Critique d’art internationalement reconnu, professeur d’université, commissaire général de la Biennale de Dakar 2006 et plusieurs fois commissaires de diverses expositions prestigieuses en Afrique et dans le monde, Haut fonctionnaire de l’Etat de Côte d’Ivoire, écrivain, actuellement directeur du Marché des arts et du spectacle d’Abidjan (Masa) et de la Rotonde des Arts contemporains, le professeur Yacouba Konaté est le coordonnateur d’Abidjan Art Week 2024.
Dans cet entretien, il revient sur la genèse de cet évènement, il parle des activités qui seront menées ces 19 et 20 janvier dans ce cadre, et souligne l’urgence pour tous de prendre d’assaut les galeries et musées au-delà de cette première édition d’Abidjan Art Week.
Entretien avec un professeur émérite qui a l’art fortement chevillé au corps.

Asakan : Vous êtes une personnalité et un critique d’art reconnu et vous avez notamment contribué à l’essor de plusieurs manifestations artistiques sur le continent africain. Pourquoi Abidjan Art Week maintenant et pas 5 ans, 10 ans en arrière ?
Professeur Yacouba Konaté : En fait, on a déjà fait une première édition qui ne s’appelait pas Abidjan Art Week. En 2020, on a fait ce qu’on a appelé « La Nuit des Galeries ». Vous savez quand vous faites des choses à un certain moment, vous vous posez la question de savoir « comment c’est reçu » parce qu’un évènement que vous organisez, vous n’exposez pas seulement les artistes, vous vous exposez aussi. Alors plus vous faites des choses, plus vous vous exposez. Donc, à un certain moment, il faut savoir s’arrêter. Aussi, quand j’ai fini de faire La Nuit des Galeries dans le cadre de l’exposition « Prête-Moi Ton Rêve », je me suis dit que je vais m’arrêter et observer ce que ça donne. Il y a eu la pandémie du Covid 19 qui est arrivé tout de suite et qui, d’ailleurs, a fait que, pendant plus d’un an, on ne pouvait rien faire.
Quand les choses se sont un peu clarifiées, j’ai appelé les personnes qui étaient parties prenantes de la première version de l’événement pour une évaluation. A l’issue de cette évaluation, on a décidé de le rééditer dans l’optique de la CAN. Mais comme vous le savez, la CAN elle-même a été reportée…
En même temps, vous avez raison de poser la question parce que Abidjan a besoin d’une grosse manifestation structurante au niveau des arts contemporains. Il y a plusieurs projets qui sont en cours et je pense que d’ici la fin de l’année il y aura des choses qui vont apparaître. Je sais par exemple qu’il y aura une salle de vente qui va s’ouvrir. La ministre de la Culture était très intéressée par une réflexion sur une biennale ou une foire. La réflexion est toujours en cours.
Asakan : Comment avez-vous réuni les 12 galeries et espaces d’art qui participent à la première édition d’Abidjan Art Week ?
Professeur Yacouba Konaté : Comme je vous l’ai dit, au départ il y a le noyau dur constitué de toutes les personnes qui ont participé à La Nuit des Galeries de mars 2020. Et puis, tout de suite la question des critères s’est posée à savoir qui on intègre et qui on n’intègre pas ? Je peux vous dire que j’étais pour des espaces qui avaient une durée de vie relativement longue. J’étais pour qu’on prenne en occurrence des structures qui ont fait leurs preuves depuis deux ou trois ans mais mes partenaires, les autres membres de l’équipe, m’ont dit non, que ce n’était pas nécessairement un critère et qu’il fallait laisser entrer tous ceux qui le voulaient. Donc, on a écrit une lettre ouverte à l’ensemble des structures qui font de la promotion des arts contemporains en leur indiquant de nous signifier leur intérêt par écrit. On a eu beaucoup de réponses mais on a perdu certains des partenaires en chemin parce qu’ils ne venaient pas aux réunions ou ne se montraient pas suffisamment intéressés. Par contre, d’autres sont venus au dernier moment pour essayer de se joindre à nous. Or à un certain moment, il faut se dire, on arrête la liste et puis l’année prochaine, on pourra reprendre toutes les personnes qui n’ont pas été prises cette année.
Asakan : Il n’y a donc eu aucune tentative d’exclusion d’autres espaces ?
Professeur Yacouba Konaté : Non. C’est tout ce qui s’est passé.
Asakan : Comment voyez-vous à terme la place et l’évolution d’Abidjan Art Week dans l’écosystème artistique et culturel africain et mondial ?
Professeur Yacouba Konaté : Je ne peux pas trop me projeter. On est dans un domaine dit domaine des arts plastiques. Je pense que le marché de l’art est aussi plastique. Sous ce rapport, il n’arrivera pas un moment où il y aura trop de galeries qui participent à Abidjan Art Week. Le trop va se résorber un peu par la loi du marché. Aussi, ce qui compte aujourd’hui, c’est d’arriver à avoir des espaces qui se complètent mais qui sont capables également de se concerter pour construire des projets plus réguliers et plus ambitieux.
Cela nous permet d’ordonner notre travail, de nous projeter, d’avoir des partenaires artistes, des collectionneurs et des journalistes plus régulièrement et cela nous permet de participer à la construction régionale parce qu’il n’est pas exclu de l’ouvrir à d’autres galeries dans la sous-région.
Asakan : Ça veut dire que l’édition prochaine, on pourrait avoir des galeries et espaces d’art du Sénégal, du Ghana, du Bénin, du Nigeria et autre ?
Professeur Yacouba Konaté : Si ce n’est pas des galeries et espaces d’art, ça sera déjà des artistes. Mais à terme, ce n’est pas exclu. Je travaille avec des dames qui sont très prudentes et qui ont l’intelligence de freiner pour moi l’enthousiasme que je peux avoir et ça fait qu’on fait vraiment des approches très raisonnées. On pense que le plus important actuellement c’est d’arriver à exposer des artistes de tous les pays et pas seulement des artistes de Côte d’Ivoire. Maintenant cela peut être très opportun d’avoir deux ou trois galeries venues d’autres pays mais cela n’engage que moi et je dois valider toutes les hypothèses avec toutes les parties prenantes.
Asakan : Une association loi 1901, un site internet sont-ils également sur la table des réflexions ?
Professeur Yacouba Konaté : Pour l’instant, on n’est pas une association, on est juste un collectif de structures qui se sont mises ensemble et qui font un projet. On est connus par le Ministère de la Culture et de la Francophonie de Côte d’Ivoire. Le Ministère du Tourisme nous encourage beaucoup aussi. Si cela devient nécessaire de passer par une structuration plus formelle, on le fera.
Pour le site internet, on a connu quelques difficultés, sinon les premières cotisations qu’on a levées entre nous étaient prévues pour ça. Malheureusement la personne à qui nous avions demandé le travail, fait des avances, n’était pas suffisamment disponible et on a rompu avec elle.
Asakan : Quels sont les prochains rendez-vous d’Abidjan Art Week 2024 ?
Professeur Yacouba Konaté : Le principal rendez-vous, c’est la nuit du 19 où on va partir dans les neuf espaces de la ville d’Abidjan. Les espaces qui sont notamment à Marcory et à Cocody. En ce sens, on a lancé un appel à tous ceux qui veulent venir de manière à ce qu’on fasse une forme de randonnée pour faire bouger les lignes.



Le samedi 20 janvier, ce sera la fin d’Abidjan Art Week 2024. Au programme, deux espaces à visiter à Abobo : Le Musée des Cultures contemporaines Adama Toungara et l’Espace Sankonian. Toutefois les expositions resteront ouvertes et continueront à recevoir du monde.
Asakan : Selon vous, l’art peut-il permettre de faire avancer la Côte d’Ivoire, l’Afrique ?
Professeur Yacouba Konaté : Ah oui, j’y crois fondamentalement. Mais je ne me fais pas d’illusion. Que l’art fasse avancer l’Afrique au sens économique pur, c’est une chose mais que cela fasse avancer le continent au sens psychologique, au sens intellectuel, au sens moral, c’est indéniable. On ne peut pas se passer d’art. Le besoin d’art, il est incompressible. Je le dis non pas parce que je suis dans le domaine de l’art, je le dis vraiment d’un point de vue théorique et philosophique pur. Personne ne peut faire économie de l’art.
Asakan : Un dernier mot ?
Professeur Yacouba Konaté : Je dis merci à tous ceux qui s’intéressent un peu à ce que nous faisons, à tous ceux qui nous soutiennent. Mon vrai dernier mot va à l’endroit de ceux qui n’ont jamais vu une exposition. C’est vrai que les portes des galeries sont parfois fermées mais il faut qu’ils sachent qu’elles ne sont pas fermées à clé. Elles sont fermées pour des raisons de commodité. Les galeries, les musées sont faits pour eux. Ils n’ont juste qu’à pousser leurs portes et à y entrer. S’ils ne comprennent pas toute suite, on va leur expliquer et puis, avec l’habitude et la patience, ils comprendront un peu de quoi tout ça retourne. En Côte d’Ivoire, les entrées des musées et des galeries sont gratuites. Qu’ils viennent avec leurs amis, qu’ils viennent avec leurs enfants !
Abidjan Art Week 2024
Du 11 au 21 janvier 2024
Dans 12 espaces de la Ville d’Abidjan
Plus d’informations, https://instagram.com/abjartweek
La Rédaction.