Abidjan Art Week – Thierry Dia / Houkami Guyzagn : « Il est difficile de penser à l’art aujourd’hui sans penser à l’Afrique. On a beaucoup de choses à transmettre au monde. On fascine, on a une ingéniosité qu’on peut vendre. »

Depuis une vingtaine d’années, Monsieur Thierry Dia est l’un des personnages clés de la scène artistique ivoirienne. En auto entrepreneur et plus tard avec son espace Houkami Guyzagn, il a lancé des artistes auxquels très peu croyaient encore.

Entretien avec une personnalité visionnaire et passionnée du monde de l’art et de la culture en Afrique.

M. Thierry Dia, fondateur d’Houkami Guyzagn

Asakan : Vous êtes informaticien de formation mais de par votre passion pour l’art, vous êtes devenu galeriste, entrepreneur culturel, et collectionneur d’art. Comment le déclic s’est opéré ?

M. Thierry Dia / Galerie Houkamy Guyzagn : J’aimais déjà l’art avant même d’être informaticien mais je n’avais pas acheté une œuvre d’art. Le déclic s’est fait au contact d’un jeune peintre que j’ai croisé, un jour, à l’occasion de son exposition dans un supermarché alors que j’allais faire mes emplettes. J’ai acheté une de ses toiles. En échangeant par la suite avec l’artiste, il m’a dit qu’il voulait arrêter. Je lui ai dit « pourquoi tu veux arrêter ? Avec tout ce talent que tu as, il faut continuer ». Il m’a répondu qu’il n’avait pas les moyens. Je lui ai alors posé la question de savoir « combien il lui fallait pour vivre et travailler ? ». Il m’a donné une somme que je trouvais à ma portée. Donc je lui ai promis qu’à la fin du mois j’allais lui venir en aide.

A la fin du mois en question, je l’appelle, il ne me reconnaissait même plus. Quoiqu’il en soit, je lui ai donné de quoi il avait besoin pour acheter ses toiles, ses peintures et avoir quelque chose en poche. C’est à partir de là qu’à chaque fois qu’il faisait un tableau, il m’invitait à venir le voir. Ainsi, c’était devenu un plaisir pour moi d’aller à l’université échanger avec ce jeune artiste autour de son travail. Au bout des vingt-cinq premiers tableaux qu’il a réalisés, j’ai organisé une petite vente chez moi à la maison où on a vendu toutes les œuvres mises en vente. La suite a été une histoire de circonstances et de rencontres qui ont fait que j’ai ouvert un petit local où j’exposais les œuvres de jeunes artistes que je découvrais. Aujourd’hui, ça fait vingt-quatre ans que je fais ce job.


Asakan : Et justement, vous êtes désormais à la tête d’Houkami Guyzagn une galerie d’art qui a lancé de grands talents ivoiriens, un restaurant avec des chambres d’hôtes dans un seul et même espace …

M. Thierry Dia / Galerie Houakami Guyzagn : Oui, tout à fait mais c’est tout un parcours qui a  commencé véritablement en 2000. Car un promoteur culturel ce n’est pas seulement de l’engagement, il fallait avoir aussi des moyens. Ce que je n’avais pas. Houkami Guyzagn est important à ce titre parce que je l’ai pensé comme un lieu de résidence et d’exposition pour artiste, je l’ai muri, fait dessiner les plans avec 0 franc en poche et je l’ai porté en prière au pied de la Vierge Marie pour qu’elle m’aide. Quand mon rêve a commencé à se concrétiser, personne ne savait que j’étais en train de bâtir la galerie. Et tout doucement, on est arrivé à ce joli édifice.

Houkami Guyzagn

C’est pourquoi le projet s’appelle Houkami qui veut dire en baoulé « aide-moi ». Le Guyzagn qui suit c’est en l’honneur d’un monsieur antillais qui s’appelait Guy Nayray, jadis conseiller du Président Houphouët et qui a beaucoup aidé l’art en Côte d’Ivoire sans rien prendre en retour. D’où ma philosophie depuis, aider l’autre sans rien attendre en retour. C’est aussi pourquoi je ne signe pas de contrat avec les artistes. Ça peut paraitre aberrant mais je veux qu’ils soient libres. Si je les traite correctement, ils seront toujours avec moi jusqu’à ce qu’ils trouvent une plus grande galerie capable de les accompagner un peu plus loin. En ce sens, je me considère comme un formateur et il n’y a pas un artiste qui ait débuté dans les années 2000 sans être passé par Houkami parce qu’en plus, j’organisais chaque année le Grand Prix Guy Nayray qui rassemblait tous les deux ans près de 200 jeunes ivoiriens. Les plus connus de ces artistes qui ont exposé à la galerie sont actuellement Aboudia, Pascal Konan, Saint Etienne Yeanzi, Yapi Roger, Soro Péhouet …


Asakan : Houkami Guyzagn présente les œuvres des artistes Amakon, Guy Kouadio, Soro Péhouet, Vivien Tapsoba et Yapi Roger dans le cadre de la première édition d’Abidjan Art Week. Pourquoi avoir rassemblé ces artistes sous le fil conducteur « On Est Ensemble » ?

M. Thierry Dia / Galerie Houkami Guyzagn : Comme Abidjan Art Week est une vitrine sur l’art en Côte d’Ivoire, notamment pendant cette CAN 2024, j’ai pensé à faire une sélection entre des artistes autodidactes et ceux qui ont fait les Beaux-Arts et pour dire qu’on est ensemble avec tous ceux qui vont venir visiter la Côte d’Ivoire. C’est la CAN de l’hospitalité et main dans la main, on vous propose de jeter un regard non pas idéalisé  mais par le biais de peintures magnifiques sur la Côte d’Ivoire et ses enjeux actuels.


Affiche de l’exposition « On est ensemble »

Asakan : Est-ce que vous avez un coup de cœur particulier sur l’une de ses œuvres qui vont être présentées à  partir du 19 janvier prochain ?

M. Thierry Dia / Galerie Houkami Guyzagn : Je les aime toutes. Je pense même que ça va être une très belle exposition. Vous voyez, elles ont été réalisées par des artistes que j’ai connus tout jeunes et aujourd’hui, ils sont arrivés à maturité. Quand vous êtes devant une œuvre d’Amakan, Guy Kouadio, Soro Péhouet, Yapi Roger, pardonnez-moi le mot, mais ce sont des « tueries ». Et puis, j’ai pris un artiste burkinabé, Vivien Tapsoba, qui est passé par la galerie et qui vit aux Etats-Unis.

J’invite les collectionneurs, amateurs et passionnés d’art, les fans de football et particulièrement, les étudiants des Beaux-Arts d’Abidjan à faire massivement le déplacement pour le vernissage de l’exposition « On est ensemble » qui se tiendra le 19 janvier 2024 à partir de 19h. L’exposition sera ouverte au public tous les jours jusqu’au 19 février 2024 de 9 heures à 19 heures.


Asakan : On rappelle que l’exposition se déroule dans le cadre d’Abidjan Art Week. Comment voyez-vous cette initiative ?

M. Thierry Dia / Galerie Houkami Guyzagn : C’est quelque chose de fondamental. Vous savez, on est peut-être des concurrents au niveau de la vente mais seul on ne peut pas toujours triompher. Il était indispensable qu’on se mette ensemble parce que les collectionneurs et amateurs d’art sont à la recherche de qualité et en ce sens, Abidjan Art Week va nous amener à élever le niveau. La deuxième chose est que cela va aider à structurer la chaine de l’art en Côte d’Ivoire. C’est comme si on était en train de créer une vraie association des galeries et espaces d’Abidjan et alors, Abidjan Art Week est une excellente tentative esthétique et politique pour être, d’une seule et unique voix, audible devant les autorités politico-administratives et sur la scène artistique globale.


Asakan : A propos, quel regard portez-vous aujourd’hui sur le marché de l’art contemporain africain en Afrique et dans le monde ?

M. Thierry Dia / Galerie Houkami Guyzagn : Il est difficile de penser à l’art aujourd’hui sans penser à l’Afrique. On a beaucoup de choses à transmettre au monde. On fascine, on a une ingéniosité qu’on peut vendre. Tout d’abord parce que nous avons une population très jeune et parce que c’est ici que le monde se renouvelle dans ses valeurs les plus profondes. Maintenant c’est à nous de comprendre cela et de conquérir le marché de l’art avec le soutien de nos autorités qui doivent comprendre que le rayonnement d’un pays c’est aussi artistique et culturel. C’est comme ça qu’on va construire une grande et belle nation.


Asakan : Des conseils que vous aimeriez transmettre aux jeunes artistes ou curateurs désireux de suivre vos pas ?

M. Thierry Dia / Galerie Houkami Guyzagn : C’est au bout de l’effort qu’il y a la récompense. Il faut travailler, il faut travailler et il faut travailler. Quand on a entre 18 et 30 ans, on ne doit pas être obnubilé par autre chose que par le travail. Il faut créer sans cesse. Il y a des structures comme nous qui sommes là et ils ne doivent pas hésiter à venir nous voir. J’étais jeune et je suis toujours jeune. Certes je n’ai jamais voulu prendre un pinceau pour peindre mais j’ai toujours soutenu la promotion des autres. Et donc, je demande à d’autres jeunes qui n’ont pas le talent pour dessiner, peindre ou autre, d’emboiter le pas. Il n’y a rien de plus valorisant que d’aider les autres.

Bien sûr, on a besoin de bons critiques d’art et de vrais collectionneurs parce que c’est le critique d’art qui fait l’artiste en dehors de son talent et c’est le collectionneur qui lui permet de financer son œuvre. L’art est aussi une valeur refuge. Ceux qui ont des Picasso, des Aboudia, des Chéri Samba et autres à leurs débuts ont aujourd’hui des pièces inestimables chez eux. Il faut que l’Etat commence enfin à construire des musées d’art contemporain car les jeunes artistes doivent connaitre les œuvres de ceux qui les ont précédé et comprendre pour qu’un jour, ils soient aussi dans un musée, il faut qu’il fasse des œuvres originales et fortes.

J’aimerais également dire aux jeunes artistes d’éviter d’avoir des complexes. On peut être à Abidjan, Aboisso, Toumodi, Bouaké, Bamako, Ouaga, Dakar, Cotonou et rayonner dans le monde. Sauf qu’il faut avoir beaucoup d’audace et de l’ambition.


Asakan : Un dernier mot ?

M. Thierry Dia / Galerie Houkami Guyzagn : Tout d’abord, je tiens à vous remercier, vous et votre plateforme pour nous avoir donné cette perche de pouvoir nous exprimer. Je suis heureux de voir qu’il y a toujours des passionnés. Ce n’est pas facile mais vous allez y arriver et il faut que plusieurs médias du genre puissent essaimer. Les gens doivent prendre conscience que nous avons des artistes exceptionnels qui documentent l’histoire contemporaine de nos pays et valorisent nos cultures.


Exposition « On est ensemble » – Abidjan Art Week 2024

Du 19 janvier au 19 Février 2024

A Houkami Guyzagn, Bonoumin, Abidjan, Côte d’Ivoire

Jours et horaires d’ouvertures : Du lundi au dimanche de 9H à 19H

Plus d’informations,houkamiguyzagn.com

La Rédaction.

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