Thiémoko Claude Diarra : « …attirer l’attention des gens sur des choses qui nous échappent, qui sont à peine perceptibles, mais qui, malgré tout, forment presque la grande majorité du vivant. »

La Galerie CHRISTOPHE PERSON présente, du 21 mars au 16 mai, l’exposition Elément(erre) du Belgo-Malien Thiémoko Claude Diarra.  Cette expo réunira une sélection de peintures récentes et jamais présentées au public de l’artiste. Animé par une démarche analytique minutieuse, Thiémoko Claude Diarra, né à Bruxelles en 1974, porte un regard attentif sur les structures du vivant, qu’il observe dans leurs manifestations les plus intimes, parfois jusqu’à une échelle quasi-microscopique. Cette vie d’artiste au contact permanent de la nature constitue un espace subtil de questionnement de l’identité, en proposant des formes qui révèlent une forme de vie puissante et organisée qui nous unit tous.

Asakan a rencontré Thiémoko Claude Diarra pour vous.


Portrait de Thiémoko Claude Diarra
Crédit Photo : Thiémoko Claude Diarra

Asakan : Vous êtes à l’affiche de l’exposition « Elément(erre) qui débute à la Galerie CHRISTOPHE PERSON à partir de ce 21 mars. Qui est Thiémoko Claude Diarra et quel est votre parcours?

Thiémoko Claude Diarra : Je suis un artiste Belgo-Malien qui a passé toute son enfance et une partie de sa jeunesse à Bamako, au Mali. Ensuite, je me suis installé en Belgique, le pays natal de ma maman, pour faire un master en art graphique à l’Ecole de Saint Luc dans la région de Bruxelles. La particularité de cette école, c’est qu’elle est aussi pluridisciplinaire. Ce qui m’a permis de toucher à plusieurs techniques.

Au sortir de ma formation, dans les années 1998, j’ai eu l’occasion de participer à divers événements et expositions en Belgique, dont, en Flandre, à la Galerie De Zwarte Panter qui est la plus ancienne galerie d’art de Belgique. J’ai eu également la chance de rencontrer l’art advisor et collectionneur, Klaus Pas, qui m’a ouvert énormément de portes et m’a permis d’exposer dans de grands lieux, ainsi que d’intégrer de prestigieuses collections.

Depuis 2024, je travaille avec la Galerie CHRISTOPHE PERSON, même si c’est une collaboration qui a commencé à Ouagadougou en 2019 à l’occasion de la première édition de BISO. On est sur une bonne dynamique de création la galerie et moi. C’est ce qui nous a amené à cette exposition qui se tiendra en deux lieux : à la Galerie CHRISTOPHE PERSON à partir du 21 mars et Art Brussels en Avril.


Asakan : Quelles problématiques soulevez-vous dans cette exposition à venir ?

Thiémoko Claude Diarra : C’est d’attirer l’attention des gens sur des choses qui nous échappent, qui sont à peine perceptibles, mais qui, malgré tout, forment presque la grande majorité du vivant. Par exemple, si vous regardez au niveau de la mer ou de l’océan, on va observer des mammifères marins, des poisons et différentes choses. Mais au-delà de ce qui est visible, la biomasse de l’eau va avoir une quantité incroyable de planctons qui ne sont pas perceptibles à l’œil nu. Cela représente quasiment 99% de la biomasse de la mer. Pareilement, l’énorme et écrasante majorité des êtres vivants qui sont là sur terre échappent à notre regard. Il en est de même pour le corps humain.  

Ça se traduit par des peintures, parfois aussi des sculptures, qui vont s’inspirer de ces formes-là pour en créer des mélanges, avec des pigments de terre. J’essaie vraiment de rester le plus possible dans ce qui est naturel, dans ce qui touche au monde dans lequel on vit, puisque je travaille beaucoup par sensation, par toucher, par odorat, par tout ce que je peux voir, et qui m’inspire. C’est tout l’enjeu de cette exposition.


Thiémoko Claude Diarra, « Tragopogon Pratensis », 2026
Pigments de terre et peinture fluorescente sur papier, 100  x 80 cm
Courtesy de la Galerie CHRISTOPHE PERSON

Asakan: Comment vous arrivez à percevoir ces formes-là qui, comme vous dites, sont invisibles à l’oeil nu ?

Thiémoko Claude Diarra : C’est simplement en prenant le temps de m’arrêter, de me mettre à quatre pattes, de regarder tous les petits éléments qu’il y a dans des parcs et des forêts qu’on trouve en Belgique ou ailleurs à l’occasion de mes voyages.

On découvre des formes complètement folles qui prennent vie. Parfois, ça peut être juste en observant un arbre. Oui, un arbre en soi, on le voit. Mais là où les gens ne vont pas forcément prêter attention, c’est qu’un arbre, ça ne pousse jamais bêtement de manière rectiligne. Les lignes qu’on trouve sont le résultat d’une division cellulaire répétée et chaque embranchement obéit à une espèce de loi invisible, mais qui lui est vitale, notamment la symétrie des courbes, la nature étant toujours à l’équilibre.


Asakan : Et dès que vous faites une telle observation, quelle est la suite ?

Thiémoko Claude Diarra : Alors, ma manière de procéder, c’est que je fais des croquis, des petits dessins sur place. Je prends aussi beaucoup de photos avec mon téléphone en zoomant très fortement sur les éléments.

Quand je dessine, je ne fais plus attention à quel élément est végétal, animal, aquatique, terrestre… Je reprends tous les éléments que je considère comme symboliques et je les mélange ensemble pour créer simplement une forme de vie multiple. Puis, j’attaque avec la couleur. Après, il y a aussi toute une partie très libre parce que je peux aussi fonctionner un peu comme la nature.

Il y a enfin le fait qu’en Belgique, on a cette culture de prendre quelque chose de grand, de le faire en minuscule, ou de prendre quelque chose de minuscule et de la sculpter en taille monumentale. Je fais exactement la même chose dans mon travail. Je prends des éléments microscopiques et je les présente de manière gigantesque.


Thiémoko Claude Diarra, « La Révolte des Trichomes », 2025
Pigments de terre sur papier, 50 x 70 cm
Courtesy de la Galerie CHRISTOPHE PERSON
Thiémoko Claude Diarra, « Sans Titre », 2025
Pigments de terre sur papier, 24 x 32 cm
Courtesy de la Galerie CHRISTOPHE PERSON

Asakan : Vous êtes aussi sculpteur. En quoi la sculpture enrichit-elle votre pratique picturale ?

Thiémoko Claude Diarra : Elle me permet de sortir du cadre. Car, même quand on fait un geste libre sur une feuille, ça reste quand même quelque chose de délimité par le papier qui peut avoir une forme carrée ou rectangulaire. Et donc, la sculpture me permet de sortir des limites de la dimension. C’est quelque chose qui me plaît beaucoup puisque cela me permet de tourner autour de l’œuvre, d’en avoir différents types de perceptions et de me rapprocher aussi de la nature.


Asakan: Pour vous, la peinture c’est donc un rite de recomposition plastique de la nature ? 

Thiémoko Claude Diarra : Tout à fait et je dirai plus, c’est un rite de révélation. Car, dans mon travail, il y a beaucoup de formes de la nature qu’on connaît, mais auxquelles on ne prête pas vraiment attention (un microbe, une tentacule d’un animal aquatique, une racine d’arbre ou un mix). C’est donc un travail qui révèle et qui a aussi un petit côté que je dirais animiste, puisqu’il y a aussi toute une part animiste dans mon travail.


Asakan: Pourquoi ?

Thiémoko Claude Diarra : Si vous regardez l’animisme, surtout au Mali, notamment chez les chasseurs Donso, il y a tout ce travail de la nature, de l’inspiration des formes de la nature. On a par exemple une sculpture qui est très connue qui s’appelle le Shiwara. Elle représente une espèce d’antilope qui a été stylisée, non dans le sens d’une reproduction au détail près, mais plutôt dans celui de saisir l’esprit de l’animal que l’animal lui-même. C’est ce que je fais aussi avec la peinture en essayant de capter l’esprit de la plante, de l’élément microscopique plutôt que l’élément lui-même.


Thiémoko Claude Diarra, « L’Intrus », 2025
Pigments de terre sur papier, 29.7 x 42 cm
Courtesy de la Galerie CHRISTOPHE PERSON

Asakan : Est-ce ce que vous souhaitez que le public retienne en venant à l’exposition « Elément(erre) ?

Thiémoko Claude Diarra : Oui. Mais surtout qu’il prenne le temps de se replonger dans les espaces verts, d’analyser chaque petit moment de floraison, de voir comment la nature change au cours des saisons pour en comprendre les mécanismes et faire des liens.

Pour cela, nul besoin d’aller dans la forêt amazonienne, le petit parc qui est juste au bout de votre rue, dans votre quartier ou dans votre ville suffit.


Asakan : Selon vous, l’art est-il si important dans nos vies ?

Thiémoko Claude Diarra : Eh bien, je dirais évidemment que oui puisqu’en fait, tout ce qui est dans nos vies sert à quelque chose. Aussi loin que remonte l’humanité, tous les peuples du monde ont fait de l’art. Aucun n’en a pu s’empêcher.

L’art permet de réfléchir sur qui nous sommes, sur ce que nous aimerions devenir et partager en tant que société. Il aide également à développer notre sensibilité.


Asakan : Avez-vous des conseils à partager avec de jeunes artistes qui aimeraient se nourrir à votre expérience ?

Thiémoko Claude Diarra : Le seul conseil que je leur donnerais, c’est de ne pas tout le temps courir, mais de prendre bien souvent le temps de réfléchir et de se questionner sur eux-mêmes, leurs vies, ce qu’ils ont réellement envie de faire parce que maintenant, quand je parle avec certains jeunes, ils cherchent plus quel métier est en pénurie, et non quel métier ils aimeraient réellement faire.

Ceci dit, c’est vrai que je suis d’origine africaine et pour nous, choisir un métier artistique, ce n’est pas toujours facile. Mes parents m’ont dit: “tu travailles bien à l’école qu’est-ce que tu vas faire dans un truc artistique ?” Mais après, quand ils ont vu que ça m’a permis de travailler depuis toujours et de les rendre fiers, ils ont quand même compris que j’avais bien fait. Alors, il faut foncer, ne pas vous faire démonter.


Asakan : Un dernier mot ?

Thiémoko Claude Diarra : Si je pouvais inspirer les gens et leur donner juste l’envie de regarder la nature autrement et pourquoi pas d’avoir l’envie de dessiner quelque chose eux-mêmes sans pour autant vouloir devenir un artiste, je serais très heureux.

Thiémoko Claude Diarra – « Elément(erre) »
Du Samedi 21 mars au jeudi 16 mai 2026
A la Galerie CHRISTOPHE PERSON – Bruxelles
Rue Emile Clause, 63
1180 Uccle, Bruxelles, Belgique
+ d’infos : christopheperson.com

La Rédaction.

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