Alors qu’il participe actuellement à l’exposition collective « Crocodiles – Spiritualité, rites et survie à l’ère de l’Anthropocène » à la Galerie CHRISTOPHE PERSON – Bruxelles jusqu’au 14 mars, nous sommes allés à la rencontre du très réservé Moussa Sawadogo alias Mouss Black.
Artiste multifacette et talentueux, né à Ouâda en 1990 et vivant et travaillant à Ouagadougou, Mouss Black s’attache à transgresser le réel immédiatement perceptible, pour révéler le mouvement, le souffle, la part invisible de notre existence au monde, les marges incertaines de l’humain, entre anthropomorphisme et zoomorphisme. Il nous parle davantage de son travail ainsi que de cette exposition dans cet entretien.

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Asakan : Pour cette exposition, vous présentez les esprits protecteurs, incarnés par le crocodile comme force invisible et bienveillante qui occupe une place essentielle dans les traditions du Burkina Faso. Quels liens entretenez-vous avec la spiritualité dans votre pratique et dans votre parcours ?
Mouss Black : La spiritualité est une part importante de ma personne en tant qu’Africain. C’est un héritage générationnel qui s’est transmis par le sang, l’éducation et la pratique depuis le début des âges à nos jours. C’est pourquoi j’en ai fait l’un des thèmes principaux de mon travail. Au Burkina-Faso, le crocodile est un pan important de cet héritage. Il incarne une force intérieure, la mémoire ancestrale. A travers mes figures hybrides mi- humaines, mi- crocodiles, j’essaie de révéler cette part instinctive et spirituelle que nous portons en chacun de nous.

Courtesy de la Galerie CHRISTOPHE PERSON
Asakan : Quand vous dites « Il incarne une force intérieure, la mémoire ancestrale », pouvez-vous mieux nous expliquer votre pensée ?
Mouss Black : Généralement pour qu’un animal devienne, il a fait du bien à une famille ou à la communauté. En reconnaissance, la famille ou la communauté l’honore régulièrement et assure sa protection. C’est ce qui fait qu’au Burkina-Faso, le crocodile est un esprit protecteur, vu parfois même comme un ancêtre auquel nul ne s’attaque, même pas les braconniers et les terroristes. Il est un symbole de sagesse et de longévité et représente l’équilibre entre l’homme et la nature, mais aussi la résilience face aux crises.
Asakan : Comment êtes-vous arrivé à saisir cette réalité dans vos dessins à l’encre, aquarelle, acrylique et taches de café sur papier ?
Mouss Black : Je suis un autodidacte et en tant que tel on fait souvent des choses sans s’en rendre compte. Ainsi, comme on mélange plusieurs ingrédients pour préparer une sauce, j’ai commencé à mêler aquarelle, encre, acrylique et café. Le résultat est devenu un dialogue entre maîtrise et hasard, un rituel plastique. Le café marque le temps, l’encre précise, l’eau fluidifie, l’acrylique consolide.
Asakan : En somme, un syncrétisme de savoir-faire techniques ?
Mouss Black : Oui, mon univers est hybride, mes techniques le sont aussi. Chaque medium est ainsi pour moi une voie, un moyen pour parvenir à une polyphonie visuelle.
Asakan : Outre le dessin, vous êtes aussi sculpteur, installateur et peintre. Comment cette multidisciplinarité enrichit-elle votre travail ?
Mouss Black : Le dessin est introspectif, la sculpture donne corps, l’installation crée l’expérience. Je ne crée pas pour créer seulement des œuvres. Je construis avec cette multidisciplinarité un monde qui questionne les frontières entre le réel et l’irréel, le visible et l’invisible.
Asakan : Justement pouvez-vous décrire certaines des œuvres de votre monde présentées dans le cadre de cette exposition « Crocodiles – Spiritualité, rites et survie à l’ère de l’Anthropocène » à la Galerie CHRISTOPHE PERSON?
Mouss Black : Toutes mes œuvres exposées sont sans titres, alors je ne pourrai pas vous donner des intitulés. Mais la première représente le cri de l’ancêtre protecteur qui lutte contre les esprits maléfiques dans le monde invisible dans l’intérêt de protéger la société. On peut voir des étoiles autour, un personnage au centre qui a été tracé avec du café et le stylo qui vient représenter son cri.

Encre, stylo, acrylique, crayon et tâche de café sur papier
Courtesy de l’Artiste et de la Galerie Christophe Person
Dans la deuxième œuvre, on voit un esprit ancestral qui nage à la manière d’un bon vivant. Cette œuvre a été réalisée à base de café et de l’acrylique. Son personnage porte autour de la hanche un ceinturon en matière végétale conçu pour les danses de Warba, une célébration rituelle protectrice qui met en valeur l’endurance.

Encre, acrylique, crayon et tâche de café sur papier
Courtesy de l’Artiste et de la Galerie Christophe Person
Asakan : Parmi ces œuvres, y’en a-t-il une plus emblématique que les autres ?
Mouss Black : Oui, il y a une œuvre qui montre un corps humain émergeant du crocodile ou c’est le crocodile qui émerge du corps humain ? Voilà donc, j’ai créé une ambiguïté et je laisse la réponse à l’appréciation de chaque spectateur. Mon désir ici est d’affirmer que nous ne dominons pas la nature, nous sommes elle.

Encre, acrylique, crayon et tâche de café sur papier
Courtesy de l’Artiste et de la Galerie Christophe Person
Asakan : Comment avez-vous rejoint la Galerie CHRISTOPHE PERSON ? Qu’est-ce cela vous a apporté en tant qu’artiste ?
Mouss Black : Il n’a pas en Europe une galerie qui me représente mieux que la Galerie CHRISTOPHE PERSON. Cette collaboration entamée depuis 2023 m’offre une visibilité internationale et un cadre professionnel solide, inscrivant mon travail dans un dialogue contemporain global. Je pense que c’est mon travail qui a attiré la galerie vers moi et je suis très reconnaissant pour tous leurs efforts pour le valoriser à Bruxelles, Paris et dans les foires et scènes de par le monde.
Asakan : L’Art est-il si important dans nos vies ?
Mouss Black : L’Art n’est pas qu’important, il est vital. Il transforme la douleur en langage et offre un espace de résistance et de méditation.L’art brise aussi les frontières entre les humains et nous permet de parvenir à un monde véritablement en paix.
Asakan : Pour conclure notre entretien, avez-vous des conseils à partager avec de plus jeunes ?
Mouss Black : Ils ne doivent pas chercher à copier ou imiter ce qui se fait déjà, mais raconter leurs propres histoires. La technique s’apprend, la vérité intérieure se découvre.
Exposition « Crocodiles – Spiritualité, rites et survie à l’ère de l’Anthropocène » de Mouss Black, Nyaba Léon Ouedraogo, Arnold Fokam et Bela Sara
Du 24 janvier au 14 mars 2026
A la Galerie CHRISTOPHE PERSON – Bruxelles
Rue Emile Clause, 63
1180 Uccle, Bruxelles, Belgique
Plus d’infos :christopheperson.com
La Rédaction.



