Artiste des mots et des images, Patricia Perello porte un regard sensuel autant que spirituel sur les femmes jadis accusées de sorcellerie en Europe au XVIIe siècle, et surtout sur les paysages bruts et silencieux du Pays Basque dans une invitation à être en présence, être à l’écoute des mondes visible et invisible ainsi qu’à la préservation de l’environnement.
Elle est notre Coup de Cœur.

Asakan : Pour commencer notre entretien, pouvez-vous vous présenter ?
L’Artiste : Basco-béarnaise par ma mère et espagnole par mon père, je suis née à Pau, dans les Pyrénées-Atlantiques, il y a 46 ans. Je vis à présent sur la Côte basque. J’ai grandi dans une famille monoparentale, mon père étant décédé lorsque j’avais sept ans. Très tôt, je me suis intéressée à l’image. Petite, je passais des heures à regarder les photos prises par mon père, photographe, qui est né et a vécu la majeure partie de sa vie au Maroc, avant de venir s’installer en France.
Par la suite, j’ai un parcours professionnel atypique, marqué d’abord par des expériences peu convaincantes dans les domaines de l’immobilier et des Ressources humaines, deux secteurs dans lesquels je ne me suis finalement jamais sentie à ma place. Après des années de doute, à tenter de rentrer dans un moule qui n’était pas fait pour moi, j’ai décidé de suivre la voie du cœur, en l’occurrence celle de l’écriture. Je suis à présent journaliste, auteure et photographe.
La photo m’a toujours animée, mais j’expose seulement depuis un an. Une vraie chance car c’était un rêve, comme celui de publier mon premier roman, paru il y a cinq ans. L’écriture et la photographie sont essentielles à mon équilibre. Je pourrais aussi rajouter la musique, chacune de ces disciplines me nourrissant et m’inspirant. Une image peut inspirer un écrit et vice versa.
Asakan : Quelle définition faites-vous de l’art ? Comment percevez-vous l’art contemporain ?
Patricia : Pour moi, l’art est une façon de connaître l’histoire de l’humanité. Il nous raconte mieux que n’importe quel livre qui nous sommes, à travers les âges. Dans chaque peinture, chaque photographie, chaque texte ou morceau de musique, se reflètent nos coutumes, nos peurs, nos croyances, nos élans et nos doutes. L’art relie les époques et les peuples. Il parle de l’intime autant que du collectif, de ce qui nous unit au-delà du temps et des frontières.
Je vois l’art comme une mémoire vivante. Il témoigne de nos quêtes, de nos blessures, mais aussi de notre capacité à rêver, à transformer la douleur en beauté, à donner du sens à ce qui nous échappe. Et puis, l’art appartient à tout le monde. Il ne devrait jamais être réservé à une élite car il porte quelque chose d’universel : une manière de relier les êtres et de préserver notre humanité.
L’art contemporain, c’est avant tout une question d’audace. C’est oser sortir des conventions, des formats attendus, des cadres rassurants. C’est une expression libre, sans filtre, parfois dérangeante. C’est créer sans chercher à plaire, sans se soucier du regard des autres. Il peut être brut, fragile, violent ou minimaliste, mais toujours habité par une nécessité intérieure.
Enfin, c’est un langage vivant, en mouvement, qui questionne notre époque autant qu’il la reflète. Il ne cherche pas à séduire, mais à faire réagir, à provoquer une émotion, une réflexion, un inconfort parfois.
Asakan : Quand avez-vous su que vous consacriez votre vie à l’art ?
Patricia : J’étais en train de m’épuiser moralement dans une entreprise où je savais qu’il n’y avait aucun avenir pour moi. C’était l’un de ces contrats que l’on signe juste pour payer ses factures, sans conviction, simplement pour tenir. J’avais la désagréable impression de me trahir, alors même que mon projet de livre commençait à prendre forme dans ma tête.
Je me souviens très bien de ce jour-là, en 2014. J’étais assise dans une salle de réunion, complètement vidée, avec ce sentiment évident : je n’avais rien à faire là. Il fallait que je parte, que je m’autorise enfin à écrire. Peu après, mon contrat s’est arrêté. J’ai pris une année entière pour me consacrer à l’écriture et à la photographie. C’est à ce moment-là que tout a commencé à changer.

Photographie
Courtesy de l’Artiste
Asakan : En tant qu’artiste, comment décririez-vous votre art ? Comment êtes-vous parvenue à la finalisation de votre empreinte ?
Patricia : Intuitif est le premier mot qui me vient. Il n’y a pas de calcul, je ne cherche pas à faire « de belles compositions. ». En réalité, je me fiche que l’on me dise « c’est joli. » Je veux que l’on me dise « ça me fait quelque chose de regarder cette image » ou bien « j’aimerais qu’on parle de ce passage de ton livre car ça m’a fait me poser des questions. » Là, j’ai l’impression de servir à quelque chose. Je ne cherche pas à provoquer bêtement, ou à jouer les rabatteuses. Je veux simplement être sincère, authentique et déposer mes tripes sur la table. J’espère que quelques personnes seront touchées par ce qu’elles lisent dans mes écrits ou voient dans mes photos.
Mais je n’ai encore, à mon sens, rien finalisé. Je me sens comme un bébé. J’apprends, j’expérimente, je découvre… Je suis surtout curieuse et j’aime me challenger !

Photographie
Courtesy de l’Artiste

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Courtesy de l’Artiste

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Courtesy de l’Artiste
Asakan : Quelles sont vos inspirations artistiques, vos influences ? Les thèmes et émotions que vous essayez de transcrire dans vos œuvres ?
Patricia : J’admire beaucoup le travail de la photographe Gabrielle Duplantier. J’ai enfin pu me rendre à l’une de ses expositions à Saint-Sébastien. Découvrir son travail fut une révélation pour moi. Son utilisation du noir et blanc est d’une intensité rare. Ses photographies sont très immersives. Elle capture à la fois la beauté, la fragilité et la part d’ombre du réel. C’est ce que j’aime dans son travail, et c’est aussi ce que j’essaie de transmettre à travers mes propres photos et mes écrits.
J’ai la chance de vivre au Pays basque, une terre de légendes et de contrastes, où la mythologie affleure dans chaque montagne, chaque brume. Mes photographies racontent cela : des paysages sombres, souvent enveloppés de brouillard, traversés parfois par la présence discrète de quelques animaux, mais jamais d’humains. Ces montagnes brutes et silencieuses me parlent. Elles révèlent ce que nous portons de plus enfoui, nos parts d’ombre, celles qui ne demandent qu’à être exposées au grand jour.

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Courtesy de l’Artiste

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Courtesy de l’Artiste
Asakan : Quel est le regard porté sur votre travail par le public ? Par le milieu artistique ?
Patricia : Il m’est difficile de répondre à cette question. Globalement le roman « L’Ombre des immortelles, mémoire des sorcières basques » (Editions Kitika, 143 pages) a été bien perçu. Mon éditeur attend d’ailleurs que je fasse une suite, mais je ne veux pas écrire pour écrire. Je reste fidèle à ma démarche d’authenticité. Je ferai de nouveau parler mes sorcières si elles expriment un jour l’envie d’exister à travers un nouvel ouvrage.
Quant à mes photos, elles sont aussi appréciées, mais j’ai encore énormément à apprendre, notamment en termes de technique. Je ne veux pas que cette dernière prenne le pas sur l’intuition et la spontanéité. Des photos techniquement réussies mais qui ne racontent rien, ce n’est pas du tout ce qui m’intéresse. Je préfère que mes photos ou mes écrits soient imparfaits, mais qu’ils aient été réalisés, encore une fois, dans la démarche sincère de partage d’une émotion.

Photographie
Courtesy de l’Artiste
Asakan : Quels conseils aimeriez-vous transmettre à d’autres jeunes désireux de se lancer dans l’art?
Patricia : Aux jeunes comme aux moins jeunes, j’ai envie de dire qu’il n’est jamais trop tard pour changer de vie. On peut passer des années, parfois toute une vie, à faire un travail que l’on déteste, qui finit par nous user, nous rendre tristes ou amers. La peur du manque, le regard des autres, la pression de la société… tout cela nous empêche souvent d’être vraiment nous-mêmes. L’être humain a cette étrange facilité à se trouver des excuses pour ne pas aller vers ce qui l’appelle vraiment.
On se demande ce que vont penser les parents, les proches. On redoute d’échouer, de paraître ridicule, de ne pas assurer le quotidien. Pourtant, au fond de nous, il y a toujours cette petite voix qui sait. Celle qui dit : « Là, je me sens bien quand je fais ça. » C’est ça, la vérité. La plus simple et la plus juste.
Alors oui, à celui ou celle qui s’est égaré dans un job “conventionnel” dans lequel il ou elle ne trouve pas de sens, j’ai envie de dire : si tu aimes peindre, écrire, chanter, crée ! Ose ! N’attends pas que la vie t’y pousse.
Pour ma part, je ne connais plus ces dimanches soirs de déprime à l’idée de retourner travailler le lendemain. Et rien que pour ça, je sais que j’ai fait le bon choix.
Cela peut sembler un peu mystique ou spirituel, mais je crois sincèrement que, quand on est à sa juste place, les portes finissent par s’ouvrir. Le travail, la persévérance, le talent et la passion forment un quatuor puissant.
On parle souvent de risque à propos des métiers artistiques, mais au fond, n’est-ce pas plus dangereux encore de rester dans une vie qui nous étouffe ?
Pour plus d’informations sur le travail de Patricia Perello,
La Rédaction.



