Actuellement l’une des douze « artistes-visages » à l’honneur de l’exposition inaugurale du premier musée consacré à la femme artiste en Suisse – Le MAF, Daniela Markovic (née à Rambouillet, près de Paris et diplômée de Paris 1 Panthéon Sorbonne) explore la matérialité de l’émotion et la fragilité de l’être à travers la peinture, la sculpture et l’installation pour décrypter le rapport entre le corps, la mémoire et la matière. Une œuvre saisissante et sensible où le geste devient langage et la trace empreinte du vivant.
Elle est notre Coup de Cœur.

Crédit Photo : Le MAF
Asakan : Pour commencer notre entretien, pouvez-vous vous présenter ?
Daniel Markovic : Je suis Daniela Markovic, artiste plasticienne, diplômée en Master en Recherche Art Contemporain et en Bachelor Arts Plastiques de l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne. Ensuite, j’ai vécu en Angleterre et en Allemagne avant de m’installer en Suisse.
Mon travail est assez polyvalent : je pratique la peinture, la sculpture, les installations et la création d’automates. J’aime naviguer entre différents médiums, en fonction de ce que je cherche à exprimer. Ce qui relie l’ensemble de mon travail, c’est cette tension entre le mouvement, la matière et l’émotion.
Asakan : Quelle définition faites-vous de l’art ? Comment percevez-vous l’art contemporain ?
Daniela : Pour moi, l’art est un espace de déplacement : il permet de rendre visible ce qui est intérieur, souvent difficile à formuler autrement et impossible à voir. C’est une manière de donner forme à des émotions, des tensions ou des questions.
L’art contemporain m’intéresse particulièrement parce qu’il n’est pas figé. Il peut être dérangeant et incompréhensible au premier regard, mais il ouvre des espaces de réflexion. Il ne cherche pas forcément à plaire, mais à faire ressentir et à créer une expérience.
Asakan : Quand avez-vous su que vous consacriez votre vie à l’art ?
Daniela : J’ai toujours été attirée par la création et le dessin, depuis que je suis petite. Très tôt, c’est devenu un refuge, quelque chose vers lequel je revenais naturellement.
Avec le temps, surtout dans les moments plus difficiles, j’ai compris que ce n’était pas un hobby, mais quelque chose de nécessaire. Créer m’aide à traverser, à comprendre et à avancer.
Aujourd’hui, ça fait partie de mon identité, même si elle est multiple. Je suis aussi mère et j’ai une autre profession à côté, mais je reviens toujours à l’art. C’est comme une bouée de sauvetage, quelque chose qui est toujours là, et dont j’ai besoin pour tenir.
Asakan : En tant qu’artiste, comment décririez-vous votre art ? Comment êtes-vous parvenue à la finalisation de votre empreinte ?
Daniela : Mon travail tourne autour de la répétition, du geste mécanique et de la projection émotionnelle. Je crée des automates ou des dispositifs qui rejouent des gestes simples, souvent liés à des expériences affectives.
Dans « Stabat Mater » par exemple, la répétition sonore et les dispositifs créent une présence presque vivante, tout en restant artificielle. L’installation aborde la question de la guerre, mais surtout celle de ce que l’on transmet malgré nous. Le fœtus ‘Héritage’ suspendu dans la lumière, devient une figure fragile et centrale : il incarne à la fois la vulnérabilité, la mémoire et l’héritage que nous laissons aux générations suivantes. Cette installation est actuellement présentée dans l’exposition inaugurale « Cellules » du Musée des Artistes Femmes à Lausanne.

Installation créée en binôme pour Le MAF
Courtesy of the Artists
J’utilise aussi beaucoup des matériaux comme le papier froissé. Cette matière me permet de parler de la fragilité de l’être humain, de la manière dont la vie nous transforme, nous marque et nous plie. Mais malgré ces altérations, quelque chose reste, quelque chose de beau, qui continue d’exister et de se transmettre. C’est par exemple le cas avec ma série de peintures « A Fleur de Peau ».
Cette série de peintures dépeint avec sensibilité des portraits intimistes de femmes appartenant au milieu de la prostitution. Il ne s’agit pas ici de débattre de la prostitution, mais simplement de montrer l’intimité, la fragilité et l’humanité de ces femmes de l’ombre… Le papier kraft endommagé m’est apparu comme le support parfait pour illustrer l’existence écorchée de ces femmes. Le milieu de la prostitution présente l’extrême de ce que chaque femme peut vivre, de l’adulation à la déchéance. Ce papier reflète nos âmes froissées, l’âme de ceux et celles qui ont connu des déchirures dans leur vie. Nos enveloppes corporelles ne dévoilent pas toujours notre vécu. Ici, la peau n’est pas peinte, ces femmes sont à nu, leurs séquelles apparentes. Le papier fatigué, chiffonné, froissé reflète ces destinées marquées à jamais. C’est une mise à nu des états d’âme, des manières d’être dans l’intimité quand on est confronté à soi-même dans la solitude.


Daniela Markovic, « Amy », 2020. Acrylique sur papier kraft, 84 x 115 cm Courtesy de l’Artiste / Daniela Markovic, « Elle », 2020. Acrylique sur papier kraft, 100 x 125 cm Courtesy de l’Artiste


Daniela Markovic, « Dans l’intimité de Lara », 2021. Acrylique sur papier kraft, 92 x 92 cm Courtesy de l’Artiste / Daniela Markovic, « Justine », 2021. Acrylique sur papier kraft, 100 x 110 cm Courtesy de l’Artiste
Asakan : Quelles sont vos inspirations artistiques, vos influences ? Les thèmes et émotions que vous essayez de transcrire dans vos œuvres ?
Daniela : Mes influences viennent beaucoup de la psychanalyse, notamment de Sigmund Freud, pour la question de la répétition et de ce qui revient sans cesse. Mais aussi de Donald Winnicott, avec la notion d’objet transitionnel, qui fait beaucoup écho à mes automates.
Dans l’art, je suis sensible au travail de Jean Tinguely pour le mouvement et les dispositifs mécaniques, ainsi qu’à Niki de Saint Phalle pour la dimension émotionnelle. Je suis également très marquée par le travail de Rebecca Horn, notamment dans sa manière de prolonger le corps par des dispositifs mécaniques, tout en conservant une grande fragilité.
Les thèmes que je traverse sont liés à la mémoire, à la perte, à la transmission et à la vulnérabilité.
Je ne cherche pas à représenter directement une émotion, mais à créer des situations où elle peut apparaître, à travers des gestes simples et répétés. Ainsi, j’essaie de créer des espaces où l’on peut ressentir, plutôt que comprendre immédiatement.

Porcelaine, papier krafit froissé, acrylique et leds, 32 x 22 x 22cm
Courtesy de l’Artiste
Œuvre à voir en vidéo en cliquant sur ce lien.

Etabli en bois, chemises et bras automatiques, mains en plâtre, 146 x 62 x 84 cm
Courtesy de l’Artiste
Œuvre à voir en vidéo en cliquant sur ce lien.

Chaise et table en bois, chemise et bras automatique, main en plâtre, 55 x 85 x 99cm
Courtesy de l’Artiste
Œuvre à voir en vidéo en cliquant sur ce lien.
Asakan : Quel est le regard porté sur votre travail par le public ? Par le milieu artistique ?
Daniela : Le public réagit souvent de manière émotionnelle. Certaines personnes sont touchées, se projettent et se reconnaissent dans cette fragilité. D’autres peuvent ressentir un malaise, notamment face à la répétition ou à la présence des automates.
Même dans mes peintures, avec le papier froissé ou l’épaisseur de la matière, j’essaie de créer une sensibilité, quelque chose de presque physique.
Dans le milieu artistique, mon travail est perçu comme assez singulier, notamment par l’utilisation des automates. Ce qui revient souvent, c’est cette tension entre mécanique et émotion.

Papier kraft et perles, 10 x 15 cm
Courtesy de l’Artiste

Peinture à huile sur bois, 100 x 70 cm
Courtesy de l’Artiste

Peinture à huile et sable, 120 x 80 cm
Courtesy de l’Artiste
Asakan : Quels conseils aimeriez-vous transmettre à d’autres jeunes désireux de se lancer dans l’art ?
Daniela : Je leur dirais de croire en eux, de travailler et surtout d’oser montrer leur travail. Ça ne plaira pas à tout le monde, et ce n’est pas grave.
Mais surtout, il faut créer pour soi, pour répondre à son besoin intérieur. L’exposition n’est pas toujours nécessaire, même si elle peut valider un travail. La première étape, c’est de créer, d’être sincère envers soi-même et avec ce qu’on fait.
Si une œuvre existe, c’est qu’elle devait exister. Il faut se faire confiance.
Pour plus d’informations sur le travail de Daniela Markovic :
- Son Site Web
- Son Compte Instagram.
La Rédaction.



