Né en 1993 à Cotonou, Paterne Dokou transcende les frontières de l’art contemporain avec la singulière technique du cut and paste pour explorer la notion de résilience et de seconde vie, à la fois dans la société humaine et en ce qui concerne les matériaux comme le caoutchouc. Se faisant, l’artiste, qui est par ailleurs autodidacte, met à l’honneur nos identités individuelles et collectives.
Il est notre Coup de Cœur.

Crédit Photo : Association Cut and Paste-Racines et Mémoires / Août 2025
Asakan : Pour commencer notre entretien, pouvez –vous vous présenter ?
L’Artiste : Je suis Paterne Dokou, artiste visuel béninois, basé entre Paris et Abomey-Calavi. Autodidacte dans ma pratique artistique, je poursuis actuellement un Master en Art contemporain et Sciences humaines à l’Université Paris 8 Vincennes–Saint-Denis.
Mon travail explore les questions de mémoire culturelle et d’identité corporelle des peuples africains. Pour cela, j’ai développé une démarche de création que je nomme « Cut and Paste ». Cette approche s’inspire notamment de la pratique traditionnelle de la scarification, que je réinterprète dans un langage artistique contemporain. Mon geste artistique consiste principalement à découper le caoutchouc, le “Cut” ; puis à le coller sur de la toile de jute, le “Paste”, créant ainsi des compositions qui évoquent les traces, les marques et les récits du corps.
Cette technique constitue le point de départ d’une recherche plastique et conceptuelle plus large, nourrie par un travail ethnographique de longue haleine autour des traditions, des mémoires et des identités africaines. J’invite ainsi le public à découvrir cet univers à travers mes œuvres et mon parcours.
Asakan : Quelle définition faites-vous de l’art ? Comment percevez-vous l’art contemporain ?
Paterne : Pour moi, l’art est avant tout un mode de vie : une manière d’être, de penser et d’habiter le monde. C’est un langage qui permet d’exprimer ce que les mots seuls ne suffisent pas toujours à transmettre.
Je perçois l’art contemporain comme un espace de liberté et d’expérimentation, où les artistes peuvent questionner, transformer ou même déconstruire les codes hérités de l’histoire de l’art classique et moderne.
À mes yeux, il représente aussi une forme de libération de la parole et de démocratisation de la création, car il permet à chaque artiste de développer son propre langage visuel.
J’aime parfois comparer cela à la question des langues : pendant longtemps, certaines langues ont été imposées dans les systèmes éducatifs et les sociétés colonisées. De la même manière, l’art contemporain peut être vu comme un processus de décolonisation de l’expression, dans lequel l’artiste choisit de créer dans sa propre “langue” artistique, celle qui reflète son histoire, sa culture et son identité.
Asakan : Quand avez-vous su que vous consacriez votre vie à l’art ?
Paterne : J’ai véritablement compris que l’art occuperait une place centrale dans ma vie après l’obtention de mon baccalauréat en 2012. À ce moment-là, j’ai commencé à produire de manière plus régulière et j’ai ressenti un besoin constant de m’exprimer à travers la matière.
Parallèlement à cette pratique artistique, j’ai poursuivi un parcours universitaire qui m’a conduit jusqu’à un master en agronomie à la Faculté des Sciences Agronomiques de l’Université d’Abomey-Calavi. Ce double parcours témoigne pour moi d’une conviction importante : être artiste en particulier artiste visuel en Afrique ne signifie pas être en marge de la société ou avoir échoué ailleurs.
Au contraire, je considère la pratique artistique comme une véritable vocation, presque une responsabilité intérieure qui m’accompagne depuis mon enfance. Je me souviens encore d’une petite table sur laquelle j’ai réalisé mes premiers croquis lorsque j’étais très jeune. Cette table existe toujours aujourd’hui, et elle est devenue pour moi un symbole de mes débuts. J’évoque d’ailleurs cette histoire dans un documentaire en préparation.
Les diplômes ne sont évidemment pas une condition indispensable pour devenir artiste, mais ils peuvent constituer une richesse supplémentaire dans la construction d’un regard et d’une pensée artistique.

Acrylique, papier, filet sur toile de jute, 145 x 175 cm
Courtesy de l’Artiste
Asakan : En tant qu’artiste, comment décririez-vous votre art ? Comment êtes-vous parvenu à la finalisation de votre empreinte ?
Paterne : Mon art raconte à la fois mon histoire individuelle et, plus largement, celle des peuples africains. Il est pour moi un espace où la mémoire, le corps et les traditions dialoguent avec une écriture plastique contemporaine.
Dans ma pratique, j’utilise principalement le caoutchouc et la toile de jute, que je travaille à travers des gestes de découpe et de collage. Ces matériaux me permettent d’explorer les questions de mémoire, de transformation des images et de réinterprétation de certains gestes traditionnels.
Au début de mon parcours, j’étais un adepte de la peinture, mais progressivement j’ai développé un langage visuel propre fondé sur les superpositions, les textures et le principe de “Cut and Paste”, qui constitue aujourd’hui le cœur de ma démarche artistique.
Mon travail possède également une dimension écologique et ethnographique. Il s’inscrit dans une recherche de longue haleine que je mène depuis près de cinq ans autour de la mémoire, des traditions et des identités africaines. Je considère cette recherche comme un travail de transmission et de mémoire que j’estime important pour notre époque.
Quant à la finalisation de mon empreinte artistique, je dirais que je suis encore dans un processus d’exploration. La démarche que j’ai développée, le « Cut and Paste », ouvre un champ de possibilités très vaste, dont je n’ai encore révélé qu’une petite partie. Il me reste encore beaucoup à expérimenter, à apprendre et à approfondir.

Cut and Paste (caoutchouc sur toile de jute), 204 x 221 c
Courtesy de l’Artiste
Asakan : Quelles sont vos inspirations artistiques, vos influences ? Les thèmes et émotions que vous essayez de transcrire dans vos œuvres ?
Paterne Dokou : Mes influences artistiques se situent à la croisée de certains courants comme l’expressionnisme, mais aussi du travail d’artistes contemporains qui explorent la matière, la transformation des matériaux et la mémoire. Parmi eux, j’admire particulièrement le travail d’El Anatsui. Ce qui me fascine dans sa démarche, c’est sa capacité à transformer des matériaux modestes ou délaissés notamment les capsules de bouteilles en sculptures monumentales porteuses d’histoire et de mémoire. Cette approche résonne avec ma propre pratique et là où les capsules recyclées deviennent chez lui un matériau sculptural, les caoutchoucs recyclés occupent une place similaire dans mon travail du Cut and Paste.
Je suis également sensible au travail de Sammy Baloji, notamment dans sa manière d’aborder les questions de colonisation et de décolonisation à travers le cuivre, matériau historiquement exploité au Katanga au profit des industries européennes. Cette réflexion autour des ressources naturelles et de leur histoire coloniale résonne aussi avec ma pratique artistique. Dans mon travail, j’aborde ces questions de manière plus symbolique, notamment à travers la référence au pétrole surexploité dans le monde et pour lequel on continue de prendre des vies, et dont les dérivés sont intimement liés à la matière que j’utilise, le caoutchouc.
Enfin, je trouve également une proximité formelle avec la démarche du maître malien Abdoulaye Konaté, notamment dans son geste artistique fait de découpe et de couture de tissus. Cette approche fait écho à ma propre pratique, qui consiste à découper le caoutchouc puis à le coller sur de la toile de jute, créant ainsi des compositions visuelles fondées sur l’assemblage et la transformation de la matière.
À travers le Cut and Paste, je m’appuie également sur certaines références issues des pratiques traditionnelles africaines, notamment la scarification, que je considère comme un patrimoine culturel porteur de mémoire et de symboles. En effet, la scarification est une marque identitaire que l’on retrouve sur le corps de certains individus dans certaines cultures africaines. Ces marques distinctives sont différentes d’un peuple à l’autre par leurs aspects, formes, endroits où elles sont appliquées (Bras, dos, ventre, corps, visage, jambe etc … en Afrique). Surtout elles sont inspirées d’histoires, de légendes, de faits ou d’anecdotes différentes. Elles ont plusieurs fonctions, dont principalement quatre à savoir : la fonction de marquer l’appartenance à un peuple, la fonction du symbolisme de la croyance en une divinité donnée, la fonction de la protection et la fonction d’initiation. Chez les Houéda de Ouidah par exemple, les raisons pour lesquelles la scarification est pratiquée sont de différents ordres.
Entre autre, elle est beaucoup plus perçue comme un signe distinctif, et une attestation de l’initiation d’un individu à un cercle restreint ou à une communauté donnée. Mais hormis cette raison cruciale, il existe aussi une autre raison intimement liée à la traite négrière pour laquelle la scarification a été pratiquée durant la colonisation : il s’agit du fait qu’elle était aussi utilisée comme un moyen d’échapper à la déportation.
On pratiquait alors des incisions sur la peau à l’issue d’un long processus rituel pour marquer que c’est un fils houéda et donc ne peut être déporté. Après ces incisions, un composé d’origine végétale est appliqué directement sur la blessure. Lors du processus de cicatrisation, l’action de ces substances traditionnelles sur les marques corporelles fraîchement réalisées entraîne un assombrissement de la peau à l’endroit incisé, donnant ainsi naissance à la scarification visible. Lors de mes recherches, l’actuel souverain du palais royal de Ouidah Mitô Daho Kpassènon Goïssoh Dêfodji me confirmait en juillet 2025 que le signe distinctif des Xwéda est et demeure toujours la scarification 2 fois 5 faisant 10 marques dans le visage soit : deux incisions verticales au centre de chaque joue, deux entre les deux yeux au front et deux sur chaque tempe. Cela, en référence selon la mythologie Xwéda aux pythons (génies protecteurs qui ont permis au roi Kpassè de se transformer dans la forêt pour échapper à ses adversaires) dont la disposition des écailles dans la face fait un nombre de stries égal. J’en porte personnellement sur mon visage.
Cette référence me permet d’aborder différentes réalités contemporaines des sociétés africaines, telles que l’identité culturelle, l’écologie, les effets de la mondialisation et les transformations sociales.
Les émotions que je cherche à transmettre dans mon travail se situent entre mémoire, résilience et questionnement, afin d’inviter le spectateur à réfléchir aux traces visibles et invisibles qui façonnent nos identités individuelles et collectives.
Asakan : Quel est le regard porté sur votre travail par le public ? Par le milieu artistique ?
Paterne : Le public voit souvent mon travail comme introspectif et intrigant. Certains spectateurs y voient une dimension poétique liée à la mémoire et aux traces, tandis que d’autres sont davantage sensibles à l’aspect expérimental des matériaux, notamment l’utilisation du caoutchouc et de la toile de jute dans ma démarche de Cut and Paste.
Du côté du monde de l’art, les retours mettent généralement en avant l’originalité de la démarche ainsi que sa dimension conceptuelle et de recherche. Plusieurs observateurs soulignent notamment le lien que j’établis entre pratique artistique, mémoire culturelle et approche presque ethnographique.
Pour ma part, je considère ces retours comme des encouragements, mais je reste dans une démarche de recherche et d’exploration permanente. Mon travail est encore en évolution, et je pense que j’en ai seulement dévoilé une partie. Cette exigence personnelle me pousse à continuer à approfondir ma pratique et à développer davantage les possibilités du Cut and Paste.
Asakan : Quels conseils aimeriez-vous transmettre à d’autres jeunes désireux de se lancer dans l’art?
Paterne : Je leur conseillerais de rester curieux et de ne pas avoir peur d’expérimenter. L’art est un espace de recherche permanente, et chaque artiste doit prendre le temps d’explorer différentes techniques, matériaux et idées afin de construire progressivement son propre langage visuel.
Il est également important de développer une pratique régulière et disciplinée, car la création artistique demande autant de rigueur que de sensibilité.
Je pense pour finir que le véritable objectif d’une vie artistique est de trouver sa voie, c’est-à-dire une manière singulière d’exprimer sa vision du monde. Lorsque cette voie est sincère et authentique, elle finit naturellement par toucher et conquérir les cœurs.
Pour plus d’informations sur le travail de Paterne Dokou :
- Son site Web
- Son compte Instagram.
La Rédaction.



