande exposition d’art contemporain dit « africain » intitulée « Afriques Capitales » présentée en 2017 à La Villette et commissariée par Simon Njami. Cette exposition, qui m’avait été recommandée par la philosophe Seloua Luste Boulbina, a été une expérience initiatique majeure pour moi.
Asakan : Parlons d’avenir pour finir cet entretien : quels sont vos projets futurs ? Avez-vous en particulier des domaines spécifiques ou des scènes artistiques que vous envisagez explorer dans un avenir proche ?
Louise Thurin : Deux projets personnels de longue date sont en train de se concrétiser : un documentaire et une exposition. J’essaie aussi toujours de trouver du temps pour rédiger des textes pour la presse, des artistes, des galeries et des magazines. C’est un moment privilégié où je suis en contact direct avec la création, tout en étant au service des artistes.
Je développe aussi une activité de chercheuse indépendante avec la parution prochaine d’une enquête portant sur les différentes occurrences de mosaïques monumentales modernistes en Afrique subsaharienne, un pan de l’histoire de l’art et de l’architecture encore peu, sinon presque pas étudié.
Asakan : Un dernier mot ?
Louise Thurin : Je voudrais souligner l’importance de puiser dans ses compétences, d’user de sa parole, de son temps et de son énergie pour cultiver une approche que j’appellerais celle de la « stratégie », sans y associer l’idée de « conquête ». Les Nations Unies ont récemment publié une enquête soulignant le « racialized gatekeeping » en France. Contourner les « gardiens du temple », surtout dans le monde de l’art, demande donc d’autant plus de persévérance dans le contexte français — d’où l’importance de miser sur les actions immédiates autant que celles cultivées dans le temps long. Je soulignerai aussi l’importance de se mettre en dialogue, de discuter et collaborer. Donnons des chances et misons sur les autres : arriver en haut n’est pas le but en soi, c’est plutôt un mouvement de communauté et de collaboration.
La Rédaction.