Sadiath Alimath Aminou : « Maisons Cactus est donc à la fois un lieu très concret et une métaphore : celle d’une création résiliente, ancrée, capable de traverser les contextes et de produire de la valeur dans des environnements complexes »

L’artiste Marion Mounic présente, ce mardi 24 mars, sa sortie de résidence dans le cadre du programme Inspiration Bénin – Au cœur des mondes africains. Ce sera à partir de 19h dans nouveau lieu de résidences artistiques qui prend petit à petit place à Cotonou. A cette occasion, Asakan a interviewé, Sadiath Alimath Aminou, la fondatrice et directrice dudit lieu.

Elle nous parle du plaisir qu’elle a de travailler dans le monde créatif, de son parcours, des Maisons Cactus, du geste, de ses inspirations et de ses passions.


Portrait de Sadiath Alimath Aminou
Crédit Photo : Roberto Tchoko

Asakan : Vous avez plus d’une vingtaine d’années d’expériences dans le monde de la créativité. Qui êtes-vous et quel est votre parcours ?

Sadiath Alimath Aminou : Je suis consultante en stratégie et développement pour les industries créatives, avec 20  ans d’expérience dans la mode, et une spécialisation forte sur les chaînes de valeur textiles, le design et les savoir-faire artisanaux africains.

Mon parcours s’est construit à l’international, au contact direct des réalités du secteur – à la fois du côté des Maisonss internationales et au cœur des écosystèmes de production. J’ai commencé au sein de Maisonss comme Dries Van Noten ou Stella McCartney, où j’ai développé une expertise en retail, wholesale et développement de marchés, avec une compréhension précise des exigences du luxe, notamment en matière de produit, de qualité, de narration et de positionnement.

Mais c’est véritablement mon travail de terrain, en Afrique et dans le cadre de collaborations avec des organisations comme l’Ethical Fashion Initiative (ITC/ONU), qui a structuré mon regard. J’y ai travaillé en lien direct avec des artisans, des ateliers, des designers et des producteurs, sur des problématiques concrètes : développement, produit, transformation textile (coton, indigo, tissage, broderie, cuir…), structuration des filières, mise en marché et valorisation des savoir-faire.

Ce travail m’a permis de développer une expertise très fine sur la manière dont les matières, les techniques et les territoires peuvent être traduits en produits contemporains, désirables et compétitifs à l’international.

Ce qui caractérise mon approche, c’est ma capacité à naviguer entre différents niveaux : le geste artisanal, le développement design, la construction de collection et la stratégie de marché. Ainsi, je travaille autant sur la compréhension des techniques que sur leur traduction en langage créatif, visuel et commercial.

C’est cette articulation entre création et structuration qui est au cœur de Sadiath Alimath Agency, où j’accompagne aujourd’hui des designers et des marques dans le développement de collections, la construction de leur identité et leur accès aux marchés internationaux.


Asakan : D’où Maisons Cactus ?

Sadiath Alimath Aminou : Oui, Maisons Cactus est une extension naturelle de mon travail et, notamment, de ce que je développe avec Sadiath Alimath Agency.

Là où l’agence intervient sur la structuration, le marché et la stratégie, Maisons Cactus agit en amont : sur la création, la recherche et les narrations.

Les résidences y jouent un rôle central. Elles permettent de soutenir des processus de création exigeants, de créer des dialogues entre disciplines, de générer du contenu culturel fort et de positionner les pratiques locales dans une lecture contemporaine et internationale.

Maisons Cactus se veut donc un lieu actif de résidence, de recherche et de création, où se rencontrent artistes, designers et créateurs issus de différentes disciplines. Le lieu accueille des temps de travail, des expérimentations et des restitutions, dans un cadre volontairement ouvert, en lien direct avec son environnement.


Quelques aperçus du cadre des Maisons Cactus – Cotonou Crédit Photo : Droits réservés


Asakan : Pourquoi la dénomination Maisons Cactus ? Et quelle l’origine du projet ?

Sadiath Alimath Aminou : Maisons Cactus est d’abord un nom très intime. C’est le nom que j’ai donné à ma Maisons à Cotonou, un lieu où la pièce centrale de vie s’est naturellement déplacée vers le jardin. Un espace habité, traversé, vivant, où les cactus occupaient une place importante.

Ce jardin est devenu un point d’ancrage. C’est là que j’ai commencé à accueillir, à inviter, à créer des temps de partage et de travail. Les résidences sont nées dans cette continuité, presque naturellement.

Mais au-delà de cette origine, le cactus est une image qui me parle profondément. C’est une plante qui pousse dans des environnements contraints, parfois arides, et qui développe une capacité d’adaptation, de résistance et de transformation très forte. Elle stocke, elle protège, elle dure.

Il y a un parallèle évident avec les écosystèmes dans lesquels je travaille : des contextes où les ressources peuvent être limitées, mais où la richesse créative, les savoir-faire et les capacités d’innovation sont extrêmement puissants.

Le cactus incarne aussi une forme de discrétion. Ce n’est pas une plante spectaculaire au premier regard, mais elle révèle une grande complexité, une beauté subtile, une intelligence dans sa structure. Et c’est exactement ce que je cherche à faire avec Maisons Cactus : créer un espace qui révèle, qui soutient, qui protège, mais aussi qui permet à des formes de création de se développer dans des conditions parfois exigeantes.

Enfin, il y a aussi une dimension de territoire. Le cactus s’ancre, il s’adapte à son environnement, tout en étant capable de se déployer ailleurs. Cette idée de circulation, de connexion entre les territoires, entre les écosystèmes, est au cœur de mon travail.

Maisons Cactus est donc à la fois un lieu très concret et une métaphore : celle d’une création résiliente, ancrée, capable de traverser les contextes et de produire de la valeur dans des environnements complexes. Le cactus ne pousse pas malgré son environnement, mais avec lui — et c’est exactement cette logique qui guide Maisons Cactus.

Alors ce projet de lieu de résidence est né d’un constat issu de mon expérience. Dans les industries créatives, il existe une forte pression sur la production et la commercialisation. En revanche, les espaces dédiés à la recherche, à l’expérimentation et au développement des idées restent encore trop rares, en particulier dans les contextes africains.

Créer Maisons Cactus, c’était répondre à ce manque, en installant un lieu qui permet aux  créateurs de travailler autrement : prendre le temps, explorer, croiser les pratiques, sortir des cadres établis.

C’est un lieu où ces différentes dimensions – textile, design, artisanat, narration – peuvent se rencontrer en amont du produit fini.

Un espace où l’on peut travailler la matière, expérimenter les techniques, questionner les formes, sans être immédiatement dans une logique de production ou de commercialisation.

Les résidences qui s’y développent permettent précisément cela : créer des conditions de recherche et d’exploration, tout en restant ancrées dans des réalités matérielles et culturelles fortes.


Asakan : Justement vous accueillez, ce mardi 24 mars à partir de 19 h, « De l’Autre Côté », la sortie de résidence de l’artiste française Marion Mounic dans le cadre du programme Inspiration Bénin – Au cœur des mondes africains …

Sadiath Alimath Aminou : Ah, la restitution qui sera présentéedans quelques heuresdans notre jardin est surtout une initiative de l’artiste qui nous a contactés pour investir les lieux. Cela illustre cependant la manière dont Maisons Cactus fonctionne : un espace vivant, organique, où la création se déploie sans cloisonnement, dans un dialogue constant avec le lieu, la matière et le territoire.


Affiche de la sortie de résidence de Marion Mounic
Courtesy de l’Artiste

Asakan : Comment décririez-vous alors votre cible ?

Sadiath Alimath Aminou : Je ne raisonne pas en termes de “cible” au sens marketing classique. Maisons Cactus s’adresse à des profils engagés dans une démarche de création exigeante : artistes, designers, artisans, mais aussi curateurs, chercheurs ou profils hybrides qui travaillent à la croisée des disciplines. Ce qui les relie, ce n’est pas un médium, mais une posture : une volonté de questionner, d’expérimenter, de produire du sens. Mais aussi, et c’est essentiel, une capacité à inscrire leurs pratiques dans une chaîne de valeur plus large – en comprenant les enjeux de production, de diffusion et d’impact économique.

À travers mon travail, que ce soit avec Sadiath Alimath Agency ou Maisons Cactus, je m’adresse à ces créateurs et acteurs qui cherchent à aller au-delà de l’objet, pour inscrire leurs pratiques dans une réflexion à la fois culturelle, matérielle et économique.


Asakan : Maisons Cactus ne s’adresse donc pas uniquement qu’aux artistes de toutes disciplines ?

Sadiath Alimath Aminou : Effectivement, Maisons Cactus ne se limite pas aux artistes au sens traditionnel. Le lieu accueille des designers, des artisans, des créateurs textiles, mais aussi des profils issus de l’architecture, de la recherche ou de la pensée critique. Et également des acteurs de la chaîne de valeur : développeurs produit, profils liés à la production, à la structuration ou à la mise en marché.

C’est un espace qui reflète la réalité des pratiques contemporaines, où les frontières entre disciplines sont de plus en plus poreuses, et où la création ne peut plus être dissociée de ses conditions de production et de diffusion.

Dans mon parcours, notamment à travers le travail sur les chaînes de valeur textiles et artisanales, j’ai toujours évolué dans des environnements hybrides. Maisons Cactus prolonge cette approche : c’est un lieu où le geste artisanal peut dialoguer avec le design, où la mode peut rencontrer l’art, et où les enjeux économiques et commerciaux font partie intégrante de la réflexion.


Asakan : Qu’est-ce qui vous fascine et vous nourrit dans cet amour de l’art, des artistes, de la mode, de l’artisanat, du design et de la pensée critique ?

Sadiath Alimath Aminou : C’est la capacité de la création à transformer la matière en langage. Qu’il s’agisse de textile, de vêtement, d’objet ou d’installation, il y a toujours un point de départ très concret — une matière, un geste, une technique — qui devient ensuite porteur de sens, d’histoire et de projection.

Mon travail de terrain, notamment avec des artisans et des producteurs, m’a profondément marquée. Comprendre un tissage, un bain d’indigo, une broderie, ce n’est pas seulement comprendre une technique, c’est entrer dans une culture, dans une temporalité, dans une manière de voir le monde.

C’est aussi comprendre comment ces savoir-faire peuvent générer de la valeur, créer de l’activité économique et s’inscrire dans des dynamiques de marché sans perdre leur intégrité. Ce qui me nourrit, c’est précisément cette tension entre héritage et contemporanéité : comment traduire des savoir-faire anciens dans des formes actuelles, comment les rendre visibles, désirables, et viables économiquement, sans les dénaturer.


Asakan : L’Art est-il si important dans nos vies ?

Sadiath Alimath Aminou : L’art est essentiel. Il joue un rôle fondamental dans la manière dont une société se raconte, se projette et se transforme.

Dans des contextes comme ceux dans lesquels je travaille, l’art, la mode et l’artisanat sont aussi des leviers économiques et sociaux. Ils participent à la création de valeur, à la structuration de filières, à la circulation des savoirs entre territoires et à l’émergence de nouveaux modèles.

L’art permet de créer des récits, de déplacer les regards, de donner de la valeur à ce qui est parfois invisibilisé, mais aussi de créer des opportunités concrètes pour les artistes, les artisans et les écosystèmes.

Aujourd’hui, dans ce monde très normé, très rapide, il reste l’un des rares espaces où l’on peut encore expérimenter, questionner, imaginer autrement, tout en construisant des formes d’impact économique et culturel durables. En ce sens, les résidences ne sont pas uniquement des espaces de création, ce sont des outils stratégiques de structuration : elles permettent de faire dialoguer les écosystèmes, d’activer des chaînes de valeur, de créer des opportunités économiques concrètes et de repositionner les savoir-faire dans des dynamiques contemporaines et internationales.


Asakan : Un dernier mot ?  

Sadiath Alimath Aminou : Maisons Cactus est aujourd’hui un point de convergence pour des pratiques artistiques et créatives en mouvement.  Le lieu a vocation à s’inscrire durablement dans le paysage, comme un espace identifié où se construisent des projets à la croisée de la mode, de l’art, du design et des savoir-faire.

Il s’agit à la fois d’un lieu de production, de réflexion et de projection, ancré localement mais ouvert sur des dynamiques internationales, et mon travail aujourd’hui consiste à créer des ponts : entre artisans et designers, entre territoires et marchés, entre savoir-faire et désirabilité contemporaine autour de ce lieu.

+ d’infos : Maisons_cactus_cotonou

La Rédaction.

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