Coup de Cœur avec l’Artiste Plasticienne Franco-Camerounaise-Malienne Mélissa Sira Traoré

Forte d’une hybridité réunissant l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique Centrale et l’Europe, l’artiste plasticienne Mélissa Sira Traoré, pur produit du Centre d’Art de l’Usine Poët Laval et par ailleurs titulaire d’un diplôme d’Etat d’éducatrice spécialisée après un master en psychologie à l’Université de Psychologie Sciences Sociales de Clermont-Ferrand, a mis sa carrière dans l’accompagnement de personnes en difficultés entre parenthèses pour interroger, à travers ses installations esthétiques et poétiques, les héritages, les enjeux sociétaux de notre temps, mais aussi les matériaux et l’espace. Autant de thèmes, un parcours inspirant et une histoire saisissante de gestes que l’on retrouve dans notre traditionnel entretien en sept questions auxquelles elle a accepté de répondre.

Coup de Cœur.


Portrait de Mélissa Sira Traoré
Crédit Photo : Charles De Borggraef

Asakan : Pour commencer notre entretien, pouvez –vous vous présenter ?

L’Artiste : Je m’appelle Mélissa Sira Traoré. Je suis une artiste franco-camerounaise-malienne. Née en 1990 au Cameroun, je vis et travaille aujourd’hui dans la Drôme, au sein du Centre d’Art de l’Usine à Poët Laval.

Mon approche artistique interroge nos héritages, qu’ils soient visibles ou invisibles, à travers la notion de Mémoire. J’explore aussi bien l’héritage social, culturel, artisanal que la transmission des gestes.

Depuis deux ans, je mène une recherche autour de la mémoire des gestes artisanaux et leur effacement dans un monde traversé par des mutations écologiques, industrielles et sociales. Mon projet, Màari (« Laisser la trace de… » en Bambara, langue du Mali), s’inscrit dans une démarche documentaire attentive aux récits vernaculaires et aux formes d’intelligence silencieuse transmises par les mains : tisser, plier, nouer, teindre, collecter, transformer. La mémoire orale y occupe une place centrale.

En 2023, une immersion de trois mois auprès de femmes artisanes Bamiléké dans l’Ouest du Cameroun a constitué un tournant décisif dans cette trajectoire. Cette expérience a nourri un désir d’ancrage élargi entre l’Europe et l’Afrique que j’approfondis à travers la matière, les gestes et les tensions territoriales. Depuis lors, ma recherche explore également les liens sensibles et politiques entre textile, territoire et mémoire. Elle se déploie sous forme de sculptures, installations, pièces textiles, vidéos et créations sonores, conçues à partir de matières brutes ou de réemploi (acier, bois, fibres, textiles).

Je travaille notamment le wax comme un tissu de circulations issu d’histoires coloniales, approprié puis réapproprié par des communautés qui l’ont chargé de significations multiples. Il dialogue avec mes pièces, dont les ajouts, superpositions et tissages en prolongent la lecture. J’élabore ainsi des formes souples ou structurelles – tressées, nouées, suspendues ou ancrées – qui traduisent les tensions entre oubli et souvenir, transmission et effacement, fragilité et résilience. La matière devient vectrice de récit, support d’expériences intimes, sociales et politiques.


Asakan : Quelle définition faites-vous de l’art ? Comment percevez-vous l’art contemporain ?

Mélissa Sira : Pour moi, l’art est avant tout un espace de transformation : une manière de rendre visible ce qui ne l’est pas toujours, de faire émerger des mémoires, des gestes, des récits. Il ne s’agit pas seulement de produire des formes, mais d’ouvrir un lieu de perception et de questionnement, où l’intime rejoint le collectif. Je conçois donc l’art comme une expérience : une rencontre entre une matière, un territoire, une histoire, et le regard de celles et ceux qui traversent l’œuvre. Il a cette capacité particulière de déplacer notre attention, de ralentir et de créer du lien.

L’art contemporain, tel que je le perçois, est précisément ce champ ouvert où les frontières se déplacent : entre disciplines, entre cultures, entre pratiques artisanales et formes artistiques, entre esthétique et politique. C’est un territoire de liberté et de recherche, où la création dialogue avec les enjeux de notre époque — ses fractures, ses mutations écologiques et sociales, et le politique.

À travers sa diversité de langages, l’art contemporain offre la possibilité de raconter autrement et de penser la création comme un espace vivant, en dialogue avec les réalités du présent.


Asakan : Quand avez-vous su que vous consacriez votre vie a l’art ?

Mélissa Sira : Je crois que cela ne s’est pas imposé comme une évidence. C’était plutôt un chemin progressif. Pendant longtemps, l’art a été un espace intérieur pour moi. Notamment, il y a treize ans, je travaillais en prévention du suicide auprès de personnes détenues en longue peine. Dans cet environnement où la parole se heurte souvent à ses limites, j’ai été témoin de la manière dont les mains continuaient de chercher à faire, à créer, à réparer. Un jour, un détenu m’a montré une création qu’il avait confectionnée. J’ai été profondément marquée par le soin apporté au geste, la précision, la patience qu’il avait dû mobiliser. J’ai alors compris que dans le geste se logeait une mémoire, une dignité, un espace intérieur où l’on peut habiter le monde autrement.

Ce souvenir m’est revenu des années plus tard, au Cameroun, lors de ma première immersion auprès d’artisanes Bamiléké. Leurs gestes, transmis de mère en fille, étaient menacés par l’industrialisation croissante. Un matin, j’ai observé l’une d’elles enrouler et serrer un tissu en fines ligatures. Chaque nouage semblait être une respiration. Ses mains disaient quelque chose que les mots ne pouvaient pas formuler. Ce geste, ces gestes, simples en apparence, m’ont révélé qu’ils portaient une mémoire entière : celle d’individus, d’un territoire, d’un savoir-faire, d’une manière d’habiter le monde. Cette prise de conscience a orienté ma pratique : j’avais envie d’écouter, de documenter, de comprendre comment une culture se tisse à travers les gestes du quotidien, et de transformer ces recherches en œuvres.

Alors, en 2022, lorsque j’ai intégré un atelier au Centre d’Art de l’Usine dans la Drôme, j’ai décidé de consacrer pleinement ma vie à cette recherche artistique. À travers la naissance du projet Màari, en 2023, l’art est devenu mon engagement principal, un espace de transmission et le résultat de la rencontre entre un questionnement sociétal et des matériaux.


Asakan : En tant qu’artiste, comment décririez-vous votre art ? Comment êtes-vous parvenue à la finalisation de votre empreinte ?

Mélissa Sira : Mon art se situe à la croisée de la recherche documentaire, de la sculpture et des pratiques textiles. Je développe des installations et des formes où la matière devient porteuse de mémoire. Aussi, je décrirais mon travail comme une pratique de la trace : une manière de rendre visibles des gestes et d’interroger ce qu’ils racontent d’un territoire, d’une histoire, d’une communauté.

Mes œuvres s’élaborent dans un dialogue entre matières, symboles culturels et expériences de terrain. Le textile, notamment, est pour moi un langage : il relie l’intime au politique, le corps au collectif.

Mon empreinte s’est construite progressivement, à partir de rencontres décisives. Mon parcours hybride — de la psychologie au social, du social à l’art, du terrain à l’atelier — a profondément façonné ma perception de l’art. Issue d’une triple culture (malienne, camerounaise et française), j’ai grandi avec cette question : « qui suis-je ? », dans une position souvent en tension, à la fois d’ici et de là-bas, parfois semblable à tous, parfois à personne.

Cette pluralité m’a appris que l’identité n’est pas un héritage unique, mais un monde en mouvement, composé de plusieurs horizons et de manières multiples d’habiter le réel. Mon immersion auprès d’artisanes au Cameroun a ensuite profondément orienté ma recherche : j’y ai compris que le geste artisanal est une archive vivante, un espace de transmission fragile. C’est en articulant ces expériences — entre création contemporaine, mémoire orale et pratiques du faire — que j’ai trouvé ma manière propre de travailler : une esthétique du tressage et du lien, où l’œuvre devient un lieu d’expérience autant qu’un support de récit.


Asakan : Quelles sont vos inspirations artistiques, vos influences ? Les thèmes et émotions que vous essayez de transcrire dans vos œuvres ?

Mélissa Sira : Ma première inspiration vient de ma grand-mère. Enfant, au Cameroun, je passais certaines vacances auprès d’elle. Elle cousait à la main pour tout le village, dans un geste patient et répétitif, transmis par son propre père. Je la regardais passer le fil pendant des heures, parfois en silence, parfois en chantant. Elle avait un rythme dans tout : dans ses mains, dans sa respiration, dans sa voix. Très tôt, j’ai donc compris que dans ces gestes se logeait quelque chose de profond.

Autour d’elle, il y avait aussi la pêche, les filets tirés collectivement sur la plage dans une cadence presque chorale, les travaux des champs, les vêtements lavés sur la pierre, les gestes du quotidien répétés, parfois de manière obsessionnelle. Ces expériences ont marqué mon regard : le geste n’est jamais seulement fonctionnel, il est porteur d’histoires, de liens et de transmissions invisibles.

Mes inspirations sont ainsi nées d’abord des rencontres et des pratiques artisanales. Je suis profondément touchée par la patience des mains qui tissent, nouent, teignent, réparent. La mémoire orale, les récits et les savoir-faire constituent une source essentielle de mon travail.

Je puise également mon inspiration dans la littérature et les sciences humaines (sociologie, l’anthropologie, histoire). Elles nourrissent ma manière de penser l’art. Des notions comme l’intuition et “l’élan vital” chez le philosophe Bergson résonnent aussi dans mon processus créatif, entre expérience vécue et forme sensible.

Sur le plan artistique, je me sens proche d’artistes telles que Sheila Hicks, El Anatsui ou Chiharu Shiota, qui font du textile et de la matière un espace de mémoire et de traversée.

Les thèmes qui habitent mes œuvres sont ceux de l’héritage, de la disparition, des circulations culturelles, et des tensions entre oubli et persistance. À travers mes pièces, j’essaie de faire émerger des émotions mêlées : esthétisme, engagement social, mais aussi une force de lien et de réparation.


Mélissa Sira Traoré, « Ligatures »
Tissage en ligature travaillé par le geste selon la technique du tissage traditionnelle du raphia des artisanes Bamilekees. Grillage à poule, tissus industriels reprenant les symboles du “Ndop”, l’etoffe traditionnelle de l’ethnie Bamileke. Diametre 87cm Maison des Deux Terres, Résidence a Grignan, juin 2024
© Charles Borggraef / © ADAGP, Paris Courtesy de l’Artiste
Mélissa Sira Traoré, « Ligatures »
Tissage en ligature travaillé par le geste selon la technique du tissage traditionnelle du raphia des artisanes Bamilekees. Grillage à poule, tissus industriels reprenant les symboles du “Ndop”, l’etoffe traditionnelle de l’ethnie Bamileke. Diametre 87cm Maison des Deux Terres, Résidence a Grignan, juin 2024
© Charles Borggraef / © ADAGP, Paris Courtesy de l’Artiste
Mélissa Sira Traoré, « Bandes »
Tissage en ligature travaillé par le geste selon la technique de tissage de reserve par ligature. Tissus en coton, raphia, teinture 4 bandes chacune de 1 metre par 4 metres de hauteur Enregistrements sonores Maison des Deux Terres, Residence a Grignan, juin 2024
© Laurent Quinkal / © ADAGP, Paris Courtesy de l’Artiste
Mélissa Sira Traoré, « Bandes »
Tissage en ligature travaillé par le geste selon la technique de tissage de reserve par ligature. Tissus en coton, raphia, teinture 4 bandes chacune de 1 metre par 4 metres de hauteur Enregistrements sonores Maison des Deux Terres, Residence a Grignan, juin 2024
© Laurent Quinkal / © ADAGP, Paris Courtesy de l’Artiste
Mélissa Sira Traoré, « Bandes »
Tissage en ligature travaillé par le geste selon la technique de tissage de reserve par ligature. Tissus en coton, raphia, teinture 4 bandes chacune de 1 metre par 4 metres de hauteur Enregistrements sonores Maison des Deux Terres, Residence a Grignan, juin 2024
© Laurent Quinkal / © ADAGP, Paris Courtesy de l’Artiste
Mélissa Sira Traoré, « Dialogue »
Tissage en ligature travaillé par le geste selon la technique du tissage traditionnelle du raphia. Acier decoupe au laser. Metal, tissus wax industriels. Ø 1 m, 90cm de hauteur, 113 kg Tiers lieu de l’Usine, centre d’art et pepiniere d’ateliers pour artistes et artisans, Poet-Laval
© Laurent Quinkal / © ADAGP, Paris Courtesy de l’Artiste
Mélissa Sira Traoré, « Dialogue »
Tissage en ligature travaillé par le geste selon la technique du tissage traditionnelle du raphia. Acier decoupe au laser. Metal, tissus wax industriels. Ø 1 m, 90cm de hauteur, 113 kg Tiers lieu de l’Usine, centre d’art et pepiniere d’ateliers pour artistes et artisans, Poet-Laval
© Laurent Quinkal / © ADAGP, Paris Courtesy de l’Artiste

Asakan : Quel est le regard porte sur votre travail par le public ? Par le milieu artistique ?

Mélissa Sira : Le regard porté sur mon travail est souvent marqué par une double perception : une première approche esthétique, puis un questionnement plus intérieur.

Le public me parle fréquemment de la couleur omniprésente, des matières utilisées, des tissages, de l’hybridité de mes créations. Il faut dire que beaucoup de personnes entrent d’abord dans mes œuvres par cette dimension visuelle. Mais très vite, elles me disent être touchées par ce qui se joue derrière la forme : la manière dont j’aborde des questions sociétales de façon indirecte.

Certaines personnes se reconnaissent aussi dans les thèmes de l’origine, des racines, des héritages culturels. Mon travail sur les gestes traditionnels et la matière réveille leur propre histoire, leur rapport intime à la transmission, au territoire, à la famille.

Dans le monde de l’art, mon travail est souvent perçu comme une recherche engagée, à la croisée de la création contemporaine, de la mémoire orale et des savoir-faire artisanaux. On me souligne souvent sa dimension sociale, documentaire, mais aussi la manière dont il transforme ces enjeux en expériences plastiques.

Ce qui me touche le plus, c’est lorsque l’œuvre parvient à créer ce déplacement : offrir une expérience esthétique, tout en laissant émerger un questionnement collectif.


Asakan : Quels conseils aimeriez-vous transmettre à d’autres jeunes désireux de se lancer dans l’art?

Mélissa Sira : Je conseillerais de rester fidèle à ce qui nous habite vraiment, et de ne pas chercher à répondre trop vite à des attentes extérieures. Une pratique artistique se construit dans le temps, avec patience, rigueur et persévérance même si parfois l’on peut douter. Il me semble également essentiel de nourrir sa recherche et sa curiosité : lire, observer, rencontrer, apprendre des autres, y compris en dehors du monde de l’art. Et surtout, oser : montrer son travail, demander de l’aide, créer des liens.

L’art est un chemin exigeant, mais chacun peut y trouver sa voix, à condition de rester sincère, patient, et ancré dans sa démarche. Ce qui compte, ce n’est pas d’aller vite, mais de construire une voix juste.

Pour plus d’informations sur le travail de Mélissa Sira Traoré,
Son Site Web
Son Compte Instagram

La Rédaction.

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