Voilà qui détonne dans notre société malade du culte de la vitesse et qui pourtant ne cesse de gagner du temps avec des gadgets en tous genres : Delphine Costier (née en 1977 en Suisse) développe une pratique qui nous invite à ralentir, prendre le temps pour ce qu’on fait, prendre le temps de vivre le moment présent. Entre dessin, peinture et installation, son travail interroge particulièrement les liens des humains avec leur environnement social ou naturel pour faire émerger un questionnement autour de l’identité.
Artiste – Visage du premier musée helvétique entièrement dédié aux Artistes Femmes, Le MAF, elle est notre Coup de Cœur.

Crédit Photo : Anthony Machnick
Asakan : Pour commencer notre entretien, pouvez-vous vous présenter ?
L’Artiste : Je suis Delphine Costier, artiste plasticienne d’origine suisse et martiniquaise. Née à Lausanne en 1977, je vis et travaille à Yverdon-les-Bains, en Suisse.
J’ai grandi entre les montagnes valaisannes, la ville de Renens et l’île de la Martinique. Très tôt, ces paysages contrastés (alpins, urbains et tropicaux) ont façonné mon regard et nourri une sensibilité marquée par le déplacement, le croisement et le métissage.
Encouragée dès l’enfance par mes parents à suivre une voie artistique, j’intègre l’École Cantonale d’Art du Valais, où j’obtiens en 1998 un diplôme en arts visuels.
Très vite, le besoin d’ailleurs s’impose. Pendant près de huit ans, je me déplace, j’explore le monde, de la Suisse à la Chine, de l’Angleterre aux Caraïbes, avant de poursuivre un long parcours entre le nord du japon et la pointe sud de l’Inde.
Ces expériences ont façonné ma manière de percevoir et d’habiter le monde. Elles nourrissent ma pratique centrée sur les liens entre les êtres humains et leur environnement, qu’il soit social ou naturel, et ont fait émerger un questionnement autour de l’identité.
J’explore ces thématiques à travers le dessin, la peinture et l’installation. La diversité des médiums est essentielle dans mon travail : elle reflète une identité en mouvement, faite de cultures, de territoires et de sensibilités multiples, qui traversent et nourrissent ma pratique.
Asakan : Quelle définition faites-vous de l’art ? Comment percevez-vous l’art contemporain ?
Delphine : L’art a toujours été une évidence pour moi. Depuis ma plus tendre enfance, j’ai ressenti ce besoin de traduire en images, en formes et en couleurs le regard que je porte sur le monde, probablement pour mieux le comprendre. Ainsi, pour moi, créer, c’est proposer une perception, transmettre un message, questionner la société dans laquelle nous évoluons et explorer de nouvelles connexions.
Aussi, j’aime l’idée que l’art contemporain puisse nous aider à voir le monde selon de nouvelles perspectives, susciter la réflexion, la contemplation et parfois provoquer. Pour moi, il est bien plus qu’une pratique : c’est un outil pour comprendre l’environnement dans laquelle nous évoluons et dénoncer certaines réalités ou pratiques. Il reflète également notre société actuelle tout en laissant une trace durable de notre civilisation.
En tant qu’artiste contemporain, mon objectif est d’offrir au spectateur un autre point de vue, en l’invitant à se questionner : sur son propre positionnement dans ce monde, sur son épanouissement personnel et sur la vie qu’il souhaite expérimenter dans cette incarnation.
Asakan : Quand avez-vous su que vous consacriez votre vie à l’art ?
Delphine : Dès mon plus jeune âge, c’était une évidence que je suivrais cette voie. Enfant timide et réservée, l’école me semblait étrangère, un lieu où je peinais à trouver ma place et à faire entendre ma voix. Très vite, j’ai découvert dans la création un refuge, un espace où je pouvais enfin respirer et m’exprimer pleinement.
Il faut dire que j’ai eu la chance d’être entourée d’une famille qui m’a toujours encouragée. Je me souviens encore du coffret de peinture à l’huile que mon grand-père m’a offert pour mes dix ans, et des longues journées passées au chalet dans les montagnes valaisannes, à dessiner et peindre sur tout ce qui me tombait sous la main. Grandir dans cet environnement bienveillant et stimulant m’a donné une base solide pour suivre ce qui me semblait juste.
Avec un profil neuro-atypique, arrivé au bout de l’école obligatoire fut pour moi un vrai défi, mais heureusement, dès mon arrivée à l’École d’Art du Valais à seize ans, j’ai ressenti pour la première fois que je pouvais être pleinement moi-même. L’art est devenu une évidence, un langage dans lequel je pouvais me laisser porter, me retrouver, et donner forme à mes émotions et à mes idées.
Aujourd’hui, après ce long chemin fait de détours et de persévérance, je peux me tourner vers la petite fille que j’étais et lui dire : tu as suivi ton instinct, tu n’as rien lâché, et tu es allée au bout de ce qui te faisait vibrer pour vivre la vie que tu rêvais.
Asakan : En tant qu’artiste, comment décririez-vous votre art ? Comment êtes-vous parvenue à la finalisation de votre empreinte ?
Delphine : Mon art est une extension de mon être. À une époque où tout va très vite, mon temps de création est volontairement lent. J’aime prendre le temps, de créer lentement, pour savourer pleinement l’instant présent. À travers ma pratique, je tente de ralentir ce rythme effréné qui nous fait passer à côté de tant de moments précieux.
Ma démarche est basée sur la répétition : refaire le même geste, encore et encore, jusqu’à ce qu’il devienne une habitude, un rythme, une présence.
Ma mixité et ma recherche d’identité se traduisent dans la diversité des techniques que j’utilise pour donner naissance à une pratique cohérente, où chaque matériau, chaque geste, devient un écho de l’autre.
Mon art interroge les relations entre l’humain et son environnement à travers plusieurs axes : notre rapport au temps et au territoire, les transformations contemporaines de nos modes de vie, notre épanouissement personnel, et la connexion profonde avec le vivant sous toutes ses formes (humain, animal, végétal, minéral et territorial).
Mes séries « Nature Urbaine », « Nature Humaine » et « L’Instant Présent » explorent ces questionnements. Le projet « L’Instant Présent », amorcé en 2018, occupe une place centrale dans ma démarche. Cette œuvre au long cours tisse un lien poétique et conceptuel entre l’espérance de vie humaine et celle des glaciers suisses, s’inscrivant dans une temporalité exceptionnelle et ce projet perdurera tant que je serai en vie ou qu’il existera des glaciers en Suisse. Cette dimension temporelle nous confronte à la finitude et aux transformations environnementales, et invite le spectateur à réfléchir sur sa propre relation avec le temps.
Depuis 2020, je développe parallèlement le projet « Éclore », une approche tridimensionnelle qui explore le potentiel humain et les processus de transformation. À partir d’une forme organique inspirée du cocon et de la chrysalide, je crée des objets-sculptures uniques qui interrogent l’épanouissement individuel et les parcours de vie.

A droite : Dessin de Delphine Costier (Série Nature Humaine) & A gauche : Installation de Delphine Costier et Joëlle Cabanne.
Courtesy des Artistes & du MAF
Crédit Photos : Delphine Costier

Série de dessin et aquarelle sur papier
Courtesy de l’Artiste
Crédit Photo : Delphine Costier

Série de dessin et aquarelle sur papier
Courtesy de l’Artiste
Crédit Photo : Delphine Costier

Installation et techniques mixtes
Courtesy de l’Artiste
Crédit Photo : Sarah Carp
Asakan : Quelles sont vos inspirations artistiques, vos influences ? Les thèmes et émotions que vous essayez de transcrire dans vos œuvres ?
Delphine : Mon inspiration artistique naît d’abord de l’observation du quotidien, de mon entourage, mais aussi du monde dans toute sa complexité. Le vivant est ma première source d’inspiration.
J’aime porter mon regard sur ce qui ne se voit pas au premier abord, explorer des détails invisibles, ou déplacer le point de vue pour révéler une autre lecture du réel.
Je suis particulièrement fascinée par des visions du monde auxquelles nous n’avons pas accès dans notre perception habituelle : les vues satellites de la Terre, les paysages sous-marins, les formes et les couleurs cachées du vivant.
Dans ma dernière série Échos invisibles, par exemple, j’ai créé un dialogue entre des images satellites de glaciers suisses et des organes humains, en m’inspirant notamment d’anciennes planches anatomiques. Ce travail explore les correspondances entre micro et macro, entre le corps et le territoire.

Technique mixte, 60 x 50 cm
Courtesy de l’Artiste
Crédit Photo : Delphine Costier

Technique mixte
Courtesy de l’Artiste
Crédit Photo : Delphine Costier
La matière joue aussi un rôle essentiel dans mon processus. Je travaille de manière intuitive, en collectant des textiles, des fibres et des matériaux, souvent de seconde main. Je me laisse guider par ce qu’ils dégagent, par leur histoire, leur texture, leur vibration et couleur.

Crédit Photo : Anthony Machnick
Au cœur de ma démarche, il y a cette recherche d’équilibre et d’harmonie entre des éléments parfois très différents. Tisser des liens, faire dialoguer les matières, créer des correspondances : ce sont des gestes fondamentaux dans mon travail.
Je suis aussi profondément inspirée par les parcours de vie. Au-delà de leurs activités, ce sont les trajectoires de vie qui me touchent : la manière dont chacun trouve sa voie, persévère, et construit un chemin fidèle à ce qui lui semble juste. Cette dimension humaine nourrit également ma pratique.
Asakan : Quel est le regard porté sur votre travail par le public ? Par le milieu artistique ?
Delphine : Le grand public et les professionnels de l’art mettent souvent en avant la dimension sensible et contemplative de mon travail. Mes œuvres sont ainsi perçues comme des espaces de pause, invitant à ralentir et à porter attention à des éléments subtils, parfois invisibles au premier regard.
L’utilisation de textiles, de fibres et de matériaux récupérés crée une proximité, une forme de résonance intime, où chacun peut projeter ses propres sensations et souvenirs. Il y a particulièrement une lecture très sensorielle, presque physique, de mes pièces.
Il y a également, une dimension écologique et poétique qui est régulièrement relevée, notamment dans ma manière d’aborder les transformations du vivant et notre relation au monde. Cette approche n’est pas militante, mais plutôt suggérée, laissant place à une expérience personnelle et introspective.

Crédit Photo : Anthony Machnick
Asakan : Quels conseils aimeriez-vous transmettre à d’autres jeunes désireux de se lancer dans l’art?
Delphine : Si je devais donner un conseil, ce serait d’abord d’oser être pleinement soi. De ne pas chercher à entrer dans un moule, mais au contraire d’affirmer sa singularité, même si elle semble fragile ou incertaine au début.
Le chemin artistique peut être sinueux, fait de doutes, d’obstacles, de remises en question. Ce n’est pas une voie toute tracée, mais c’est justement ce qui en fait la richesse. Avec le temps, on comprend que ces détours, ces résistances, font partie intégrante du processus.
Pour moi, il est donc essentiel de persévérer, de revenir à l’atelier, encore et encore, écouter son intuition, rester connecté à ce qui est vraiment important, pour trouver son langage, petit à petit.
Et de là, avancer avec humilité, rester à l’écoute, être attentif aux opportunités qui apparaissent parfois là où on ne les attend pas.
Pour plus d’informations sur le travail de Delphine Costier :
- Son site Web
- Son compte Instagram.
La Rédaction.



