Karine Taïlamé : « … je souhaite affirmer la Martinique comme un ensemble de récits multiples aux identités plurielles »

Artiste caribéenne pluridisciplinaire, diplômée des Beaux-Arts et de joaillerie, Karine Taïlamé est la commissaire scientifique de l’exposition collective « Martinique, cartographies intimes », qui ouvrira le samedi 9 mai prochain à Saint-Barthélemy.

De la genèse du projet en passant par la sélection des artistes, la dynamique commissaire scientifique se confie sur les coulisses de cette exposition ambitieuse.


Portrait de Karine Taïlamé, curatrice de l’exposition « Martinique, cartographies intimes »
Crédit Photo : Jackie et Vianney Saintenoy

Asakan : Comment est né ce projet et combien de temps a été nécessaire pour le préparer ?

Karine Taïlamé : Suite à l’exposition qui s’était tenue au musée du Wall House en mars 2025, intitulée « Haïti, l’âme d’un pays », j’ai rencontré M. Moreau, le directeur du musée. À cette occasion, nous avons discuté du projet du Président de la Collectivité de Saint-Barthélemy M. Lédée, sensible à la singularité des histoires, des cultures et des imaginaires des îles voisines, souhaitant affirmer une ouverture culturelle régionale et renforcer une coopération inter-îles.

Quelques mois plus tard, j’ai eu l’honneur d’être sollicitée par M. Moreau, me proposant de devenir commissaire scientifique pour une exposition sur l’art et l’histoire de la Martinique. La réalisation du projet a pris deux ans. La première étape a été de réfléchir à une thématique capable de mettre en lumière l’histoire de l’art de la Martinique et la diversité de ses pratiques artistiques.

Je suis partie de l’observation de la nature. Dans ma pratique artistique personnelle, je travaille beaucoup autour de ce sujet et c’est très naturellement que : j’ai choisi la feuille de caladium, aux couleurs très variées, surnommée « la palette du peintre », comme identité visuelle de l’exposition. Elle m’a inspirée pour composer une sélection de 25 artistes, 25 sensibilités, 25 nuances d’un même Territoire. Sa forme de cœur évoque une mémoire intime et vivante. De là, est né le concept de « cartographie intime » : chaque artiste révèle un lien personnel à la Martinique et offre une lecture singulière de son île.

Proposer une « cartographie intime », c’est ainsi refuser une lecture unique du Territoire. La Martinique est envisagée comme un récit multiple nourri de cultures amérindiennes, africaines, indiennes, chinoises et européennes.


Asakan : Il s’agit donc d’un projet qui s’inscrit dans une forme d’engagement ?

Karine Taïlamé : Absolument. L’engagement ici n’est pas frontal, mais profondément ancré dans une volonté de faire émerger des voix et des sensibilités.

La sélection s’est faite sur la base de la singularité des regards. Chaque proposition apporte une manière d’habiter, de ressentir et de questionner la Martinique. Chaque œuvre devient une cellule d’un même corps.


Asakan : Comment cette somme d’engagements a-t-il influencé votre sélection des vingt-cinq artistes ?

Karine Taïlamé : Cette sélection, comme je vous le disais, s’est faite sur la base de la singularité des regards. Je ne cherchais pas du tout une homogénéité, mais, au contraire, une diversité des approches et des récits. Chaque artiste apporte une lecture différente de son île, la Martinique.


Asakan : « Martinique, Cartographies intimes » se tiendra notamment, du 9 mai au 1er août, au Musée Territorial du Wall House à Saint-Barthélemy. Pouvez-vous nous présenter le musée ?

Karine Taïlamé : Le musée du Wall House est un musée historique appartenant à la Collectivité de Saint-Barthélemy, installé dans un bâtiment datant de la période suédoise (fin XVIIIe siècle).

Présenter ce projet dans ce lieu permet de créer un dialogue entre les territoires caribéens et d’inscrire la Martinique dans une dynamique régionale.


Asakan : Comment s’organisent les rapports et les relations avec cette institution d’accueil ? De quelle équipe disposez-vous pour la mise en place et l’animation de l’exposition ?

Karine Taïlamé : M. Moreau, Directeur du musée du Wall House nous a fait confiance en nous laissant une réelle autonomie dans l’organisation et la direction artistique.

Il attache une attention particulière à la dimension éducative du musée et souhaite en faciliter l’accès aux scolaires ainsi qu’au public local.

Mme Agnès Brézéphin, artiste et graphiste a joué un rôle essentiel dans la mise en forme du projet graphique et scénographique.

Mme Valérie Gosselin, responsable communication et coordination du projet, m’assiste et déploie la stratégie de visibilité de l’exposition.


Asakan : Le rôle des artistes est également essentiel …

Karine Taïlamé : Oui, sans les artistes, il n’y aurait pas eu d’exposition. Elle réunit une grande diversité de médiums : peinture, photographie, sculpture, vidéo, installation.

Le film Rue Cases-Nègres réalisé par Euzhan Palcy, sera présenté en avant-première dans sa version restaurée et remasterisée dans le cadre de l’exposition, une marque de confiance précieuse de sa réalisatrice.

Marielle Gonier, basée en Australie et issue du ballet russe de New York et de Broadway, développe une œuvre performative autour du lien entre corps et nature. Son film, primé à plusieurs reprises à l’international, sera présenté dans l’exposition et je viens d’apprendre qu’elle vient d’obtenir un 6ème Premier Prix au Madonie Film Festival en Sicile. 

Nous avons le privilège d’accueillir Jocelyne Béroard, figure majeure du groupe Kassav, dont la pratique photographique, beaucoup moins connue du grand public, s’inscrit dans un parcours formé aux Beaux-Arts de Paris. Elle présente pour la première fois Pa lagé, une œuvre dédiée à Jacob Desvarieux. Cette photographie témoigne d’un lien d’amitié profond et durable, tout en s’inscrivant dans une mémoire artistique partagée et dans le rayonnement de la Martinique à l’international.

On retrouve également un questionnement identitaire et historique avec les sculptures de Victor Anicet, où il nous présente ses caravelles. Ce céramiste extraordinaire, « un grand monsieur », me fait l’honneur aussi de sa présence dans l’exposition. Il a d’ailleurs présenté récemment son travail à l’exposition « Paris Noir », au Centre Pompidou à Paris.

Une autre artiste très intéressante, au parcours atypique est Cody. Cette artiste de la nouvelle génération s’est fait connaître grâce aux réseaux sociaux. Cody, pour l’anecdote est Irlandaise d’origine. À l’âge de 21 ans, elle a épousé un Martiniquais et depuis vit à la Martinique. C’est une Martiniquaise d’adoption. Sa peinture qui nous fait penser aux tapisseries médiévales « les mille fleurs ». Elle met à honneur la générosité de la nature martiniquaise.

Nous avons également Carole Assier de Pompignan, dont les photographies sous-marines mettent en valeur la biodiversité unique de la Martinique. Elle développe une technique très spécifique de flashs mettant en lumière la richesse de la faune aquatique de la mer Caraïbe et des fonds blancs de son île et son classement en Réserve mondiale de biosphère à l’Unesco.

Agnès Brézéphin propose, quant à elle, une cartographie intime sur la féminité, l’inceste et la réparation qui est dans la continuité d’obtention de son Grand Prix Léopold Sédar Senghor qu’elle a obtenu lors de la Biennale de Dakar 2024. C’est une manière de célébrer ce prix que la Caraïbe recevait pour la première fois en plus de 40 ans d’existence du Dak’Art.

Et nous avons 18 autres artistes extraordinaires à découvrir.


Affiche de l’exposition « Martinique, cartographies intimes »
Courtesy of Wall House Saint Barth

Asakan : Vous avez presque cité tout le monde sauf vous-même qui êtes une artiste pluridisciplinaire dont le travail sera aussi présenté dans le cadre de cette exposition. Comment envisagez-vous l’articulation entre votre travail d’artiste et le commissariat d’exposition ?

Karine Taïlamé : En effet, à la manière d’Alfred Hitchcock, j’apparais moi-même dans cette exposition.

Après plus de vingt ans de pratique artistique, il m’a semblé essentiel de ne pas dissocier mon travail d’artiste de mon rôle de commissaire. J’ai notamment célébré dix années de parcours à la Fondation Clément, institution majeure dédiée à la scène caribéenne, et j’ai eu l’honneur de représenter la Caraïbe francophone dans plusieurs biennales internationales, dont celle de la Biennale de Saint-Domingue. Mon travail est également soutenu par des galeries, aux États-Unis, notamment à Santa Barbara, ainsi qu’à Paris.

Dans cette exposition, j’ai donc souhaité assumer pleinement cette double position. Mon travail s’inscrit autour de la notion de cartographie du vivant. J’y présente une œuvre majeure – une master pièce – consacrée aux fleurs médicinales de Martinique, véritables savoirs ancestraux. L’Atoumo, par exemple, dont le nom créole signifie « qui guérit tout », incarne une mémoire collective très forte. Durant la période du Covid, elle a été largement utilisée pour renforcer les défenses naturelles, témoignant de la vitalité de ces pratiques.

Cette cartographie intime se déploie également à travers d’autres fleurs comme l’hibiscus ou le sureau, dessinant un paysage sensible où nature, mémoire et transmission s’entrelacent.

Mon rapport à la nature est central. La découverte du caladium a été, comme je le disais plus haut, un véritable déclencheur. Cette feuille en forme de cœur, a nourri à la fois mon travail plastique et ma réflexion curatoriale.

En tant que commissaire, mon rôle est de construire une architecture qui dépasse ma propre subjectivité pour accueillir d’autres voix. Il s’agit d’un équilibre constant entre l’intime et le collectif, entre une écriture personnelle et une exigence de justesse dans la représentation des récits.


Asakan : De quelle façon avez-vous pensé la scénographie de l’exposition?

Karine Taïlamé : La scénographie s’est construite à partir d’une forme matricielle : la feuille de caladium. Elle a servi de structure conceptuelle et spatiale à l’ensemble du parcours.

La circulation de l’exposition s’organise ainsi à la manière de nervures qui se déploient depuis un cœur central, invitant le visiteur à cheminer à travers différentes formes de cartographies, historiques, géographiques, psychiques, organiques et liées au vivant. Ce dispositif permet une exploration progressive et sensible du territoire martiniquais, envisagé dans sa pluralité.

En collaboration avec Agnès Brézéphin, nous avons conçu une scénographie qui privilégie le mouvement, la fluidité et l’immersion. L’objectif était de créer une circulation organique, capable de révéler les liens intimes que chacun entretient avec la Martinique, entendue ici comme un territoire à la fois physique, symbolique et affectif.

Cette approche permet de faire émerger une lecture incarnée de l’exposition, où chaque trajectoire de visite devient une expérience singulière, une manière d’habiter et de réinterpréter le territoire.


Asakan : D’où vous vient cette passion pour l’art ?

Karine Taïlamé : Je ne parlerais pas de passion, mais plutôt d’une nécessité. Quelque chose de profondément ancré en moi depuis l’enfance. Je repense souvent à une scène fondatrice : j’avais quatre ans.

Un dimanche matin, alors que mes parents dormaient encore, je suis allée les réveiller avec enthousiasme en leur disant : « Venez voir ». J’étais extrêmement fière, car je venais de réaliser une fresque directement sur le mur de la chambre, après être montée sur le lit superposé.

Avec le recul, cette anecdote révèle déjà ce qui traverse ma pratique aujourd’hui : un besoin intuitif de créer, d’investir l’espace, et de transformer le quotidien en un territoire d’expression.

Au lieu d’être perçue comme une bêtise, cette expérience fut accueillie avec bienveillance par mes parents, qui m’ont félicitée et embrassée, sans jamais effacer la trace laissée sur le mur.

De cet épisode précoce est né un besoin intrinsèque de faire émerger le beau, de le partager, mais aussi de transmettre de la joie, avec cette volonté profonde de « toucher l’âme des êtres », selon les mots de Vassily Kandinsky, un artiste dont j’apprécie beaucoup le travail.


Asakan : L’Art est-il si important dans nos vies ?

Karine Taïlamé : L’art me semble essentiel. Il constitue un cadeau offert par l’artiste à autrui. Il agit comme un vecteur de résonance, entrant en dialogue avec les strates les plus profondes de l’être.

Au-delà de cette dimension sensible, l’art s’impose comme un langage à part entière, à l’instar de la littérature, qui formule des points de vue, des réflexions, des témoignages, voire des formes d’engagement ou de résistance. Car l’art a cette force extraordinaire de traduire en forme visuelle ce qui ne peut être exprimé avec des mots.


Asakan : Un dernier mot ?

Karine Taïlamé : Je formule le souhait que de nombreux visiteurs puissent découvrir l’exposition « Martinique, cartographies intimes » à Saint-Barthélemy, et que celle-ci suscite l’intérêt d’autres institutions et territoires.

J’espère également que cette proposition pourra connaître une itinérance, afin de permettre à un public plus large d’accéder à la diversité des talents et des imaginaires issus de la Martinique, île aux multiples richesses culturelles et symboliques.

Exposition collective « Martinique, cartographies intimes »
Du 9 mai au 1er août 2026
Au Wall House
Rue des Dinzey, Gustavia
97133, Saint-Barthélemy, France 
Vernissage : Samedi 9 mai 2026 sur invitation à partir de 18h (heure locale)
Heures d’ouverture : Le mardi de 14h à 19h et du mercredi au samedi de 9h à 12h et de 14h à 19h
+ d’infos : museesstbarth.com/fr/page/wall-house

La Rédaction.

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