Artiste autodidacte touche-à-tout, passionné par les cultures afro-caribéennes depuis toujours, il pose les pieds sur le continent africain, à Bamako, pour la première fois en 2009. Il y découvre un ailleurs fait de partage, de fraternité, d’humanisme et de paysages grandioses. Il décide dès lors de défendre à travers des œuvres textiles au vocabulaire plastique très coloré et vibrant à base de wax, de bazin et de madras cette identité africaine envoûtante et plurielle.
Coup de Cœur.

Asakan : Pour commencer notre entretien, pouvez-vous vous présenter ?
Mathieu Josset : Je m’appelle Mathieu Josset, artiste plasticien autodidacte originaire d’Île-de-France, passionné de musique et musicien. Mon travail explore l’intersection entre le textile, la musique et la danse, développant un langage plastique vibrant et coloré à travers le wax, le bazin et le madras.
Grâce à une technique singulière de pliage et de nouage des tissus, je crée des œuvres qui traduisent émotions et rythmes visuels. Mon univers artistique puise son inspiration dans les cultures afro-caribéennes et dans l’idée de transmission à travers la matière textile. À travers mes créations, je cherche à faire vibrer la couleur et la texture pour offrir des expériences immersives et sensorielles.
Asakan : Quelle définition faites-vous de l’art ? Comment percevez-vous l’art contemporain ?
Mathieu Josset : L’art est l’expression de la créativité sous toutes ses formes. C’est un langage universel qui dépasse les barrières culturelles et temporelles. Pour moi, l’art doit transporter, créer une déconnexion et éveiller les sens. Il est définitivement un moyen de connexion avec les êtres sensibles que nous sommes. Que ce soit à travers la musique, la mode, l’art plastique ou toute autre forme d’art; Il rassemble, émeut, mobilise des foules et transcende les époques.
L’art contemporain est un vaste champ d’expérimentation où l’hybridation des disciplines me fascine. Il permet de réinventer sans cesse notre rapport au monde, aux cultures et aux émotions. Je perçois l’art contemporain comme un tout, une expérience totale.
Asakan : Quand avez-vous su que vous consacreriez votre vie à l’art ?
Mathieu Josset : Un moment fort de mon parcours a été ma participation à l’exposition collective du Marché International des Arts de Dakar, lors de la Biennale de 2022. J’y ai ressenti une énergie si puissante qu’elle m’a profondément marqué et a renforcé mon aspiration à devenir un artiste international, à partager mon art avec le monde entier. Cependant, il serait réducteur de parler d’un seul événement déterminant : mon cheminement artistique résulte davantage d’une succession de rencontres inspirantes et d’expériences enrichissantes. J’ai toujours poursuivi la liberté, et c’est dans l’univers artistique que j’ai trouvé cet espace infini d’expression, libre de toute contrainte, sans limites prédéfinies, ni jugements imposés.
Les échanges avec le public lors d’expositions ont renforcé cette conviction : voir les regards s’émerveiller, entendre des questionnements spontanés, sentir l’authenticité des discussions passionnées… Tout cela m’a conforté dans l’idée que l’art était un langage universel capable de toucher chacun à sa manière.
Dès mon plus jeune âge, j’étais attiré par le travail manuel et la musique. J’ai grandi dans un univers artistique imprégné de sonorités et de rythmes. Mon parcours a commencé avec une formation classique en école de musique, où le solfège structuré contrastait avec la liberté que j’ai ensuite trouvée en formant des groupes de reggae. Dans ces moments de création collective, le partage des idées et des sonorités était une évidence, une forme d’expression brute et sincère.
À cette époque, les formes, les couleurs et les textures étaient avant tout musicales pour moi, bien plus que plastiques. Ce n’est qu’au fil de mes voyages en Afrique de l’Ouest et dans les Caraïbes et à la découverte d’un mode de vie profondément ancré dans l’esthétique textile et artisanale que j’ai commencé à transposer cette sensibilité musicale dans un travail plastique. Peu à peu, mes explorations ont donné naissance à mon langage artistique actuel.

Courtesy de l’Artiste
Asakan : En tant qu’artiste, comment décririez-vous votre art ? Comment êtes-vous parvenu à la finalisation de votre empreinte ?
Mathieu Josset : Mon art est une fusion intime entre textile, musique et danse, capturant les vibrations profondes des cultures afro-caribéennes. À travers des compositions vivantes, chaque œuvre devient une partition visuelle, rythmée par les couleurs et les motifs qui évoquent la richesse et la diversité de ces cultures.
En pliant, nouant et manipulant les tissus, j’explore la transparence, la fluidité et le mouvement, révélant ainsi un langage visuel unique qui fait écho à mon identité artistique. Ces créations sont une célébration des femmes, de leur force et de leur beauté intemporelle, unissant harmonieusement héritage et contemporanéité.
Le tissu, support principal de mon travail, porte en lui une histoire et une mémoire collective puissante. À travers lui, je crée un dialogue permanent entre passé et présent, tradition et innovation. C’est en expérimentant continuellement avec la matière, ses textures et ses couleurs que j’ai développé ma signature : des œuvres qui vibrent intensément, où chaque pièce semble animée d’une énergie propre, palpable et profondément évocatrice.

Courtesy de l’Artiste

Courtesy de l’Artiste

Courtesy de l’Artiste

Pièce réalisée pour la Fashion week de Darkar, Courtesy de l’Artiste
Asakan : Quelles sont vos inspirations artistiques, vos influences ? Les thèmes et émotions que vous essayez de transcrire dans vos œuvres ?
Mathieu Josset : Mes inspirations sont multiples : les tissus africains, les danses traditionnelles, les musiques qui portent une histoire et une énergie.
Lors de mes voyages en Afrique de l’Ouest et dans les Caraïbes, j’ai été marqué par l’omniprésence du textile dans les expressions culturelles. Le tissu est une mémoire vivante, un médium chargé d’histoires et d’émotions. J’aime l’idée qu’en nouant ces morceaux de tissu, je recrée un langage visuel universel, accessible à tous, comme une partition musicale textile.
Mes premières créations se caractérisent par une répétition des motifs intrinsèques au tissu et des dégradés de couleurs. Elles sont inspirées des œuvres de Santiago Montoya qui explorent la répétition des couleurs et des formes à partir de billets de banque. Pour réaliser ces compositions, j‘ai plié des bandes de tissu rectilignes que j‘ai enfilées sur un fond rigide pour former des ondulations aux allures des vagues. J‘ai souhaité, dès le départ, tirer partie des propriétés des tissus que j‘utilise : le wax et le madras me permettent de tisser un réseau de motifs récurrents et la diversité de couleurs du bazin apporte une touche nuancée à mes œuvres.
Les ondulations du textile sont investies de plusieurs degrés de symbolisme toujours en lien avec la culture et la mémoire africaines et caribéennes. Ces vibrations renvoient à la trajectoire mondiale de l‘afrobeats ou encore à l‘Atlantique séparant les Antillais de leurs ancêtres africains. A l‘aide de cette technique de pliage unique, j‘ai aussi abordé le thème de la libération des corps. Dans plusieurs de mes portraits de femmes noires, les coupes afro sont composées de bandes de tissus s‘envolant tels des papillons. J‘ai représenté la mannequin américaine Ebonee Davis, qui revendique son droit d‘arborer une coupe afro dans le milieu de la mode depuis ses débuts, Adama Paris, créatrice de la Dakar Fashion Week et Jocelyne Beroard, chanteuse et fondatrice du zouk martiniquaise. Ces femmes sont très inspirantes, j‘ai voulu rendre hommage à leur courage.
Mes œuvres explorent ainsi des thèmes comme la force féminine, la mémoire des cultures, la transe musicale et l’harmonie des couleurs. L’émotion principale que je cherche à transmettre est une vibration, un ressenti qui plonge le spectateur dans une expérience sensorielle forte.
J‘ai peu à peu privilégié le nouage du tissu au pliage pour donner du relief et un aspect davantage texturé à mes œuvres. J‘ai travaillé sur les échelles et les perceptions dans ma série des « grands visages ». Chaque œuvre étant composée de centaines de tissus colorés de longueurs inégales, le visiteur discerne le foisonnement du textile de près tandis que l‘image se révèle à distance. Cette nouvelle approche confère aussi une plus grande expressivité aux visages en jouant sur les contrastes entre zones colorées et ombragées. Les regards sont soulignés grâce à l‘inégale densité de tissu au niveau des yeux et de leurs contours. Depuis peu, je noue les bandes de wax et de bazin directement sur des filets de grande taille afin d‘obtenir une plus grande souplesse et de jouer sur la transparence à l‘instar de Simon Berger dans ses installations monumentales.
Récemment, j‘ai été profondément marqué par les gigantesques œuvres textiles d‘Olga de Amaral. Je souhaite aujourd‘hui explorer de nouveaux formats. J‘aimerais détacher mes œuvres du mur, réaliser des fresques mouvantes en suspension. Je développe en parallèle un projet d‘œuvres audiovisuelles, pluridisciplinaires et collectives, Vibrations. Le premier clip de la série articule danse, musique et œuvre-textile. La bande-son, mélange d‘afrobeats, d‘amapiano et de reggae, accompagne les chorégraphies que trois danseuses exécutent devant mes œuvres. Je voudrais poursuivre ce concept en Jamaïque, en Martinique et au Sénégal. Je compte travailler la suspension du tissu dans l‘environnement et faire porter mes œuvres par les danseuses elles-mêmes.

Courtesy de l’Artiste

Courtesy de l’Artiste
Asakan : Quel est le regard porté sur votre travail par le public ? Par le milieu artistique ?
Mathieu Josset : Le public est souvent intrigué par ma technique et par ma façon singulière d’intégrer le textile dans un langage plastique contemporain. Mes œuvres touchent également par leur dimension vibratoire, leur connexion profonde avec la musique et la danse, ainsi que par leurs formats imposants et leurs couleurs éclatantes.
Dans le monde artistique, mon travail suscite un intérêt grandissant grâce à son originalité et à sa démarche pluridisciplinaire.
Quels conseils aimeriez-vous transmettre à d’autres jeunes désireux de se lancer dans l’art ?
Je leur conseillerais d’oser expérimenter, d’assumer leur originalité et de rester toujours fidèles à leurs intuitions. L’authenticité est la clé d’une démarche artistique véritable. Il est important de s’entourer de personnes inspirantes, d’échanger avec d’autres artistes et de s’ouvrir à des domaines variés pour enrichir sa pratique. La persévérance est indispensable : même si, par expérience, c’est un parcours exigeant et souvent difficile, il ne faut jamais abandonner. Enfin, je leur rappellerais de toujours préserver le plaisir de créer, car c’est là que l’art puise toute sa puissance et son sens profond.
Pour plus d’informations sur le travail de Mathieu Josset,
Propos recueillis par : Audrey Olga Nocent.