Connue pour ses performances spectaculaires qui explorent les conditions faites aux femmes dans nos sociétés contemporaines. Artiste autodidacte d’origine égyptienne, chaouie et française, Aïda Patricia Schweitzer développe une pratique transdisciplinaire. Elle fait dialoguer l’art textile, notamment à travers une pratique engagée de la broderie, le dessin, et la vidéo, avec l’ambition d’hybrider les codes, les formes et les matériaux. Véritable militante de l’art et du féminisme, sa pratique fascine par ce qu’elle a de cru et reflète avec acuité les rapports de domination patriarcale, la mémoire des héritages culturels pluriels, et une dimension mystique qui traverse l’ensemble de son œuvre.
Nous l’avons rencontrée pour vous.

« La marche des princesses rebelles », Openspace, Nancy, France, 2022
Crédit Photo : © Emmanuelle Potier (Avec le soutien de Kultur | lx – Arts Council Luxembourg)
Asakan : Vous êtes née à Metz et, très jeune, vous décidez de partir en Égypte et au Maroc en quête de traces de votre histoire. Quelle est cette histoire ?
Aïda Patricia Schweitzer : Une histoire d’arrachement et de reconstruction. Le silence traumatique d’un orphelinat à une époque où ces institutions maltraitaient et brisaient les enfants. Je ne parlais pas (je me suis rattrapée depuis, rires), puis mon adoption par une famille française. Mon enfance en Lorraine fut une confrontation précoce avec la violence systémique.
Dans la cour de récréation, les insultes racistes et les coups pleuvaient : on me traitait de « bougnoule, négresse, grosse lèvre ». Ma seule alliée était une camarade en situation de handicap, une alliance de marges : avec elle, nous étions plus fortes. Mon premier acte de résistance fut donc le dessin, mon refuge.
Aller en Égypte, à dix-sept ans, m’a ensuite permis de renouer avec la part manquante de mon histoire. Il me fallait retrouver « ma Teta » ma grand-mère égyptienne. Trouver la pièce manquante de ce puzzle identitaire dont j’étais la « pièce rapportée ». J’ai rencontré une femme âgée, insoumise, fière de son auto-éducation, une militante qui n’avait jamais fléchi face à sa condition de femme. En fait, je lui ressemble beaucoup.
Mon lien avec le désert est aussi très fort. Au Maroc, j’ai rencontré des Touaregs maliens. Ils m’ont proposé de voyager avec eux. Traverser le désert et vivre à leurs côtés a été une révélation. Le voyage déconstruit le regard. Le romantiser est un cliché si on ne va pas vers une rencontre profonde, une rencontre qui demande du temps, et d’accepter nos différences culturelles. C’est un apprentissage, rester humble, ne jamais arriver avec une posture dominante. Je me suis enrichie au contact de ces communautés, et je nourris aujourd’hui ma pratique de la conscience de ce qui m’a été donné et jamais pris.
Asakan : Est-ce la raison pour laquelle vous êtes devenue artiste ?
Aïda Patricia Schweitzer : Sans doute. À quatre ans, je savais déjà que je serais coiffeuse. Je passais des heures à coiffer mes poupées. Elles étaient toutes blanches : la mixité n’existait pas vraiment dans les jouets. Pour moi, coiffer s’apparentait à un rituel : un acte intime, un dialogue, un geste d’embellissement profondément créatif. D’ailleurs, le cheveu reprend aujourd’hui toute sa place dans mon travail plastique.
Passer de la coiffure au monde de l’art contemporain n’a pas été chose facile. En tant que femme et racisée, j’ai dû faire mes preuves deux fois plus dans un milieu majoritairement blanc et très autocentré. Cela a été violent par moments, mais cela m’a forgée. J’écris d’ailleurs actuellement un essai critique sur ce sujet, « La fin de la docilité ».
J’ai commencé l’art plus tard que beaucoup d’artistes. Être autodidacte, je m’en rends compte maintenant, c’est une force qui m’apporte une réelle liberté.
Asakan : Plus tard, vous vous êtes servie de votre corps pour explorer cette identité plurielle qui est la vôtre par le biais du voyage et du nomadisme en particulier. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Aïda Patricia Schweitzer : C’est le corps qui nous porte, mais c’est aussi lui qui est maltraité, violé, utilisé comme arme de guerre ou mutilé. Il est abordé différemment selon les territoires, les cultures et les religions. Mon propre corps est devenu une arme de langage : il a résisté, il a survécu.
Le nomadisme et le voyage m’ont permis de le vivre autrement à chaque fois. C’est ce qui a nourri mon identité plurielle : la façon dont ce corps s’exprime, dont il est considéré, ainsi que le soin et le respect qu’on lui porte.
Mon corps est hors norme, il ne s’inscrit pas dans les canons de beauté occidentaux. Paradoxalement, ce même corps est signe de richesse dans certaines cultures africaines… Le montrer est un acte militant face aux injonctions de notre société.
Le corps est aussi sacré : dans de nombreuses cultures que j’ai traversées, les rituels de beauté sont pratiqués lors d’événements marquants. La parure n’est jamais purement décorative ; elle est toujours habitée de sens, de mémoire et de transmission. Cela s’articule dans ma pratique textile et au-delà.
Déplacer mon corps, c’est aussi me remettre en question, intimement. Le regard change selon le territoire où l’on performe. Un souvenir me revient : j’ai performé au milieu de mes amis Massaï, en Tanzanie. Cette performance est née de leur invitation et d’un partage sincère, loin de tout emprunt opportuniste. Cela les a fait rire ; ils ont d’autres préoccupations, tellement éloignées des nôtres. Les Massaï sont des guerriers, leur corps doit résister à un contexte rude. Les conditions de vie demandent au corps une endurance différente. Relever ces défis dans cet ailleurs me stimule : mettre mon corps et mes réflexions à l’épreuve, hors de ma zone de confort.
Asakan : Un exemple d’utilisation de votre corps est votre performance à la Biennale de Venise de 2017 sur une invitation de l’artiste nigérian Jelili Atiku …
Aïda Patricia Schweitzer : Oui… Performer à la Biennale de Venise, c’est impressionnant. Jelili Atiku est un artiste pour lequel j’ai un grand respect. Il m’a permis de m’inscrire dans mes origines, de renforcer mes liens avec le continent africain. Ça a été un moment très fort, et un honneur de performer à ses côtés.
Nous étions 72 femmes de tous âges, en costumes inspirés des rituels yoruba, pour un défilé de deux heures le long du canal et de l’ancien chantier naval. Il faisait une chaleur de plomb, nous avons attendu longtemps sous ce soleil avant même de commencer. Les journalistes prenaient des photos, et il fallait relever un autre défi : ne pas tomber dans l’eau et rester concentrées. Nous avons puisé l’eau dans une calebasse sculptée, évoquant l’Igba Iba, pour rassembler l’énergie féminine du monde, la purifier et l’ajouter dans l’installation de l’exposition.
Avec Jelili, nous avons tissé des liens, des points communs dans nos pratiques : le rituel, les forces féminines, mais aussi les Afriques qui nous lient. Je lui dois aussi une certaine visibilité, car la vidéo de la performance a été projetée pendant toute la durée de la Biennale.

57e Biennale di Venezia (Viva Arte Viva), Venise, mai 2017.
Photo : © La Biennale di Venezia
Asakan : On pourrait citer également près d’une vingtaine de performances, les unes plus militantes que les autres comme un corpus d’outils de conscientisation et de mobilisation sur les réalités souvent négligées des femmes dans la société contemporaine. Pourquoi ce féminisme artistique ?
Aïda Patricia Schweitzer : Quand on est adoptée et frappée, gamine, à cause de sa couleur de peau, de ses origines, ça forge le caractère. Il y a une urgence à survivre. Mes origines, je les connais, j’en suis fière. Je n’ai pas eu d’autre choix que de me battre, et par la suite plus largement de refuser et de dénoncer les injustices parmi lesquelles les réalités négligées des femmes.
Il suffit d’observer la société : l’écart salarial entre les hommes et les femmes, par exemple. Regardez les programmations muséales et les autres lieux de monstration : vous y voyez beaucoup de femmes ? Le chemin est encore long. Il y a aussi le silence imposé par la peur, les savoirs féminins disqualifiés, relégués au folklore.
Et en tant qu’artiste racisée, j’ai reçu beaucoup de témoignages bouleversants sur les mécanismes de domination et les privilèges. Je les comprends, je les connais, parce que je les vis aussi. À travers mon art, je peux conscientiser ces problèmes, car ils s’inscrivent dans mon travail de recherche. Les luttes féministes que l’on observe actuellement sont légitimes, d’où « La fin de la docilité ».
Nos voix peuvent porter plus largement, visibiliser ce qu’on tait, donner une voix à celles qui n’en ont pas. Je m’inscris dans la lignée des héritières des sorcières. Il ne faut pas oublier toutes celles qu’on a brûlées sur le bûcher parce qu’elles étaient marginalisées, parce qu’elles dérangeaient. Les incomprises, les insoumises. Celles que l’on brûle encore à l’acide aujourd’hui, pour les défigurer, pour leur faire payer le prix d’être femme ! Je les porte haut et fort dans mon cœur. Il est important de leur rendre hommage. Ce qu’il nous faut aujourd’hui, c’est la fin de l’impunité.

Femmes guerrières, femmes en combat (Commissariat : Isabelle de Maison Rouge)
Topographie de l’Art, Paris, 2022.
En arrière-plan : Peintures de Nazanin Pouyandeh.
Au premier plan : Installation de Léa Le Bricomte.
Crédit photo : © Jean-Noël Martin.
Asakan : D’où on imagine toute cette force qui vous mettez dans vos performances. Qu’est-ce qui vous attire autant dans l’art de la performance ?
Aïda Patricia Schweitzer : La performance m’ouvre un autre champ. Elle me place dans le mouvement, l’action. J’aime ce contraste face à d’autres pratiques que j’aborde : la broderie demande du temps, de la patience. La préparation en amont s’apparente elle aussi à un rituel, une forme de méditation, avec ses propres codes.
Ce qui m’attire, c’est l’acte : l’éphémère qui porte au-delà de l’instant. J’investis un espace, avec un temps donné, et il y a une vraie prise de risque. Le message pousse à déplacer ses propres questionnements, et ceux des publics aussi. Une performance peut exister sans public physique, gardée en mémoire par la photo ou la vidéo. Mais sa charge ne sera pas la même : c’est le regard du public, en direct, qui lui donne sa pleine dimension.
Le corps s’expose sans artifice. Je ne peux pas me cacher, je livre quelque chose de profond, une mise à nu des émotions. Des femmes m’ont confiée : « tu m’as donné la force de mieux accepter mon corps. » Ça me bouleverse. Montrer d’autres corps, qui ont un vécu, moins jeunes aussi, avec leurs marques, c’est important dans une société qui invisibilise et rejette tout ce qui s’éloigne des images de corps parfaits, du jeunisme ambiant. Ces injonctions sont toxiques, elles créent de vraies souffrances. Mes performances sont une cartographie des corps qui résistent : voix minorisées, discriminations, et surtout les violences faites aux corps des femmes.
J’aime performer hors les murs, la vie se passe dehors. L’espace public permet de sortir du cadre confiné, de rencontrer d’autres publics, parfois plus éloignés de cet univers, qui ont une autre lecture du geste, du contenu. C’est très intéressant. Performer sans y être invitée est aussi une façon de déplacer les lignes. Il y a aussi la part imprévue : j’ai déjà vécu des situations inattendues.
Asakan : Et quand de tels cas arrivent ?
Aïda Patricia Schweitzer : Il faut y faire face simplement, sans se laisser déstabiliser (rires).
Asakan : Comment votre perception de la performance a-t-elle évolué avec les années ?
Aïda Patricia Schweitzer : Mes débuts étaient plus punk. J’osais une radicalité que je place différemment aujourd’hui. Mais c’est aussi un avantage : la maturité et un travail de recherche plus ciblé m’ont permis d’explorer d’autres dynamiques.
Ma réflexion et ma préparation sont plus abouties. Mes lectures viennent nourrir mes thèmes de prédilection et s’articuler à mes recherches plastiques. J’aime découvrir le travail d’autres artistes : cela m’offre une meilleure lisibilité de la scène internationale, me permet de découvrir de nouveaux champs du possible, d’analyser les influences sociétales contemporaines et d’élargir mes questionnements. Mon identité plurielle s’ancre elle aussi plus profondément dans ces nouvelles approches.
Actuellement, on retrouve dans mon travail des thèmes communs, mais abordés selon le prisme singulier de chacun·e. La performance a vraiment gagné du terrain, et les scènes africaines se démarquent par leur puissance, leurs approches et leurs revendications. On ne peut plus continuer à les invisibiliser. Il est temps de réparer ce manque de reconnaissance.
Asakan : Justement, aujourd’hui, si on vous demandait de choisir le lieu et le contexte, quelle serait votre performance idéale ?
Aïda Patricia Schweitzer : Je pense à certains pays où être une femme rime avec des droits bafoués, et dont la communauté internationale ne se préoccupe pas. Ici, en Europe, je ne prends aucun risque : je suis protégée, malgré tout, par une liberté d’expression.
On a vu passer ces images de cette Iranienne qui a arraché le turban d’un mollah, un geste qui porte un symbole puissant. Un tel acte peut coûter la prison, l’application de la peine de mort a atteint des niveaux très élevés, dans un tel pays. Les femmes afghanes, qu’on efface de l’histoire, n’ont plus accès à rien, juste condamnées à disparaître. Les territoires en guerre… J’y pense souvent, cela me hante et m’attriste terriblement. Aller performer sur ces territoires m’est impossible, je risquerais ma vie.
Je suis consciente que la liberté a un prix, alors j’essaie modestement de mettre en lumière cet écart. Car, à mes yeux, la vraie performance, ce sont ces femmes qui luttent au quotidien pour leur survie, pour avoir le droit d’exister.
Asakan : Dans votre œuvre, vous vous emparez également du dessin, de la peinture, en passant par l’installation, la broderie et la vidéo à des fins à la fois critique et poétique. Comment travaillez-vous avec une telle pluralité de médiums ?
Aïda Patricia Schweitzer : La place du dessin, c’est un peu mon destin. Toute jeune, je dessinais déjà pour m’évader : sur les murs, dans le sable, sur mes poupées. C’est mon langage intérieur, plus secret. J’ai tout un monde qui s’anime en moi, entre mysticisme et bestiaire, comme une télévision qui s’allume par moments. Enfant, je croyais même que des gens dessinaient dans le ciel (rires).

Technique mixte sur papier
80 x 100 cm
Luxembourg
Pour le moment, la peinture est en pause dans ma pratique. Le dessin et la broderie, eux, fonctionnent comme des vases communicants : la broderie, c’est dessiner autrement, sur un autre support.
Ainsi, pour moi, broder, c’est transcrire point par point ce que le temps et la société tentent d’effacer ou de taire. C’est un travail de mémoire, mais aussi de confrontation. Je m’approprie un savoir-faire historiquement confiné à la sphère domestique. Longtemps relégué à l’anonymat et à la passivité des femmes au foyer, l’art du fil devient aujourd’hui un puissant outil de militantisme : l’aiguille se transforme en arme de revendication pour dénoncer les violences systémiques et porter des luttes féministes.
Ce n’est plus de la décoration, c’est une réparation, un acte de résistance politique, une façon d’inscrire un message indélébile dans la matière. Dans une de mes œuvres, j’ai intégré un matériau symbolique et intime : le fil chirurgical d’une opération que j’ai subie. En transposant ce fil médical, conçu pour la suture et la guérison du corps, dans ma création, le geste artistique devient un véritable outil de pansement mémoriel.

Tissu wax, satin et coton assemblés, broderies, franges Dimensions : 80 × 76 cm
Photo : © GIE Luxembourg @ Expo2025 Osaka – Ondrej Piry
L’installation, elle, place toutes ces articulations dans un même espace, où les pièces se répondent, dialoguent et s’entrechoquent parfois.
La vidéo prolonge ce geste : elle fige l’intensité du vivant, transforme l’action éphémère en une œuvre durable, et raconte d’autres histoires. Je m’intéresse aussi de près aux nouvelles technologies. Lors de ma résidence chez « Out of the Circle » au Caire, en 2024, j’ai utilisé l’intelligence artificielle pour déconstruire des motifs égyptiens traditionnels, avant de les retravailler moi-même, entièrement à la main.

Medrar for Comtemporary Art, Art Talk dans le cadre de la résidence Out of the Circle, Égypte, novembre 2024 – Crédit photo : © Out of the Circle / Elham Khattab – Avec le soutien de Kultur | lx – Arts Council Luxembourg
Lien : “Back to the Roots” Art Talk by artist Aïda Schweitzer – Medrar
Asakan : Quel message souhaitez-vous surtout véhiculer ? Autrement dit, quelle est la poétique implicite de votre travail, je veux dire quelle est votre conception de l’acte de création ou votre façon de questionner l’art et son but ?
Aïda Patricia Schweitzer : C’est plutôt l’art qui me questionne (fou rire) !
La poésie se situe dans une subtilité, à la croisée de la philosophie, de l’anthropologie et de toutes les lectures qui nourrissent ma pratique. Quand je suis lasse du monde, je ressens à quel point il manque cruellement de poésie. Elle apporte une légèreté, une mise à distance salutaire face à une actualité de plus en plus anxiogène.
Cette poésie, je la place précisément dans certaines œuvres, dans cette part du féminin. Elle amène de la douceur, elle compense, parce qu’être sensible à toutes ces réalités, demande beaucoup d’énergie. Mais c’est un équilibre qui s’est installé tout naturellement et dont j’ai besoin.
Ma conception de l’acte de création ? C’est le travail de recherche,Etel la matière intellectuelle, qui fait d’abord émerger des questions, lesquelles en appellent d’autres. Ce cheminement fait partie du processus de création à part entière, et la part du doute s’y installe inévitablement. Ensuite vient la forme plastique : c’est là que le cœur de l’œuvre prend concrètement naissance. C’est une conception de la création qui place la pensée avant la matière, la recherche avant le geste. Le but, lui, s’inscrit directement dans la lecture même de mon travail. Un fait intéressant : je rêve souvent mes œuvres finies, une forme de visualisation, un avant de l’après.
Asakan : Qu’est-ce qui vous inspire dans ce sens ?
Aïda Patricia Schweitzer : Mon lexique est ouvert. Des auteur·rice·s du monde arabe, des théoriciennes féministes racisées comme Fatima Mernissi, et d’autres chercheuses qui travaillent sur les questions postcoloniales et féministes.
Il y a aussi les lectures plus classiques, en philosophie notamment, et des essais de référence sur l’art et la pensée décoloniale, comme par exemple « Programme de désordre absolu » de Françoise Vergès, qui pose la question cruciale de la décolonisation des musées.
Plus récemment, les essais de Mona Chollet sur « la puissance invaincue des femmes », que j’ai relus, sont venus nourrir ma réflexion sur ces figures d’insoumises historiquement persécutées.
Il y a également tellement d’artistes dont le travail est inspirant. Les dessins d’Etel Adnan m’émeuvent particulièrement. Je peux passer un très long moment à analyser une œuvre quand elle me touche. Je pense à toutes ces artistes femmes qui ont ouvert une voie et une voix pour les générations à venir : des femmes puissantes.
Et puis, tout simplement, observer le monde, qui me désole par moments… La nature et le silence sont nécessaires.
Asakan : Pouvez-vous nous présenter votre dernière œuvre ?
Aïda Patricia Schweitzer : « Dans tes cheveux d’or, j’y ai trouvé du plomb » a ouvert la porte à la série ARMURE. Ça s’est placé comme une évidence. ARMURE, une série de corps-armures. « Dans le silence de la nuit, pendant que le monde dort, je crée mon armure. » Tout est dit.

(Le visible) Cheveux synthétiques blonds, foulard et mouchoir brodés
(L’invisible) Laine de mouton
80 × 80 × 60 cm
Je développe ces « corps-armures », des figures qui protègent autant qu’elles portent une mémoire, une histoire et des secrets. C’est un travail de patchwork où je mixe des cheveux, de la laine et d’autres matières. Tresser, nouer, coudre, répéter le même mouvement pendant des heures alors que le monde dort est un acte de résistance. C’est une posture politique et introspective, où le processus se déploie comme un rituel de fortification active. Le fil devient une arme de temporisation : tant que tu tresses, tu tiens debout, tu résistes.
Le cheveu revient plus fort que jamais dans mon travail, comme je le mentionnais plus haut ! Une matière résistante, liée à mon passé de coiffeuse.
ARMURE, c’est aussi être armée face à certaines situations. J’ai récemment écrit un post, « Le privilège blanc et l’extraction de réseau dans l’art » : pourquoi nos trajectoires de recherche deviennent-elles des catalogues de tendances pour d’autres carrières ? Cette publication a beaucoup fait réagir, positivement, sur Instagram. Elle fait partie de ce qui m’anime et fait corps avec mon vécu.
Découvrir le post Instagram mentionné ici
Asakan : A part l’essai, quels sont vos autres projets en cours ou à venir ?
Aïda Patricia Schweitzer : Je devais partir en résidence au Caire pendant trois mois, mi-avril, avec de belles collaborations prévues. J’y avais investi énormément d’énergie. Cette résidence n’a malheureusement pas pu se faire, mais le fil ne s’est pas rompu, il s’est déplacé vers d’autres temporaliFtés…
Sinon, pour vivre heureux, il ne faut pas tout dévoiler. Il y a une exposition prévue l’année prochaine, et de nouvelles pièces en cours. J’ai reçu un mail qui m’a réjouie, et peut-être une autre très bonne nouvelle d’ici là, Inch’Allah !
Asakan : Vous vivez et travaillez depuis plusieurs années au Luxembourg. Quels sont les défis de travailler dans ce pays dont on entend peu parler ?
Aïda Patricia Schweitzer : Le Luxembourg est mon pays d’adoption : un petit pays, avec une réelle dynamique culturelle. Avoir été exposée au Pavillon du Luxembourg, à l’Expo universelle d’Osaka en 2025, reste une vraie reconnaissance. De l’orphelinat à Osaka : je n’aurais jamais imaginé un tel chemin.
En parlant d’enjeux : nous ne sommes pas beaucoup d’artistes racisé·e·s ici, d’où un certain décalage avec les débats internationaux sur le sujet. J’ai dû faire ma place hors les murs, face à une invisibilité qui reste d’actualité au sein des collections permanentes de nos grands musées nationaux, malgré l’acquisition de mes œuvres par le Ministère de la Culture et un parcours international affirmé. Mais, paradoxalement, cela m’a boostée.
Ce que j’ai construit, longtemps seule, sans relâche, me porte aujourd’hui.
Mes projets trouvent plus naturellement écho ailleurs, en lien avec mon travail de recherche. C’est un entre-deux compliqué, un peu comme mon histoire.
Un autre enjeu : sur un si petit territoire, tout s’observe et la concurrence en fait partie. Les questions autour des artistes minorisé·e·s, ainsi que les préoccupations qui en découlent, sont bien plus posées sur les scènes internationales. Je reste optimiste : les lignes bougent, doucement, et nous avons un Ministre de la Culture très actif.
Asakan : L’art est-il si important dans nos vies ?
Aïda Patricia Schweitzer : : C’est une question philosophique. L’art n’est pas vital au sens propre, comme l’air : on peut survivre sans lui. Mais sa contribution est essentielle : il permet de communiquer et de transmettre des émotions, contradictoires, dérangeantes aussi, et de voir des réalités qu’on ignorait. C’est un langage universel.
L’art, c’est aussi le pouls de la société : il est ce qui reste quand les discours s’effondrent, une trace mémorielle et indélébile. L’art contient la mémoire de l’histoire du monde. Il y a aussi sa part plus intime, presque physique : face à une œuvre qui touche vraiment, on ressent une forme d’apaisement, comme un souffle qui redescend, une pause nécessaire. Le corps ne ment pas là-dessus. Et pourtant, j’ai rencontré des gens qui n’ont pas la même sensibilité à l’art, j’avoue que cela m’intrigue.
Asakan : Avez-vous des conseils à partager avec de jeunes artistes – femmes comme hommes – qui aimeraient suivre vos traces ?
Aïda Patricia Schweitzer : Certain·e·s artistes relativement jeunes mènent déjà une carrière impressionnante avec tous les codes, une pratique très forte avec une très belle visibilité, cela me réjouit. Être artiste reste cependant très difficile, je ne veux pas romancer la réalité. Voici mes modestes conseils.
S’accrocher. Le portfolio est important. Se rapprocher des curateur·rice·s qui correspondent à sa thématique. Multiplier les expositions collectives pour confronter son travail au public et faire réseau. Un cursus atypique n’est pas une faiblesse, donc inutile de se sentir illégitime. Connaître ses droits, relire, ou faire relire, ses contrats, protéger son travail. Savoir dire non, c’est sans doute le plus difficile quand on est jeune…
Ancrer son travail dans une vraie démarche de recherche, pas seulement dans l’esthétique, et trouver sa propre voix. Se questionner sur ce qui anime la pratique, pourquoi, comment ? Postuler à des appels internationaux et, face au refus, ne pas se décourager. Ce milieu peut se révéler aussi violent que solidaire.
Tout artiste traverse parfois des moments plus compliqués. Il est primordial de prendre soin de soi, de ne pas rester isolé·e. Beaucoup d’artistes taisent leurs difficultés dans un milieu qui valorise, à tort, l’image d’un artiste toujours maître de sa trajectoire. Face à des comportements toxiques, à des abus de pouvoir, ne pas hésiter à les dénoncer. Le mouvement MeToo a aussi touché l’art contemporain, ne l’oublions pas.
Derrière chaque projet réussi, il y a eu des défis dont on ne parle pas. À celles et ceux qui voudraient suivre mes traces : le chemin ne sera pas droit, mais il vous appartiendra entièrement. C’est déjà beaucoup.
Asakan : Un dernier mot ?
Aïda Patricia Schweitzer : Une carrière ne se construit pas seule. Je voudrais remercier Julie Crenn, la première à m’avoir ouvert une porte quand d’autres restaient fermées, ainsi que tou·te·s les curateur·rice·s qui m’ont fait confiance et soutiennent mon travail, au Luxembourg et sur mes chemins nomades : iels se reconnaîtront. Elham Khattab et sa team, d’Out of the Circle, au Caire, Wahib Anton du Musée égyptien du Caire, et tant d’autres.
Et enfin mon fils Nicolas, mon allié indéfectible, et le Luxembourg, pour son précieux soutien et les liens qui nous unissent.
Un grand merci à Asakan.
Pour en savoir plus sur le travail d’Aïda Patricia Schweitzer, rendez-vous sur son site web aidaschweitzer.com ou abonnez-vous à son compte Instagram @aidaschweitzer.art.
La Rédaction.



