« Afro-Dite »

Fadila Yahou est historienne de l’art, critique d’art, docteure en histoire de l’art contemporain de l’Université Paris I Panthéon Sorbonne et Chercheuse associée au Laboratoire d’Histoire Sociale et Culturelle de l’Art (HICSA) de Paris 1. Dans ce texte, elle nous invite à la découverte/redécouverte de la série « Afro-Dite » de Pitsho Mafolo.

Pourquoi, Aphrodite, la célèbre déesse de l’amour et de la beauté, n’est quasiment jamais représentée noire depuis la Renaissance ? Cette question peut paraître saugrenue. Pourtant les historiens de l’art attestent de la présence de couleurs durant l’Antiquité. Depuis, les représentations occidentales devenues hégémoniques ont véhiculé une vision étriquée de la beauté.

À l’opposé, l’artiste hispano-congolais, Pitsho Mafolo, nous en révèle une allégorie amusante et paradoxale au travers d’une performance inédite réalisée en 2022. Il l’intitule précisément, Afro-dite, à la suite de la suggestion stimulante de son amie, Audrey Ukeye. Il en propose une incarnation saisissante, proche du manifeste.

Il modèle un costume des plus curieux entièrement composé à partir de fûts de bière en plastique mis à sa disposition. Il les découpe à des endroits, les tords à d’autres, puis les perfore et les assemble enfin au gré de la mesure de son corps. Pour les faire tenir et surtout, pour s’autoriser du mouvement, il relie tout cela avec des colsons.

Ces derniers donnent l’effet tantôt d’un costume de super-héros, tantôt d’un robot futuriste et intouchable. Le résultat, plastique et esthétique, est impressionnant. Comment de tels matériaux de fortune peuvent-ils donner un résultat aussi puissant ? Il est d’autant plus bluffant que Pitsho Mafolo ne réalise aucun dessin au préalable. Cette créativité intuitive chez l’artiste le conduit à donner son pouvoir maximal au matériau. À ce titre, la dimension écologique de cette performance est palpable. Elle questionne avec acuité notre rapport à l’environnement et la manière dont nous (ré)utilisons les innombrables objets qui nous entourent.

À la fois ambigu, imposant, et androgyne, il donne naissance et anime un véritable personnage, à l’instar de Rrose Sélavy de Duchamp. Il condense par ailleurs un nombre considérable de références ; de la culture pop au futurisme en passant par la sapologie et la culture massaï. Il ajoute à tout cela une filiation à l’arte povera et à l’expressionnisme abstrait.

Autre élément remarquable : il ajoute un casque des plus humoristiques à la forme d’une sorte d’antenne. Il y enrobe littéralement sa figure comme dans un emballage de bonbon, évocation délicate de l’enfance et du monde imaginaire qui l’accompagnent.

Deux surfaces, en forme de cercle, submergent le haut de son torse, sur lesquelles des mégots de cigarettes gisent inanimés. Là encore l’artiste ne manque pas de dérision rappelant d’imposantes platines de DJ ou les Tableaux-piège (1972) de Daniel Spoerri.

Cette performance est le résultat d’une effervescence à la suite de la rencontre avec ses partenaires de jeu, Precy Numbi, artiste éco-futuriste remarquable et Eddy Ekete, lors d’une résidence d’artistes à Bruxelles.

Sa force réside également dans le rendu photographique. Jean-Baptiste Pellerin retranscrit avec justesse la théâtralisation de la performance. Pitsho Mafolo, accompagné d’Eddy Ukete, a pour scène de jeu la ville. Le mouvement et la gestuelle, la mise en scène et le caractère énergisant sont en effet perceptibles.

Pitsho Mafolo, « Afro-dite, Appel au Futur », 2022.  Performance
Courtesy de l’Artiste Crédit Photo : Jean-Baptiste Pellerin

Néanmoins, ils donnent à cette performance une coloration grinçante. Cette dernière s’exprime, en particulier, dans Appel au futur. Pitsho Mafolo et Eddy Ukete se représentent dans une salle de bain. L’aspect aseptisé, la composition symétrique ainsi que la lumière blanchâtre brossent une vision du monde avant-gardiste. Cet univers est robotisé, stérile, ne laissant peu de place à une présence créative, symbolisée par le dessin en bordure de cette photographie. Par un geste loufoque, l’artiste use du pommeau de douche comme d’un téléphone. Il se place, en outre, debout dans la baignoire traduisant une raideur néanmoins contrastée par la position pensive de son binôme, assis. La présence d’un robot semblant flotter dans les airs clôture cette scène surréaliste. Elle révèle ainsi un registre plus angoissant et plus violent.

Pitsho Mafolo, « Afro-dite, Notre Reflet », 2022.  Performance
Courtesy de l’Artiste Crédit Photo : Jean-Baptiste Pellerin

Dans une autre encore, Notre reflet, est un autoportrait railleur. Face à un miroir dont les écritures, tracées à la buée, sont illisibles, tel un langage mystérieux, nous apercevons seulement le reflet flouté de l’artiste. Il interroge notre rapport à l’ego, à une “société du selfie” imprégnée de sa propre image et somme toute vidée de son essence. La lumière est ici complètement absorbée par les écritures sur le miroir, exaltant la pensée. La beauté du costume et de ses reflets, proches du cuivre, sont révélés par le miroir, lui-même d’une singulière noblesse. L’épuration de l’image suggère un duel, un face à face exclusif entre l’artiste et son image. Le miroir, seul objet de la photographie, installé sur un mur de briques, instille une atmosphère d’isolement, expression d’une captivité égotiste. Pour autant, son corps et son costume sont mis en valeur et ce miroir lui attribue finalement une physionomie de buste sculpturale.

Cette performance offre en effet un regard critique, discordant, politique et en même temps, sensible du monde. La qualité plastique est ici mariée à une mise en scène railleuse, attestant d’une complexité et d’une richesse bouillonnantes. Elle se présente comme une fenêtre ouverte sur le monde contemporain. La technologie évoquée ici permet de revisiter nos sociétés en apparence connectées et par là-même d’illustrer leurs capacités exclusives.

Le titre pourrait d’ailleurs se lire inversement : Dite Afro !

Cette injonction nous place devant un véritable manifeste mettant l’accent sur l’invisibilisation des noir(e)s. Le jeu de double qui s’instaure entre les deux personnages incarnés par Pitsho Mafolo et Eddy Ukete, l’un au visage découvert et l’autre au visage invisible au public, nous place devant ce point aveugle de la “noirité” ; pourquoi la cacher ? Pourquoi ne pas la célébrer ? D’ailleurs, le second personnage est extravagant et coloré. Son costume est envahi de dessins, allusion au street art. Seul son visage nous est inaccessible.

Ainsi, cette performance, affûté et risible, condense, outre de nombreuses parentés artistiques, une grande puissance visuelle et des réflexions en définitive très actuelles. Elle donne à repenser nos identifications, à créer des liens entre les cultures et les symboliques, entre les grands enjeux de notre monde, de l’écologie à la technologie en passant par l’inclusion. En cela, elle apparaît presque comme une œuvre totale. Par ailleurs, elle a déjà voyagé dans plusieurs festivals mondiaux et il est certain que ce n’est que le début de sa notoriété.

Fadila Yahou.

Pour en savoir plus :

Artiste originaire de la République Démocratique du Congo formé à l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa, puis installé en Espagne, Papytsho Mafolo alias Pitsho Mafolo développe également une pratique picturale interrogeant les constructions identitaires héritées de la colonisation européenne et leur impact sur les sociétés africaines.

Son œuvre, articulée comme un dialogue visuel, mêle feuilles d’or, images imprimées, acrylique, peinture à l’huile et tracés inachevés. Ces derniers suggèrent, selon l’artiste, l’infini du monde mais aussi un processus de création toujours en évolution, marqué par une quête de maturité artistique.

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