Depuis quelques années la ville de Cotonou est traversée par de magnifiques fresques, résultat du Festival Effet Graff, un festival d’arts urbains au Bénin promu par l’Association Assart-Bénin.
Nous avons eu le plaisir de rencontrer Laurenson Djihouessi alias Mr Stone, artiste graffeur, entrepreneur culturel et président de l’association promotrice de ce festival qui nous a entretenus à ce sujet le 09 juin dernier dans les locaux du Centre.

Asakan : Vous êtes artiste graffeur, entrepreneur culturel, promoteur du Festival Effet Graff et notamment vous aviez décidé de faire du Bénin la référence en Afrique en matière de graffitis et d’arts urbains. Pensez-vous que tous les chemins mènent à nos rêves et désirs tant qu’on les suit ?
Laurenson Djihouessi : La réponse est un peu complexe. Directement on dira oui. Mais ce chemin est-il bitumé, est-il… comment dire… Est-il rempli de nids de poule ? Est-ce un chemin droit ? Y a-t-il des autoroutes à péage ? Atteindre le rêve est bien possible. Je répondrais par l’affirmative. L’ambitieux doit être téméraire, déterminé. Il doit savoir qu’il va sur un sentier, que des aînés ont exploré contre vents et marées. Pour certains ça a marché, pour d’autres ça n’a pas marché.
Pour que ça marche, ça dépend des valeurs intrinsèques de la personne, du porteur du projet, de ses rêves, de ses ambitions, parce qu’à un moment donné de la vie, il doit s’oublier et concentrer toute sa vie, son rêve, son quotidien, consacrer tout son quotidien à ça.
Nous sommes malheureusement dans un contexte où l’écosystème n’est pas réellement favorable et adéquat à la chose. Cela revient à dire que le travail, que les résultats que quelqu’un peut obtenir en un mois ou deux vous pouvez passer deux ans, trois ans à l’obtenir. Non pas parce que vous n’avez pas les mêmes aptitudes que l’autre, mais parce que les conditions réelles ne sont pas réunies. Donc c’est possible, mais tout dépend de la personne qui porte le projet, qui s’engage à aller faire ce genre de choses.
Asakan : Cotonou a aujourd’hui grâce à vous l’une des plus grandes fresques murales au monde, vos attentes ont-elles été satisfaites ?
Laurenson Djihouessi : Grâce au Festival Effet Graff, grâce à l’association, je salue d’ailleurs tous les membres de l’association, tous les membres du collectif, tous les artistes qui ont contribué à la réussite de ce projet, car il n’émane pas de moi seul. Je ne suis pas celui qui a tout fait. J’ai certes eu l’idée, mais ensemble nous avons pu fédérer nos efforts, nos énergies pour que cela puisse donner ce résultat. Oui, aujourd’hui le Bénin fait partie des pôles, des références en matière d’art en Afrique et dans le monde.
Est-ce que nos attentes sont atteintes ? D’office, on dira au prime abord oui. On a réalisé un certain nombre de résultats, mais n’oublions pas que le monde est en perpétuels changements. Au fur et à mesure que vous franchissez un cap, les yeux sont rivés sur vous et d’autres personnes aussi ont envie de faire pareil. Donc, objectif jusqu’à 2022, atteint. L’objectif sur le long terme, pas encore, parce que le mur n’est pas encore terminé. La mission d’arriver à terme est de boucler tout le mur. Une fois qu’on arrive à boucler tout le mur, on peut pousser un ouf de soulagement, se dire, là on a franchi un cap, on verra la suite.



Aperçus du Mur
Asakan : Comment les artistes nationaux et internationaux qui y ont participé ont-ils été sélectionnés ?
Laurenson Djihouessi : Les graffeurs pour la plupart nous réalisons un art noble. Un art pour lequel l’artiste s’efface et laisse place au mur afin que toutes les personnes qui n’ont pas le moyen de s’offrir de l’art puissent se l’approprier. C’est l’art le plus accessible à tout le monde. Donc les graffeurs intrinsèquement sont des personnes qui sont ouvertes d’esprit, qui sont humbles. Cela fait que le contact est souvent facile. On a des codes entre nous, donc quand on se voit, quand on se passe un moment ensemble, le courant passe.
Toutefois, il y a un certain nombre de critères. Au-delà des acquis et des liens qu’on a avec certains graffeurs durant quelques années, nous suivons aussi les parcours. Les projets que les graffeurs ont eu à réaliser, ces derniers temps et leur influence sur leurs scènes respectives. Parce que chaque graffeur est dans son pays et dans son pays, il mène des actions. Donc on essaie de créer un brassage interculturel afin que chaque graffeur dans son pays, dans son univers, puisse venir partager et transmettre. Ainsi les artistes, que ce soit confirmé, les artistes en off, tout comme les assistants, les bénévoles qui nous accompagnent, profitent valablement de cette expérience.


Quelques artistes participants à l’œuvre
Asakan : Le long du mur, il y a des scènes et des personnages de toutes sortes. Ce mur dénommé « Mur du Patrimoine du Bénin » ne s’adresse donc pas uniquement qu’aux amateurs d’art ?
Laurenson Djihouessi : Oui, ça ne s’adresse pas juste aux amateurs d’art. En toute chose on dit qu’il faut avoir une cible. Nous, notre cible primordiale est la jeunesse. La jeunesse, les amateurs, les passionnés de l’art aussi. Mais quand vous réalisez des œuvres, toute personne est susceptible d’y être touchée parce que toute personne a une histoire, une culture et peut s’identifier rapidement par rapport à cette histoire, à cette culture.
Asakan : Les grands thèmes abordent en effet les œuvres d’art restituées par la France au Bénin, l’identité contemporaine du pays avec un clin d’œil à la mouvance afro futuriste. Comment expliquez-vous ces choix ?
Laurenson Djihouessi : Nous travaillons sur une dimension temporelle et intemporelle. On a le passé, on a le présent, on a le futur. Bien qu’étant dans un contexte présent, on ne peut pas oublier notre identité, notre passé. Donc nous puisons dans tout ce qui a été, on essaie de l’adapter au contexte actuel, on se projette dans le futur. Le thème pour la précédente édition sur le mur du port autonome de Cotonou, c’était le Nouveau Bénin. Et chaque artiste a pu s’approprier cette thématique, tout en restant connecté à son identité, à ses valeurs. Donc fortuitement pour l’édition de l’année dernière, il y avait la restitution des œuvres. Donc quoi de plus beau ? Genre vous êtes sur une ligne donnée et il y a une information qui cadre, qui tombe à pic. On s’approprie alors cette nouvelle information, et on en fait notre source.




Aperçus du Mur
Asakan : Le graffiti est un médium artistique auquel on colle souvent, à tort ou à raison, mauvaise réputation pourtant vous êtes arrivé à convaincre les autorités à vous accompagner dans un tel projet. Quel est votre secret ?
Laurenson Djihouessi : Vous savez, un outil peut avoir deux faces. Ce que je veux dire, si vous l’exploitez à bon escient vous aurez des résultats. Mais si vous l’exploitez à des fins personnelles ou pour votre propre désidérata ou vérité, vous aurez d’autres résultats. C’est comme un couteau, ça peut faire quelque chose de bien, tout comme ça peut encore blesser mais je ne dirai pas plus loin. Donc, le graffiti originel est un graffiti vandale contestateur. Ça, c’est ce qui se fait en Europe en général, en Europe et aux Amériques. Mais en Afrique, le graffiti est un graffiti panafricain, un graffiti engagé, un graffiti qui se veut être au service de la cause communautaire, apporter un plus à nos réalités et à nos situations, changer les choses. On ne va pas les envenimer. Donc nous, on s’est dit, on va apporter quelque chose de plus. Au-delà de nos vies, de nos situations moroses et tout, on va essayer d’apporter de couleur, un peu de vie, quelque chose de gai, quelque chose de beau, quelque chose de convivial.
Et pour ça, quoi de mieux que de raconter une histoire dans laquelle les personnes bénéficiaires de la chose puissent s’y identifier. Nous, nous sommes partis de là.
Donc tout ce qui est vandale, on ne le fait pas. Moi, je ne fais pas de vandalisme parce que je ne vois pas ce que ça apportera. À part l’ego pour l’artiste lui-même, la fierté de maquiller des territoires, ça n’apporte rien aux autres personnes. Parce que vous le faites, certes pour vous, mais il y a des bénéficiaires finaux directement comme indirectement. Que la population, la personne lambda ou la population qui passe, la bonne dame du marché qui passe dans la rue, à quoi foutre de voir les traces de Mister Stone sur un mur ? Mais quand on fait une scène de vie, on dessine des bonnes dames au marché qui auront un espace propre, ou une bonne dame qui interdit aux passants de jeter le sachet noir par terre, ça sensibilise. Au-delà du fait que cette bonne dame du marché puisse s’intéresser à la chose, le message derrière interpelle.
Cependant pour avoir l’accord des autorités, cela a pris du chemin et ça n’a pas été facile d’avoir le permis. Puis, des personnes se sont intéressées, les autorités ont vu l’impact, la plus-value. De là, on a organisé plusieurs éditions jusqu’à avoir en 2021 la plus longue fresque en Afrique.
Asakan : Où en est aujourd’hui Effet Graff et qu’en sera-t-il in fine du Mur du Patrimoine du Bénin ?
Laurenson Djihouessi : Nous sommes sur une belle lancée, nous avons eu la chance pour cette 8e édition du festival d’avoir l’accompagnement du gouvernement béninois, de la Fondation Claudine Talon et l’accompagnement technique de la Galerie Nationale. Grâce à eux, nous avons pu amener notre travail dans une autre dimension. Nous remercions la Fondation Claudine Talon qui a cru en nous, qui a fait beaucoup pour que nous en soyons là.
Pour le mur du port, il reste encore du travail, tous les murs ne sont pas encore finis. Donc nous sommes encore déterminés. Nous-mêmes, nous avons hâte de la prochaine édition. Bien vrai, on n’a poussé la barre avec cette édition, mais on fera encore deux fois, trois fois plus.
Asakan : Avez-vous l’ambition d’avoir au Bénin le mur de graffiti le plus long du monde ?
Laurenson Djihouessi : Nous avons l’ambition de révéler par nos moyens notre pays. Nous avons cette ambition-là de parler de nous à la terre entière, parce que le Bénin a une culture riche. Et même si nous ne nous en rendons pas vraiment compte, c’est le moment plus que jamais de porter haut l’étendard de notre pays. Et c’est un devoir pour tout un chacun de nous. Parce que de petits actes comme ceux-là vont rehausser l’image du pays à l’international. C’est ce dont le pays a besoin en ce moment. Donc nous, on est déterminés et on verra…
Propos recueillis par : Mafoya Glèlè Kakaï.